Meeting Anasse Kazib 2022

« L’héritage militant LGBT est profondément contre le capitalisme et la police » Sasha Yaropolskaya

Sasha Yaropolskaya

« L’héritage militant LGBT est profondément contre le capitalisme et la police » Sasha Yaropolskaya

Sasha Yaropolskaya

Sasha Yaropolskaya, journaliste à XY média et militante transféministe, intervenait au grand meeting de lancement de la campagne d’Anasse Kazib mercredi 20 octobre. Elle est revenue sur la situation des personnes trans en France mais aussi sur le lien entre luttes LGBT et lutte contre le capitalisme et sur l’enjeu d’une voix révolutionnaire à la présidentielle.

Je m’appelle Sasha Yaropolskaya, je suis une des fondatrices de XY média, un média fondé par des femmes trans et animé par des personnes trans. Alors tout de suite je sais ce que vous pensez tous. Elle est là pour remplir un quota. Bien sûr ! La seule raison pour laquelle elle est sur la scène c’est parce qu’elle est.. russe.

Alors oui, c’est vrai, nous les Russes nous nous imposons de plus en plus fort dans la politique européenne. Ça fait quatre ans que je suis en France en exil politique et la raison pour laquelle j’ai quitté mon pays c’était l’impossibilité pour moi, en tant que femme trans, de changer mon état civil. Cela revenait à dire que, même en ayant l’apparence d’une femme, jusqu’à la fin de ma vie, à chaque fois que j’aurais été confrontée à la police, aux médecins, à mes employeurs, etc., ils auraient su que je suis trans et que ma vie aurait dépendu de leur bienveillance. Dans un des pays les plus homophobes et transphobes au monde, je ne recommande à personne de se retrouver dans une telle situation.

Autre raison de mon départ : je viens de la région du Caucase du Nord, une région où pendant plusieurs années on a été confronté à des vagues de meurtres de personnes LGBT, notamment en Tchétchénie, visant des hommes gays, des lesbiennes mais aussi des personnes trans.

Je suis arrivée en France avec la croyance naïve que TOUT serait différent, qu’il me serait possible de vivre enfin tranquillement et de laisser la politique derrière moi. La France c’est la terre d’asile, n’est-ce pas ? La France c’est le pays des droits de l’homme, n’est-ce pas ? Liberté, fraternité, laïcité, n’est-ce pas ?

Mais la réalité s’est révélée être cruellement différente…

Des femmes trans enfermées dans des prisons pour hommes…
Ça se passe où ? En Russie, mais aussi en France !

Des médecins punis par la loi pour avoir aidé des personnes trans...
Ça se passe où ? En Russie, mais aussi en France !

Des migrants incarcérés par l’État dans des conditions terrifiantes avant d’être expulsés dans le pays qu’ils ont fui...
Ça se passe où ? En Russie mais aussi en France !

Des meurtres de femmes trans dans l’ignorance et l’indifférence totale…
Ça se passe où ? En Russie mais aussi en France !

Alors pour celles et ceux qui entendent pour la première fois les mots « trans identité » et qui se sentiraient un peu perdus sur les raisons qui poussent certaines ou certains à transitionner, permettez-moi de vous rassurer : je n’en sais rien moi non plus !

Personnellement, j’adore vivre dangereusement. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Or ce qu’il faut comprendre c’est que les personnes trans qui défient le genre qui leur a été assigné à la naissance doivent affronter de grandes violences et de fortes discriminations.

C’est cette violence systémique qui explique, par exemple, que jusqu’en 2017, l’État français obligeait les personnes trans à se faire stériliser pour changer l’état civil.
C’est cette même violence qui explique que les membres de notre communauté, et en premier lieu les femmes trans, ont été empêchées d’accéder à de nombreux secteurs de travail. De même, on nous refuse des logements parce qu’on est trans. On nous harcèle jusqu’à ce qu’on abandonne nos études.

Dans tout ça, le pire est encore réservé aux femmes trans migrantes. Dans un État qui ne garantit pas des cours de langue à moins d’avoir obtenu le statut de réfugié, ces femmes sans papiers ne peuvent souvent pas faire autre chose que se prostituer. Elles sont comme ça des milliers. Après avoir grandi dans la pauvreté dans leur pays d’origine, elles restent à la marge une fois arrivées en France, en se prostituant - conséquences de la loi du 13 avril 2016 - dans des conditions dangereuses, dans la rue ou dans des bois, et se retrouvent d’autant plus exposées aux violences des hommes.

En 2018, seulement quelques mois après mon arrivée, j’ai marché avec l’association Acceptess-T au Bois de Boulogne pour réclamer justice pour Vanesa Campos, une femme trans, péruvienne, travailleuse du sexe brutalement tuée par un groupe d’hommes au Bois de Boulogne. C’était un coup de réveil assez brutal. Et ce n’était malheureusement pas le dernier.

En février 2020, on a marché pour Jessyca Sarmiento, migrante trans péruvienne, également travailleuse du sexe, fauchée volontairement par une voiture au Bois de Boulogne.

En mai 2020, on est descendu dans la rue pour Mathilde et Laura, deux jeunes femmes trans françaises qui se sont suicidées l’une après l’autre. Laura était l’amie de Mathilde.

En octobre 2020, on s’est réuni pour Doona, une femme trans étudiante qui s’est suicidée après avoir été menacée d’expulsion par le CROUS suite à sa tentative de suicide précédente.
En décembre 2020, on a manifesté pour Fouad (aussi connue comme Luna, Avril), une lycéenne trans qui s’est suicidée peu de temps après avoir été réprimandée par le personnel du lycée pour le fait de porter une tenue féminine.

