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La Izquierda Diario
14 de juin de 2019 Twitter Faceboock

Système dégage
Du printemps kabyle de 2001 à aujourd’hui : les algériens déterminés à dégager le système
Mones Chaieb

Ce 17ème vendredi de mobilisation en Algérie coïncide avec le 18ème anniversaire de la marche du 14 juin 2001 à Alger, la plus massive dans l’histoire de l’Algérie avant le 22 février 2019. A l’époque déjà, la jeunesse de Kabylie se révoltait contre le mépris d’un régime policier qui ne leur promettait que chômage, précarité ou exil.

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Une résonance avec le passé que les masses populaires algériennes n’ont pas manqué de relever. Elles sont encore descendues massivement aujourd’hui dans les rues, et après avoir dégagé Bouteflika, elles restent déterminées à dégager tout le système avec lui.

Les arrestations ces derniers jours de deux anciens premiers ministre de l’ère Bouteflika, les appels du pied réciproques entre l’appareil militaire et des instances prétendant représenter le mouvement populaire, ainsi que la persistance de la mobilisation et de la contestation contre la direction bureaucratique de la principale centrale syndicale l’Union Générale des Travailleurs, font résonner les questions que posait le bilan du mouvement du « printemps noir » en Kabylie. En 2001, plus d’une centaine de jeunes avaient été assassinés par la gendarmerie, dans le cadre d’un mouvement populaire qui s’opposait au régime avec des méthodes radicales. On ne peut que faire le lien entre la barbarie dont avait alors fait preuve ce pouvoir assassin, et le meurtre de Ramzi Yettou par la police pendant la mobilisation actuelle, ainsi que la mort du prisonnier politique Kamel Eddine Fekhar dans les geôles du régime.

Lutte contre la répression et auto-organisation

L’étincelle qui avait allumé la Kabylie était le meurtre du jeune lycéen Massinissa Guermah par les gendarmes et l’intervention policière dans un établissement scolaire près de Béjaïa. La lutte contre la répression et la présence policière dans la région avait alors permis de faire émerger des cadres d’auto-organisation dans les quartiers et villages, mais aussi les lieux de travail et d’études. Combinant les revendications sociales d’une jeunesse condamnée par un régime au service du pillage impérialiste, et les revendications culturelles et démocratiques pour la reconnaissance de la langue tamazigh et contre l’autoritarisme de l’Etat policier construit sur le mythe national hérité du colonialisme, la révolte avait duré quatre mois et marqué durablement les esprits.

D’une part la tradition de lutte empreinte du mouvement s’est perpétuée dans les luttes sociales contre le chômage, la précarité et les bas salaires, avec les réflexes d’auto-organisation et les actions coup de poing contre les établissements de l’Etat, ce qui explique qu’aujourd’hui la Kabylie reste une région aux avant-postes du mouvement social algérien. D’autre part la trahison des partis politiques libéraux et réformistes, à l’instar du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD) qui participait au gouvernement au début de la mobilisation, mais aussi du Front des Forces Socialistes (FFS) qui tentait alors de négocier avec le régime au nom du mouvement, ont entraîné un rejet massif de ces organes que l’Etat utilise pour contenir la colère populaire. Cependant, et malgré les acquis de la mobilisation qui regagnait alors le droit de manifester contre l’état d’urgence et freinait le projet libéral de Bouteflika, le recul qui suivit le mouvement amenait déjà à poser un certain nombre de questions qui refont surface aujourd’hui.

Discours populiste contre lutte de classes

Tout d’abord si les masses populaires kabyles n’avaient pas réussi à entraîner derrière elles les opprimés des autres régions, le discours populiste d’un Bouteflika arrivé au pouvoir deux ans plus tôt n’y était pas pour rien. En faisant tout pour exacerber des tensions entre arabophones et berbères, et surtout en mettant en avant la coordination des « Aarouch » (« tributs ») dans les médias nationaux et internationaux, le pouvoir favorisait l’émergence de revendications strictement identitaires. En effet, contrairement aux embryons de contre-pouvoirs nés dans la lutte, la coordination des Aarouch se voulait composée des notables locaux, et mettait ainsi de côté les revendications de classe touchant aux questions démocratiques et sociales et pouvant entraîner l’ensemble des exploités et opprimés d’Algérie.

Le parallèle est flagrant avec la situation actuelle. Alors que les vendredis précédents les forces de répression confisquaient les drapeaux amazigh des manifestants et que les premiers jours de mobilisation Bouteflika faisaient planer la menace islamiste, les médias bourgeois mettent en avant une instance de transition composée de personnalités qu’ils considèrent « de confiance », pour s’entendre sur une sortie de crise garante des intérêts des classes dominantes, puisque les élections présidentielles ont été empêchées par le mouvement populaire. Et si l’impérialisme semble se faire discret, le dernière sortie du ministre français des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian le 12 juin n’en révèle pas moins une volonté de réunir l’appareil militaire et l’opposition libérale pour trouver « ensemble les chemins d’une transition démocratique ». Ces perspectives s’opposent à celle de l’auto-organisation dans les quartiers et les usines, seule méthode qui puisse permettre aux millions d’algériens mobilisés d’établir leur propre plateforme revendicative en fonction de leurs intérêts sociaux et démocratiques, et de coordonner leurs actions en toute indépendance du régime pour mener à bien la lutte contre un système qui cultive la misère, la corruption, et l’autoritarisme.

