Fabrication de la race et du racisme aux USA

Toni Morrison et l’origine des Autres

Christa Wolfe

Illustration : graffiti photographié en 2010 à Vitoria-Gasteiz, pays basque espagnol. Zarateman

Toni Morrison et l’origine des Autres

Christa Wolfe

Au printemps 2016, Toni Morrison a donné plusieurs conférences à l’université de Harvard. On sait l’écrivaine octogénaire très engagée dans la critique du racisme et du sexisme et dans le brouhaha qu’ont fait les élections aux Etats Unis et le grand retour des traditions des suprémacistes blancs sa parole est d’une intelligence urgente.

La série de conférences, publié en France, chez Bourgois, sous le titre L’Origine des Autres, en 2018, mêle des souvenirs d’enfance et des commentaires littéraires. C’est du point de vue de l’Autre que Morrison relit les textes qui ont fabriqué – y compris au niveau de la perception – les Noirs aux Etats Unis. A travers la longue histoire sociale des Noirs américains, depuis l’esclavage jusqu’au mouvement Black Lives Matter, Morrison essaie de comprendre quels intérêts et quels besoins ont nourri le racisme et la survivance d’une pensée de la « race » aux Etats-Unis. Elle pose ainsi à de nombreuses reprises la question du « pouvoir » qui s’exerce au travers du racisme, mais en essayant surtout de décrire et nommer les différentes formes que prend ce pouvoir de désigner, d’exclure et de connoter à partir de la couleur de la peau.

Si l’approche est littéraire et psychologique, elle permet de dénoter des traits caractéristiques de la pensée raciste américaine. La lecture de Faulkner montre à quel point le métissage a pu paraître une marque d’infamie pour les Blancs américains, puisque dans « Lumière d’août », par exemple, Faulkner en fait une « destinée » qui condamne par avance Joe Christmas, le protagoniste, à l’immoralité et à la perversion. Toni Morrison remarque ainsi que la peau noire est thématisée dans la littérature « classique » américaine sous la forme soit de la paresse, soit de la puissance sexuelle déréglée.

Elle cite également les notes d’un médecin eugéniste propriétaire d’esclaves, qui propose une nosologie pour les esclaves noirs dans un « Rapport sur les maladies et les particularités physiques de la race nègre » (1851) : Morrison repère deux pathologies que le médecin relève, la « drapetomania, maladie qui pousse les esclaves à s’enfuir, ou la dysaesthesia aethiopica, genre de léthargie mentale qui fait que le Noir est comme une personne à moitié endormie ». Les évasions d’esclaves sont donc conçues comme des phénomènes pathologiques, puisque l’ordre Blanc et la société esclavagiste sont, eux, considérés comme la norme - l’esclave en fuite relève ainsi d’une analyse médicale qui ne doit rien à la question de la privation de la « liberté », concept pourtant central dans l’idéologie américaine mais que les Blancs ne sauraient appliquer aux Noirs, dans la mesure même où l’esclavage (et l’ordre social qu’il soutient) a posé l’inhumanité des esclaves. Le désir de liberté apparaît donc, lorsqu’il concerne les Africains Américains, comme anti-naturel.

Un sort est réservé dans la conférence « Embellir l’esclavage » à la « bienveillance » des propriétaires d’esclaves, une espèce de paternalisme satisfait qui se présente comme le pendant des peurs fantasques que les Blancs cultivent à propos des Africains-Américains, mais qui ne sait que les infantiliser et donner une forme « bienséante » aux pouvoirs que les esclavagistes exercent sur les esclaves. Un peu plus tôt dans ce texte, Morrison avait ainsi cité les notes personnelles d’un propriétaire d’esclaves, dans lesquelles les questions agricoles et de comptabilité se mélangent aux évaluations des rapports sexuels qu’il a imposés aux femmes esclaves.

Mais la question qui occupe Toni Morrison est surtout celle de la césure qui a permis de déshumaniser les Africains-Américains et qui a rendu possible la société esclavagiste. Cette césure a ceci de remarquable qu’« il était sans doute universellement clair – pour les vendeurs comme pour ceux qu’ils vendaient – que l’esclavage était une condition inhumaine, quoique rentable. Ceux qui vendaient ne voulaient certainement pas devenir esclaves ; bien souvent ceux qu’on achetait se suicidaient pour éviter cette condition ». Voilà essentiellement le paradoxe qui occupe Morrison dans ces conférences : cette société dont les Blancs ont assumé le caractère inhumain à l’égard des Noirs – puisque, pour ce qui concerne les esclavagistes, elle les situait du côté du pouvoir – a aussi été l’occasion de définir « l’humanité » conçue comme blanche. Les raisons de la déshumanisation des esclaves et des Africains-Américains en général ont donc toutes été trouvées du côté des « caractéristiques » des Noirs eux-mêmes. On est typiquement dans un imaginaire raciste, qui justifie la violence et la brutalité avec laquelle il traite ces victimes par les traits qu’il suppose en elles.