Des femmes trans migrantes sont tuées. Des jeunes femmes trans françaises sont poussées au suicide par le désespoir qu’elles éprouvent dans une société qui est, oui, transphobe et transmisogyne mais surtout capitaliste.

Car ce qui réunit les personnes trans et les femmes trans en tant que classe c’est notre extrême précarité. Et dans un monde capitaliste où la survie dépend directement de nos revenus, la précarité tue.

Les choses vont mal en France. Et écoutez, quand une russe vous dit que les choses vont mal politiquement, c’est que les choses vont vraiment, vraiment très mal. Mes standards ne sont pas très élevés. Vous avez vu l’état dans lequel est mon pays ? Mais qu’est-ce que je vois en France ?

Je vois l’extrême droite qui a complètement monopolisé les discours politiques, qui a la cour libre dans tous les médias nationaux qui sont possédés par des milliardaires…

Je vois des hommes accusés de viol et anciennement proches de groupes d’extrême droite à la tête du ministère de l’Intérieur…

Je vois un pyromane fasciste, Eric Zemmour, comparer des chirurgies effectuées sur des personnes trans avec des expérimentations de Dr Mengele dans les camps de concentration…

Je vois un pyromane fasciste, Eric Zemmour, et ses confrères d’extrême droite, semer une haine raciale et religieuse quotidiennement sur toutes les chaînes, et après je vois le Président de la République, Emmanuel Macron, l’appeler pour avoir ses notes sur l’immigration…

Le même Emmanuel Macron qui parle régulièrement à l’extrême droite en donnant, par exemple, un interview à Valeurs actuelles. Emmanuel Macron dont les émissaires comme Gabriel Attal interviennent eux aussi dans Valeurs actuelles, dans le même numéro de ce torchon d’extrême droite qui parle du danger du délire transgenre.

Est-ce que vous voyez le triangle rose sur mon T-Shirt ? Ce triangle rose, c’est celui qui a été mis sur les uniformes des prisonniers homosexuels et trans dans les camps de concentration fascistes pendant la Seconde Guerre mondiale.

Donc oui, l’héritage militant LGBT est profondément anti-fasciste.

Dans les années 80, aux Etats Unis, un groupe militant Act Up New York reprend ce même triangle rose dans sa lutte contre le gouvernement néoliberal de Ronald Reagan et contre les compagnies pharmaceutiques qui ne bougeaient pas leur cul pour développer des médicaments contre le VIH et le SIDA parce que c’étaient des maladies qui, selon eux, ne touchaient que des pédés, des travs, ou des noirs précaires. Alors, bien sûr, on s’en foutait absolument.

Donc oui, l’héritage militant LGBT est profondément contre le capitalisme et les gouvernements néolibéraux qui veulent nous voir morts.

Et à Paris, dans les années 80, quand les militants homosexuels commençaient à se renseigner sur l’épidémie qui allait faucher leur génération, vous savez ce qui leur arrivait quand ils allaient dans la rue ? Ils étaient tabassés par la brigade des parcs et jardins de Paris créée par Jacques Chirac qui allait ensuite devenir président de la République.

Donc oui, évidemment l’héritage militant LGBT est profondément contre la police.

Notre hobby, ce n’est pas de nous chercher des ennemis politiques. On s’oppose tout simplement à toutes celles et ceux qui veulent nous voir morts.

Moi je n’ai pas peur de dire que la police tue. Je n’ai pas peur de dire que les capitalistes tuent. Je n’ai pas peur de dire que les fascistes à qui on donne champ libre dans les médias nationaux tuent.

Et à ceux qui crient au scandale quand on dit ces simples vérités je n’ai qu’une chose à dire. Là d’où je viens, le Caucase du Nord, on m’a appris deux choses : respecter les traditions et respecter mes aînés. Et en disant ce que je dis je ne fais que ça.

Je respecte la tradition militante LGBT qui consiste dans la lutte pour la vraie égalité pour tous, pour le socialisme qui peut assurer cette égalité, pour la révolution qui peut mener au socialisme. C’est une tradition dont je suis fière.

Et je suis fière d’être sur cette scène pour dire que je soutiens la candidature d’Anasse Kazib. C’est une candidature d’un ouvrier à la présidentielle dans un pays qui n’a jamais élu un ouvrier. Vous vous rendez compte ?!

Parce que ce qu’on a en France, ça n’a jamais été une vraie démocratie. Tous les 5 ans, nous les pauvres, nous avons le choix : qui entre les riches, qui entre les bourgeois, va nous appauvrir pour 5 ans de plus ? C’est une démocratie pour des bourgeois, donc c’est une démocratie bourgeoise.

Et c’est pour ça que je pense que la candidature d’Anasse qui bosse, qui travaille vraiment, qui sait ce que c’est d’avoir des fins de mois difficiles, qui sait ce que c’est que la lutte pour améliorer les conditions de travail, c’est une candidature extrêmement importante. Dans un pays où les riches qui ne travaillent pas ne cessent de nous dire qu’on ne travaille pas assez : bien sûr qu’elle est importante !

Mais je ne soutiens pas qu’Anasse Kazib. Il faut qu’on cesse le mythe qu’une seule personne peut changer des choses. Je soutiens le mouvement derrière. Je soutiens le Parti des travailleurs, des étudiants, des militantes et des militants que je vois constamment sur le terrain, dans les manifs, sur les piquets de grève. C’est collectivement qu’on a le potentiel de changer des choses dans un pays qui a urgemment besoin d’être changé. C’est collectivement qu’on va affronter le capitalisme, le racisme, l’homophobie, la transphobie.

Et vous, est-ce que vous êtes prêts à vous battre ?

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