De même, les récentes arrestations des deux anciens premiers ministres de Bouteflika, Abdelmalek Selal et Ahmed Ouyahia, après celles qui visaient les figures de l’opposition libérale, s’inscrive dans l’opération main propre menée par le chef de l’état-major Ahmed Gaïd Salah à qui le pouvoir est revenu de fait après la démission de Bouteflika. L’appareil militaire tente ainsi de masquer la nature de classe du régime et de sa justice, pour se laver les mains des affaires de corruption qui ont indigné les masses populaires algériennes. Il n’y a qu’à voir la peine requise par le procureur contre [Ali Haddad → https://www.revolutionpermanente.fr/Le-regime-arrete-Haddad-l-ancien-patron-des-patrons-algerien-Manoeuvre-politique ], patron du premier groupe de BTP en Algérie et chef du Forum des Chefs d’Entreprise (FCE, sorte de MEDEF algérien) sous Bouteflika : 18 mois de prison ferme et une amende de 100.000 DA (500€ !) pour celui qui a détourné des millions d’euros dans l’affaire de l’autoroute Est-Ouest ! Il est ainsi très clair que ce régime ne rendra jamais la justice que les masses populaires revendiquent. Si c’est à la fois sous pression de la mobilisation populaire, et par volonté de s’en servir pour obliger l’opposition libérale à s’asseoir à la table des négociations que l’appareil militaire a procédé à ces arrestations, il n’a en réalité jamais voulu aller plus loin, tant il reste subordonné aux investisseurs privés, en particulier étrangers. Confisquer la fortune des corrompus n’aurait pour effet que d’effrayer ces investisseurs alors que le régime reste dans la continuité du projet libéral mené par Bouteflika, qui sanctifie la propriété privée.

Un programme pour l’hégémonie ouvrière et la direction révolutionnaire

Comme en juin 2001, c’est la question de la direction de classe du mouvement qui se pose donc actuellement. A l’époque la jonction entre le mouvement populaire de Kabylie et l’avant-garde ouvrière n’avait pas pu se réaliser, ce qui avait laissé les éléments les plus opportunistes récupérer le mouvement et le vider de sa radicalité, faute d’une direction révolutionnaire du mouvement ouvrier, en particulier imputable à la direction bureaucratique de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA). La centrale syndicale déjà dirigée par un Sidi Saïd devenu secrétaire général de l’UGTA en 1997, avait pris position contre le mouvement et l’avait empêché de prendre un caractère national, alors que la base se retrouvait de fait actrice de la mobilisation, à l’image en particulier du Syndicat d’Entreprise des Travailleurs de l’Enseignement (SETE, affilié à l’UGTA) de Bejaïa. De ce point de vue là, il est également significatif de voir aujourd’hui le même Sidi Saïd prendre position contre le mouvement et jouer le rôle de béquille du pouvoir jusqu’au bout, tandis que des sections locales comme celle de Bejaïa mais aussi d’Alger, de Tlemcen, et de Saïda, se sont solidarisées avec la mobilisation, et que les travailleurs et syndicalistes de base portent le mot d’ordre de réappropriation du syndicat pour en faire un outil au service de la lutte des travailleurs en toute indépendance de classe et du régime. Ainsi plusieurs rassemblements ont eu lieu devant le siège de la centrale syndicale, et le dernier ce mercredi 12 juin a laissé voir l’accointance entre la bureaucratie syndicale et le régime, les forces de police protégeant le bâtiment des manifestants.

En mars 2001, les travailleurs de Sonatarch avaient fait reculer le gouvernement sur le projet de loi Khelil qui visait à accélérer la privatisation du secteur des hydrocarbures. En mars 2019, les multiples grèves qui ont poussé à la démission de Botueflika lors du pic le plus massif, ont démontré la force du mouvement ouvrier aujourd’hui et ont donné un aperçu de ce qu’il pourrait représenter pour en finir le système. Les travailleurs des Grands Travaux Pétroliers ont même obtenu des augmentations de salaires et des améliorations de leurs conditions de travail, concédées par un régime fébrile à l’idée que les mouvements de grève se durcissent. Les travailleuses du textile d’AlCost à Bejaïa ont montré le potentiel hégémonique de la classe ouvrière, en luttant contre la bureaucratie et en rendant visible la condition des femmes algériennes réduites à un statut de demi-citoyenne et de main d’oeuvre précaire par un Code de la famille réactionnaire.

Cependant pour proposer une direction au mouvement populaire, la classe ouvrière doit pouvoir s’emparer d’un programme issu de son avant-garde organisée, afin de répondre aux aspirations démocratiques des masses opprimées algériennes, en remettant à l’ordre du jour la révocabilité des élus, leur rémunération au salaire médian, l’ouverture des livres de comptes, et la levée du secret bancaire, et en liant ces aspirations à lutte contre le pillage des richesses nationales, par la nationalisation du secteur des hydrocarbures et de l’industrie, et leur mise sous contrôle ouvrier.

Ainsi pour reprendre le flambeau des batailles perdue en 1962, 1980, 1988, 2001, la mise en place d’une assemblée constituante révolutionnaire qui se donne pour tâche d’en finir avec les institutions de ce régime pourrissant, de réaliser pour de bon les tâches de l’indépendance nationale confisquée, et de mener la lutte pour les revendications sociales et démocratiques du peuple algérien contre l’impérialisme, est aujourd’hui la seule perspective pour unifier la mobilisation populaire contre les manœuvres des classes dominantes pour la mener vers des voies de garage.

 
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