Trump et le Klan à l’écran

BlacKkKlansman. Spike Lee did the wrong thing

Paul Tanguy

BlacKkKlansman. Spike Lee did the wrong thing

Paul Tanguy

Dans BlacKkKlansman, un film d’action digne des meilleures séries de la Blaxploitation, Spike Lee dresse un portrait métaphorique de l’Amérique de Trump. A la fin, bien entendu, ce sont les méchants qui perdent et les gentils qui gagnent. Heureusement, et c’est la loi du genre. Mais qui sont, exactement, les gentils, dans le film de Lee ?

L’action est assez simple, quoique l’intrigue soit des plus improbables, ce qui donne tout son suspens au film : à Colorado Springs, grosse ville du Midwest américain, le chapitre local du Klu Klux Klan recrute. Le groupe d’ultra-droite, qui se veut héritier du Sud esclavagiste, n’entend plus se contenter de brûler des croix, mais veut passer à l’action sérieuse. Ron Stallworth, le héros du film, flic de son état, décide, mi-bravache, mi-inconscient, de contacter le groupe, localement, pour l’infiltrer. Le seul problème c’est qu’une fois le contact établi et qu’un rendez-vous est pris, lui-même et ses collègues se rendent compte que, si sa voix passe très bien au téléphone, il lui faudra une doublure pour se rendre aux réunions du Klan. Ron est en effet ce que le KKK déteste le plus : un Noir. D’où le titre du film, BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan.

Comment rire du racisme

Cette histoire d’identités multiples - Ron, le policier Noir infiltré dans un groupe de blancs suprémacistes, qui s’emmourache d’une jeune activiste afro-américaine anti-flics, Flip, son « partner », policier d’origine juive, qui n’a jamais voulu assumer sa judéité culturelle, les blancs, membres du Klan, abrutis à en être drôles, etc.- est l’un des ressorts comiques de l’intrigue. Mais l’histoire s’emballe à mesure que le rythme de l’action s’accélère lorsque le KKK décide de frapper un grand coup. Bien entendu, il faut l’arrêter et Stallworth et ses collègues sont bien déterminés à le mettre hors d’état de nuire.

Le film, en tant que tel, joue sur une série d’effets miroir. Le Klan se fait l’écho de la rhétorique trumpienne actuelle, à commencer par le fameux « America first » qui est prononcé par les membres les plus éminents de la secte d’extrême droite. Les militants du chapitre de Colorado Springs autant que le Grand Sorcier du Klan, David Duke, qui fait le déplacement pour une cérémonie d’adoubement de nouveaux membres, ressemblent à s’y méprendre aux membres de la garde rapprochée de l’actuel président américain auquel Spike Lee, comme nombre d’autres artistes nord-américains, a déclaré la guerre.

Une histoire incroyable

Certains critiques ont reproché à Lee la trop grande liberté qu’il aurait prise avec l’histoire, avec un « H » majuscule. La première d’une longue série de licences historiques survient quasiment dès l’ouverture. Il s’agit d’un discours de Stokely Carmichael à Colorado Springs, parfaitement anachronique au regard de la vérité historique puisqu’en 1978, année de l’action du film, Carmichael se trouve exilé en Guinée depuis neuf ans. Ce reproche d’anhistoricité peut être balayé dans la mesure où l’on peut légitimement revendiquer, pour tout artiste, un droit à la licence, y compris à la licence historique. Reprocher à Quentin Tarantino de faire périr Adolf Hitler et les dignitaires nazis dans un attentat organisé par la Résistance dans un théâtre parisien, car le Führer s’est donné la mort dans son bunker, à Berlin, le 30 avril 1945, revient à ne rien comprendre à Inglorious Basterds. On pourrait avancer la même chose pour le réalisateur de BlacKkKlansman.

En revanche, la réécriture par Lee de l’autobiographie de Ron Stallworth pour l’adapter à l’écran est quant à elle beaucoup plus problématique d’un point de vue politique, et ce d’autant que la version étasunienne, sortie en août dernier, signale que le film se base sur une « incroyable histoire vraie ». Il s’agit, en l’occurrence, des mémoires du véritable Ron Stallworth dont le rôle, en tant que policier d’investigation, pour le Colorado Springs Police Department puis pour le Utah Department of Public Security, pendant une trentaine d’années, entre le début des années 1970 et les années 1990, est beaucoup plus complexe et controversé. Comme l’a souligné l’artiste et militant Boots Riley, dans un tweet au vitriol, très critique du film de Spike Lee, dans sa carrière de policier d’investigation, Stallworth n’a pas uniquement infiltré le Klan mais aussi et surtout des organisations militantes Noires. « Compte-tenu de ce que l’on sait, aujourd’hui, de la façon dont la police a pu infiltrer des groupes de gauche radicale et comment elle a infiltré et instrumentalisé des organisations suprémacistes blanches pour attaquer ces mêmes groupes, alors Ron Stallworth fait partie des "méchants" », souligne Riley. Et de continuer en pointant le fait que Spike Lee ait pu tourner un film dans lequel la trame narrative, qui a été « fabriquée de façon à faire du flic Noir et de ses collègues des alliés dans la lutte contre le racisme est, pour le moins que l’on puisse dire, décevant ».

