La bataille pour le droit à l’IVG

La lutte féministe en Argentine. De #NiUnaMenos au débat présidentiel

Carla Biguliak

La lutte féministe en Argentine. De #NiUnaMenos au débat présidentiel

Carla Biguliak

Du mouvement contre les féminicides jusqu’à la « marée verte » réclamant le droit à l’avortement libre, sans risque et gratuit, les femmes argentines ont été les protagonistes d’un soulèvement massif contre les violences de genre, apparaissant comme l’une des expressions les plus fortes de cette « nouvelle vague féministe ».

Ce mouvement qui secoue le pays met en échec les candidats rétrogrades qui constituent les listes principales mais qui ne peuvent répondre de manière efficace et efficiente aux demandes du mouvement. Seul le Front de Gauche et des Travailleurs – Unité (FIT-U) a été cohérent dans sa campagne politique avec les revendications des femmes et de la communauté LGTBI.

Contre les féminicides : Ni Una Menos

« Pas une morte de plus », avait écrit en 1995 la poétesse mexicaine Susana Chavez, une combattante infatigable contre les féminicides à Ciudad Juárez, assassinée en 2011. Son verset s’est propagé devenant « Pas une morte de plus, pas une de moins ». C’est sous ce mot d’ordre que le 3 juin 2015, un million de personnes, très majoritairement des femmes, sont descendues dans les rues argentines pour dénoncer les féminicides et les violences sexistes. La massivité de cette grande manifestation a eu un impact dans de nombreuses villes d’Amérique latine et partout dans le monde l’écho a été immédiat.
La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été le féminicide d’une adolescente enceinte de 14 ans, Chiara Paez, battue à mort par son compagnon. Bien que l’appel à manifester a été lancé principalement par un groupe de journalistes et d’écrivaines, il a rapidement gagné de nombreuses adhésions. D’un côté, le fait que Chiara était enceinte a été utilisé par l’Église pour adhérer à la manifestation au cri de « sauvons les deux vies ». Il y a eu également une adhésion immédiate des artistes et même des animateurs les plus misogynes de la télévision argentine. L’appel à se positionner contre les meurtres de femmes du fait d’être des femmes a été unitaire, il était difficile de se positionner contre.
Cette première mobilisation a eu lieu 4 mois avant l’élection présidentielle, qui a été remportée par l’actuel président de droite Mauricio Macri. Cela a signifié une totale adhésion de l’ensemble des partis politiques à l’appel. Malgré cet acte de bienveillance, cependant, il est important de souligner que grâce à la pression des mouvements féministes, le féminicide est considéré comme un crime contre les droits humains dans les pays où il représente déjà une catégorie juridique, dont la définition inclut la structure sociale patriarcale et la responsabilité de l’État.
Cela dit, la mobilisation a dépassé toutes les attentes. Dans la rue, c’était une véritable marée humaine, un amalgame de jeunes et d’adultes, de militantes, d’étudiantes, de travailleuses et des gens qui participaient pour la première fois à une manifestation. Cette mobilisation géante et hétérogène a déclenché des débats dans de nombreux lieux de travail et d’étude, s’imposant aussi dans les conversations les plus quotidiennes, ce qui a signifié une énorme libération de la parole qui a beaucoup aidé à lutter contre la banalisation de la violence : ce n’est pas une coïncidence si, à la suite de cette mobilisation, les signalements reçus par le Conseil National des Femmes se sont multipliés presque par 10, passant de 1 500 signalements par jour à 13 700. Face à cela, la classe dirigeante du pays, au début de la campagne électorale, a été bousculée par cette énorme mobilisation qui a réuni des centaines de milliers de personnes, et elle a dû donner des réponses précises et efficaces aux revendications du mouvement #NiUnaMenos.
L’extrême gauche a dès le début soutenu les revendications de #NiUNaMenos et dénoncé toutes les violences contre les femmes, ainsi que les institutions qui la légitiment, la reproduisent et la justifient, en étant les seuls à être cohérents et à se positionner contre l’avortement clandestin qui tue les femmes les plus pauvres. Ce mot d’ordre a ensuite été repris par l’ensemble du mouvement en 2018 sous le slogan « sans avortement clandestin il n’y aura pas de pas une de moins ».
La mobilisation pour l’anniversaire du 3 juin n’a pas eu le même impact en 2016. En octobre de la même année, néanmoins, le féminicide de Lucía Perez commis en même temps que la 31e Rencontre Nationale des Femmes, précédé d’un viol collectif et de tortures, a profondément secoué le pays. Avec la force de cette rencontre, mais de façon assez improvisée, les organisations féministes ont lancé un appel à une nouvelle mobilisation, tandis que les déléguées syndicales dans les entreprises ont fait pression pour organiser des assemblées générales et une journée de grève active sur les lieux de travail. C’était le premier jour de grève contre le gouvernement de Mauricio Macri, dont les slogans les plus entendus étaient « la première grève de Macri a été faite par les femmes » ou « la CGT prend le thé, les femmes descendent dans la rue ».
L’expérience de cette grève, conjuguée à l’expérience de la grève des femmes polonaises contre les restrictions à l’avortement, a ouvert la voie à l’organisation d’une grève internationale des femmes le 8 mars 2017, dont le mot d’ordre principal était « si nos vies ne valent pas, produisez donc sans nous », en responsabilisant clairement l’État. Dans plus de 50 pays, des millions de femmes se sont organisées sur leurs lieux de travail et d’étude et ont participé à des mobilisations massives.
L’année suivante, le 8 mars 2018, l’organisation de la grève a pris également une dimension internationale. À cette occasion, en Argentine, face au récent pacte du gouvernement Macri avec le FMI, les mots d’ordre contre la précarité et la dette ont envahi les rues. Le slogan « vivas nos queremos » s’est transformé en « vivas y desendeudadas nos queremos » (nous nous voulons vivantes et non endettées), tandis que le slogan #NiUnaMenos a été resignifié en y ajoutant « sSin trabajo » (plus une seule femme sans travail) ou encore « #NiUnaMenos por aborto clandestino » (plus une de moins à cause de l’avortement clandestin).
C’est ce 8 mars de 2018 que la « marée verte » pour l’avortement légal a commencé à envahir massivement les rues. Le président Macri avait annoncé l’ouverture d’un débat sur la légalisation de l’IVG quelques jours avant la manifestation, et les militantes historiques, mais aussi les jeunes filles qui commençaient à se politiser à travers le féminisme ont bien compris qu’une énorme opportunité s’ouvrait à elles, non sans dénoncer l’opportunisme politique du président.

