Interview-Left Voice

Les Midterms et l’extrême gauche US

Camille Münzer

Juan Cruz Ferre

interview

Les Midterms et l’extrême gauche US

Camille Münzer

Juan Cruz Ferre

Rédacteur de Left Voice, le « site frère » d’information de RévolutionPermanente.fr aux Etats-Unis, Juan Cruz Ferre revient depuis New York sur la dernière séquence électorale.

- Qui sont les vainqueurs des midterms ?

Les vainqueurs des midterms sont les démocrates : ils ont conquis 34 sièges au Congrès, et on pense qu’ils pourraient en gagner encore 7 des 11 circonscriptions où le décompte est encore en train d’avoir lieu. En plus, ils ont reconquis la tête de sept États et six assemblées législatives régionales. Ceci a une grande importance pour la refonte des circonscriptions électorales, qui a lieu tous les deux ans, et qui a historiquement été utilisée par les républicains pour faire du « gerrymandering », c’est-à-dire la refonte des circonscriptions électorales en accord avec le vote lors des dernières élections afin de s’assurer une majorité dans la plupart des circonscriptions. Les républicains ont gardé le contrôle du Sénat, ce à quoi on s’attendait, parce que seulement un tiers des sièges était renouvelé et que les républicains ne mettaient en jeu que 9 sièges. De plus, en raison de sa structure représentative fortement anti-démocratique (deux sénateurs par État, indépendamment du poids démographique de l’Etat), le Sénat sur-représente les régions rurales, qui sont les plus conservatrices et qui votent pour les républicains. Ceci étant dit, les démocrates attendaient — et avaient annoncé — une victoire écrasante, une « vague bleue », ce qui n’a pas eu lieu. Les principales personnalités au Sud dont la victoire auraient représenté des victoires historiques (O’Rourke en tant que sénateur pour le Texas, Stacey Arams et Andrew Gillum, respectivement gouverneurs de Géorgie et de Floride) ont été vaincues (même s’il y a des recomptes de voix pour les deux derniers). Ainsi, après deux ans de gouvernement Trump, avec un niveau historique de rejet et des mobilisations constantes contre ses politiques racistes, sexistes et anti-ouvrières, le triomphe démocrate est bien modeste, montrant que le Parti démocrate n’offre pas une alternative enthousiasmante pour l’électorat.

- Quelle a été la position de la gauche étatsunienne, pour les différents scrutins, notamment celle de Democratic Socialists of America ? Et du côté de l’extrême gauche, en l’occurrence International Socialist Organization, par exemple ?

DSA a adopté une position d’entre-deux, combinant le soutien à des candidats démocrates progressistes et la promotion de leurs propres candidats, qui dans presque toutes les situations se sont présentés dans une liste du Parti démocrate. Par exemple, ici à New York, DSA a soutenu Alexandria Ocasio-Cortez, une jeune qui se présente comme socialiste, et qui est devenue sans aucun doute le visage le plus connu de l’aile progressiste du Parti démocrate. Ils ont aussi décidé de soutenir comme candidate au poste de gouverneur Cynthia Nixon (actrice connue pour son rôle dans Sex & The City), qui ne s’est pas présentée comme socialiste et qui n’a pas présenté une plateforme très à gauche non plus.
L’extrême gauche a maintenu en général une position de principe de ne pas soutenir les candidats de partis bourgeois. Même si l’ISO a soutenu parfois les candidats du Parti vert (un parti petit-bourgeois avec une rhétorique socialiste), lors de cette élection ils ne l’ont pas fait, en raison de l’alliance du Parti vert avec des soutiens d’Assad en Syrie.

- Jusqu’à quel point peut-on parler de stabilité de l’establishment de Trump ?

Je crois que les mots « stabilité » et « Trump » ne vont pas ensemble. Trump est une source de polarisation et d’instabilité permanente. Mais, il y a quelque chose de certain dans ta question : Trump s’est imposé comme la figure dominante dans le Parti républicain et il a réussi à entrainer derrière lui tout le parti. La possibilité d’un impeachment, qui a été présente pendant toute la première année de mandat, est aujourd’hui fort peu probable. Face à l’incapacité des démocrates de porter un coup décisif aux républicains, Trump émerge dans la position de dirigeant indiscuté, comme on l’a vu pendant sa tournée dans tout le pays lors de la campagne des midterms. Encouragé par les résultats des élections, Trump a renvoyé Jeff Sessions et pense à un remaniement. Le problème maintenant est que sa politique polarisante, raciste et misogyne entretient une base sociale solide (des Blancs pauvres non diplômés, surtout dans des zones rurales ou semi-rurales, ou dans des zones urbaines précaires). Mais cette base sociale est réduite, ce qui marque une limite aux aspirations de Trump. L’inconnue est de savoir si les démocrates pourront résoudre leur crise interne et choisir un candidat qui enthousiasme véritablement les gens pour que les électeurs aillent voter, comme l’a fait Obama en 2008.