C’est en effet le second point extrêmement problématique du film. Spike Lee s’est construit, depuis ses premiers longs métrages, au début des années 1980, une solide réputation de cinéaste résolument engagé, à gauche, réalisant des films qui sont devenus des classiques du cinéma radical étatsunien avec, notamment, Do the right thing (1989) ou encore Malcom X (1992). Avec BlacKkKlansman, son antiracisme militant et le positionnement contre les brutalités et les violences policières qui a été le sien, de tout temps, en prend néanmoins un sérieux coup. Face au « White power » revendiqué par les suprémacistes du Klan, Lee n’oppose pas le « Black power » des militants de la gauche radicale Noire qui sont également les protagonistes de ce film et semblent apparaître, parfois, et de façon dérangeante comme l’autre extrême. Il érige en héro Ron Stallworth, en célébrant le « Cop power », le pouvoir des flics. A la fin du film, Stallworth, dans une espèce de happy end au carré, arrive même à purger, avec ses collègues, la police municipale de Colorado Springs de ses éléments les plus racistes.

Se débarrasser de Trump, mais pour mettre quoi à la place ?

Comment expliquer un tel retournement chez Spike Lee ? Le film est néanmoins sorti, aux Etats-Unis, le 10 août dernier, date anniversaire de la manifestation de l’ultra-droite américaine de Charlottesville, l’an passé, au cours de laquelle la militante Heather Heyer a été assassinée. Le long-métrage, par ailleurs, se clôt sur des images de la contre-manifestation de Charlottesville et des violences dont elle a été la cible de la part de l’ultra-droite sudiste. Il est néanmoins assez surprenant que dans ce film qui se veut un étendard du combat anti-raciste, Spike Lee se soit focalisé uniquement sur certaines images des mobilisations à Charlottesville, en août 2017, omettant de traiter du rôle de la police vis-à-vis des manifestants d’ultra-droite et, surtout, qu’il ait laissé totalement de côté l’ensemble du mouvement contre les brutalités policières dont les jeunes africain-américains et hispaniques sont la cible privilégiée.

Dans une sorte de positionnement beaucoup plus modéré qu’il n’en a été coutumier de par le passé, après avoir, notamment, accepté en 2016 une mission auprès du New York Police Department pour contribuer à améliorer les rapports entre les flics et les « minorités », Spike Lee est passé à un anti-trumpisme main stream. Il arrive, d’une part, à traiter la question du racisme comme un problème d’opinion que l’on peut résoudre avec une dose de bonne volonté, y compris au sein des corps de police. De l’autre, il en arrive, ouvertement, à faire l’apologie des défenseurs de ce même ordre raciste, qu’il a pourtant combattu au cours de sa carrière, à travers ses films. A l’adresse de Boots Riley, Spike Lee a souligné, dans une interview au Times que ses « films ont été très critiques de la police, mais je ne vais pas pour autant dire que toute la police est corrompue, que toute la police déteste les personnes de couleur. Je ne dirai pas ça. Je pense que nous avons besoin de la police ».

Do the right thing se concluait par une citation double, apparemment contradictoire, la première de Martin Luther King, au sujet de la désobéissance civile pacifique, et la seconde de Malcom X, à propos de la violence comme principe légitime de l’auto-défense telle qu’elle sera pratiquée, plus tard, par les Panthères Noires (l’organisation que Stallworth-personnage du film infiltre dans BlacKkKlansman et que Stallworth-flic en chair et en os a bel et bien infiltré dans les années 1970).

A Cannes, pour le Festival au cours duquel le film a obtenu le Grand Prix, Spike Lee s’en est violemment pris à Trump, qu’il a traité de mother fucker pour son positionnement à la suite des violences de l’extrême droite de Charlottesville. Et puis c’est tout. Rien d’autre que Trump. Spike Lee a transformé l’essai, sur le plateau du Daily Show de Trevor Noah, après la sortie du film, en affirmant qu’il « fallait se préparer pour les midterms », à savoir, implicitement, voter massivement pour les Démocrates, de façon à ce qu’après ça, Trump ne « puisse pas faire plus qu’un seul mandat ». « Décevant », pour reprendre Boots Riley. « Décevant », donc, à l’instar de son dernier film qui, en plein Black Lives Matter, finit par faire de la police le principal protagoniste de la lutte contre les violences racistes.

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
MOTS-CLÉS

[Critique cinéma]   /   [#BlackLivesMatter]   /   [Racisme]   /   [Cinéma]   /   [Etats-Unis]   /   [Culture et Sport]

COMMENTAIRES