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Mare Nostrum

Giuliana Martini

Mare Nostrum

Giuliana Martini

La mer la plus meurtrière est la « nôtre ».

Mare Nostrum, « notre mer », c’est ainsi que les Romains appelaient la mer Méditerranée dont ils avaient définitivement pris le contrôle au II siècle avant J.C. après avoir battu les Carthaginois au cours des Guerres Puniques.

Cette mer qui est littéralement « au milieu des terres » (medi terraneum) et des continents a été, en réalité, depuis l’Antiquité, au croisement de plusieurs peuples et civilisations. « Grande Mer » pour les juifs, « Mer Blanche » pour les Turcs, « Mer Verte » pour les Egyptiens, aujourd’hui la Méditerranée est surtout devenue un lac de sang dans lequel se noient des milliers des migrants qui, partant des cotés nord-africaines, essayent par tous les moyens de gagner l’Europe sur des embarcations de fortune.

Et c’est peut être pour renouer avec un passé glorieux que la première mission « humanitaire et militaire » assurée par la Marine italienne entre 2013 et 2014 a été baptisée, précisément, « Mare Nostrum ».

La mer la plus meurtrière, d’ailleurs, est « la nôtre » : inaugurée après la mort des 366 personnes dans un naufrage près de l’île de Lampedusa – le deuxième accident le plus grave survenu dans ces eaux depuis les années 2000 – la mission aurait permis, grâce au déploiement de navires porte-hélicoptère et de drones, le sauvetage de dizaines de milliers de migrants en l’espace d’un an et aurait contribué également à la lutte contre le trafic des êtres humains. 100.000 seraient les sauvés selon les chiffres officielles, mais on ignore la quantité de morts.

Dans « Mare Nostrum », la rhétorique du sauvetage allait de pair avec la stratégie des renvois : des identifications effectuées sur les bateaux militaires sans aucun aide légale pour les demandeurs d’asile, des officiers libyens à bord et des embarcations renvoyées sur les côtes de Lybie. Les missions suivantes, encore une fois humanitaires et sécuritaires, notamment « Triton » (2014-2018) qui a remplacé « Mare Nostrum » et « Thémis »(qui depuis février 2018 remplace « Triton »), « Poséidon (qui intervient au large des cotés grecques), « Héra »(aux Canaries), « Nautilus/Chronos » (entre Malte et la Lybie), « Hermès » (au Sud de la Sardaigne) « Indalo/Minerva » (entre la péninsule ibérique et le Maghreb), « Sophia » (qui cible passeurs et trafiquants), autant de noms qui sont des hommages à la mythologie des Anciens, ont été conçues sous l’égide de Frontex (l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures ) et avec le soutien de l’Union Européenne.
Autant des divinités et de personnages mythologiques évoqués pour couvrir de mythes la cruelle réalité de la sécurisation des frontières.

Frontex en 2016, après la crise de 2015 qui a vu arriver en Grèce près de 850.000 migrants et a signifié le rétablissement provisoire des contrôles aux frontières intérieures dans l’espace Schengen par plusieurs pays dont l’Allemagne, l’Autriche et la Suède entre autres, a cédé la place à la nouvelle Agence européenne de garde-côtes et garde-frontières qui se charge d’assister dans le contrôle des frontières maritimes et terrestres les pays confrontés à une forte pression migratoire (l’Italie et la Grèce, ainsi que la Bulgarie ou encore la Roumanie et d’autres encore).

Sauver les migrants d’une morte possible pour les renvoyer en Lybie et les condamner à une morte probable, voilà ce à quoi se réduisent en bonne partie les interventions frontalières de l’Union.

Les chiffres toujours divergents, mais tous aussi effrayants, évoquent 16.862 morts et disparus en Méditerranée depuis 2014, selon l’Organisation Internationale des Migrations, ou encore 34.361 morts au cours des quinze dernières années selon une liste compilée par l’ONG néerlandaise United for intercultural action et publiée sur le Guardian en juin 2018. Les chiffres soulignent la physionomie meurtrière de la mer Méditerranée, tout comme la photographie inoubliable du petit Aylan Kurdi, l’enfant syrien d’origine kurde trouvé mort sur la plage de Ali Hoca Burnu, en Turquie, le 2 septembre 2015. Il s’agissait du sable de la Mer Egée, qui fait toujours partie de « notre » mer.

Des chiffres, des morts et un paradoxe. Selon le rapport « Voyages désespérés » du Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU (UNHCR), alors que le nombre total de personnes arrivant en Europe a chuté (-41%) depuis 2018, le taux de mortalité chez les migrants a fortement augmenté.

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