Ce qui manque, ainsi, dans ces conférences d’une grande chaleur et d’une grande finesse dans l’érudition, c’est une analyse qui quitte le terrain de la psychologie pour aborder celui de la politique. Parce qu’un imaginaire ne devient véritablement efficient que lorsqu’il est articulé à des pouvoirs et à des institutions – or, l’approche de Morrison consiste à individualiser les voix qui parlent le racisme, même si elle démontre que celles-ci sont liées par des thèmes et des obsessions communes. Mais cet unisson raciste n’est pas l’effet d’une convergence des individus, il est surtout le produit d’une forme politique qui s’est inventée aux Etats Unis et dont la matrice est probablement à chercher du côté de Hobbes, au XVIIème siècle, et des philosophies politiques qui postulent « l’individualisme possessif » théorisé par Macpherson.

Si Hobbes n’a en effet jamais formulé une pensée raciste, il part pourtant d’un postulat qui confond l’individu politique et l’individu « propriétaire » - l’individu humain capable de liberté étant celui qui se définit comme se possédant lui-même et ne dépendant pas de la volonté d’autrui. On voit dès lors que la déshumanisation des Noirs a participé de la société esclavagiste, dans la mesure où elle a rendu possible la propriété des esclaves. Mais c’est bien le besoin du travail d’autrui, avec la gratuité que garantit l’esclavage, qui s’est saisi de « l’occasion » de la déshumanisation des Noirs. D’abord opportuniste, relevant en effet d’une production imaginaire, le racisme s’est avéré particulièrement rentable et a pu être la matrice d’un ordre social qui, aujourd’hui encore, reste structuré autour de la notion de « race » et des distinctions afférentes à celle-ci.

Ces distinctions, aussi imaginaires soient-elles, ont eu, parce qu’elles se sont inscrites dans l’organisation matérielle de la société, une efficience tout à fait concrète. L’analyse littéraire de Morrison, permet de baliser et de parcourir le champ qui a structuré cet imaginaire raciste américain.

Une telle approche, culturelle et littéraire, ne peut se substituer à une analyse historique et politique des conditions réelles qui ont œuvré à la construction d’un ordre social raciste, mais elle a la qualité d’ouvrir la question sur la manière dont les représentations symboliques agissent sur les réalités matérielles qui, en retour, peuvent modifier les premières. On peut ainsi lire, dans les modalités du racisme et de la représentation fabriquée du Noir, les nécessités socio-économiques d’une société qui pose l’identité de l’humain et de la propriété de soi. C’est ce postulat qui a rendu nécessaire la déshumanisation des Noirs, au bénéfice des Blancs propriétaires. On voit donc comment un concept - l’humanité ou l’Autre - est toujours le résultat d’un rapport de forces et de nécessités contraignantes qui sont liées à une situation historique. C’est ce qui manque au texte de Morrison, qui s’intéresse surtout aux différents dérivés du concept de race et de l’imaginaire qu’il a nourri.

Cependant, Morrison nous rend aussi sensibles à la nécessité de produire d’autres imaginaires politiques, qui exprimeraient d’autres affects possibles et qui feraient partie intégrante du combat politique.

On assiste d’ailleurs aujourd’hui à un renouveau dans l’expression des affects du côté des Africains-Américains : la colère notamment qui s’est exprimée dans le mouvement Black Lives Matter face aux violences policières. Cette colère qui était déjà inscrite dans la radicalité acerbe de James Baldwin, dont témoigne un film récent sur son œuvre, « I am not your negro » ou bien dans son texte, publié en 1963, « La prochaine fois, le feu ». Ainsi, ce qu’on peut lire chez Toni Morrison, c’est que l’imaginaire et la politique se recouvrent et que chacun de ces champs est peuplé d’affects. Un imaginaire à soi seul ne suffit évidemment pas à faire un monde, mais la pratique politique ne peut pas se concevoir sans la capacité à imaginer ce que le monde peut-être : par la littérature, par l’art, par l’expression en général, militer consiste aussi à opposer à l’imaginaire dominant des pratiques relevant d’autres imaginaires. Le racisme a été « l’idéologie embarquée » des institutions américaines, une pensée devenue chose et réalité concrète – et violente, mortelle – pour bien des individus. Il n’y aura donc pas d’imaginaire politique réellement émancipateur si l’on n’arrache pas à la racine l’arbre qui a porté les « fruits étranges » du racisme américain.

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