- Comment ces midterms peuvent-elles influencer les luttes sociales, et à leur tour, comment les luttes peuvent-elles influencer les élections ?

Les luttes sociales ont eu un impact limité lors des midterms. Les conflits les plus importants ont été menés par les enseignants dans les États ruraux ou semi-ruraux dominés par les Républicains, où il n’y a pas eu un grand changement lors de ces élections. Pourtant, quelques luttes pour des droits démocratiques ont eu une grande influence. Par exemple, on pense qu’un des principaux secteurs qui a basculé de Républicain à Démocrate est celui des femmes blanches diplômées (les femmes noires ont voté à 90% contre Trump en 2016), en raison des politiques et déclarations sexistes de Trump. Même si on était déjà au courant de ceci en 2016, la nomination à la Cour Suprême de Brett Kavanaugh — un juge ultra-conservateur et anti-avortement accusé de viol par au moins deux femmes — a eu un impact sur cet électorat. En même temps, l’affaire Kavanaugh a consolidé la base électorale plus conservatrice de Trump. Son soutien dans les sondages est même monté de deux points après la bataille pour nommer Brett Kavanaugh.

La manière dont les résultats des élections vont influencer les luttes est plus difficile à prédire. Il n’y a aucun élu qui représente directement les intérêts de la classe ouvrière. Les représentants les plus progressistes appartiennent au Parti démocrate, et donc, même s’ils accordent plus d’attention à des problématiques sociales réelles et urgentes, comme l’accès à la sécurité sociale, mettre un frein aux expulsions de migrants ou à la réforme du système pénal, ils vont essayer de canaliser le mécontentement à travers les institutions du régime, en transformant toute mesure pour qu’elle devienne « acceptable » pour la grande bourgeoisie américaine et ses représentants au Congrès. Ceci, loin de favoriser la lutte, en dernière instance, génère apathie et résignation.

- Peut-on parler de victoire du mouvement #Metoo lors de ces élections ? Ou plutôt, peut-on parler de récupération de la diversité par l’establishment démocrate ?

À mon avis, on peut parler des deux. Le mouvement #Metoo est un mouvement dirigé principalement par des femmes avec une certaine notoriété publique, qui se « rebellent » contre les hommes dans des positions de pouvoir en échange de faveurs sexuelles. En tant que tel, le mouvement #Metoo a eu une répercussion forte dans l’empowerment des femmes. Mais cet aspect progressiste ne se retraduit pas immédiatement dans les couches les plus opprimées de la société américaine. Les employées de McDonads ou les serveuses dans les bars doivent toujours tolérer les situations de harcèlement et de violence. Il y a au même moment une victoire électorale d’une nouvelle génération de femmes racisées (hispaniques, musulmanes, noires) à travers le Parti démocrate. Même si ces femmes représentent un phénomène superstructurel qui place les femmes racisées au centre du champ politique, la stratégie de mener une politique au sein du Parti démocrate limite drastiquement les possibilités qu’elles soient un véritable vecteur de changement. Par exemple, une mesure pour réduire le harcèlement sexuel sur les serveuses serait d’augmenter le salaire minimum, y compris des salariés qui reçoivent des pourboires (qui ne gagnent que $2.13/h, contre le misérable $7.25/h du reste). Le salaire presque inexistant fait que les serveurs dépendent presque exclusivement du pourboire pour survivre. Les serveuses doivent donc répondre avec un sourire au harcèlement sexuel, qui, nous le savons tous, est omniprésent dans ces milieux. La vérité est que cette nouvelle génération de femmes racisées élues démocrates et de candidats progressistes, loin d’offrir une alternative réelle pour un changement social, est un instrument de régénération du principal parti de contention du régime capitaliste américain. Le changement de façade du Parti démocrate et la cooptation de jeunes militantes qui découvrent la politique peut avoir une conséquence dévastatrice pour les perspectives de reconstruction d’une véritable gauche anti-capitaliste. Si le DSA continue cette politique ambivalente ou même favorable à l’égard du Parti démocrate, tôt ou tard, il sera absorbé par ce mastodonte, qui est connu ici comme « le cimetière des mouvements sociaux ».

-De votre côté, quelle a été votre position pour le scrutin ?

Pour cela, nous pensons qu’il est central aujourd’hui de maintenir une délimitation claire avec les partis du régime. Left Voice est un journal qui se caractérise par une critique radicale des partis bourgeois et du système électoral américain. Notre focale lors de ces élections a été de couvrir les candidatures socialistes indépendantes, comme celle de Fred Linck dans le Connecticut, et de souligner les limites et contradictions de se présenter en tant que socialiste au sein du Parti démocrate. Tout ceci en essayant bien sûr de maintenir un dialogue avec la nouvelle génération de socialistes qui cherchent un changement et qui peuvent encore avoir des illusions dans Bernie Sanders ou Ocasio-Cortez.

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