Une marée verte pour le droit à l’avortement

Actuellement, les corps et les désirs des femmes argentines sont régis par une loi de 1921, qui n’autorise l’avortement que dans les cas de viol ou de risque pour la vie de la femme. Cependant, la lutte pour l’IVG remonte à plusieurs décennies.
La dernière dictature militaire (1976–1983) a cherché à discipliner et à anéantir l’avant-garde ouvrière. Pour ce faire elle a également tenté d’imposer une « discipline de genre », condamnant avec fureur celles qui remettaient en cause la domesticité, ainsi que l’ordre social qui devait être conservé avec l’aval du patriarcat. La nudité, l’humiliation, le viol, les grossesses et les avortements forcés et la soumission à l’esclavage sexuel ou à la pornographie sont parmi les pratiques les plus courantes qui découlent des témoignages des victimes. De toute évidence, tous les mouvements sociaux ont été dévastés et les femmes ont été soumises à un des patriarcats les plus arriérés.
Depuis 1986, trois ans après le retour de la démocratie, une Rencontre Nationale des Femmes se tient chaque année en Argentine. Il s’agit de trois jours d’ateliers et de débats sur les revendications et les formes d’organisation par et pour les femmes. La crise de 2001 en Argentine, qui a entraîné la démission et la fuite en hélicoptère de l’ancien président De La Rúa, a déclenché la création de nombreuses assemblées populaires et l’organisation des femmes a fait un grand bond en avant. Ainsi, à la XVIIIe Rencontre nationale des femmes qui s’est tenue en 2003, la question de l’avortement est devenue fondamentale. Les débats « moraux » sur l’avortement sont remplacés par un atelier intitulé « Stratégies pour obtenir le droit à l’avortement ».
La demande de légalisation de l’avortement a été formulée très rapidement et, à ce jour, il est inlassablement répété que l’avortement légal est une dette de la démocratie. Ce n’est pas un hasard si les militants qui luttent pour l’avortement légal ont choisi un foulard comme symbole de lutte, reprenant le foulard blanc des mères de la Plaza de Mayo qui cherchaient leurs enfants disparus par la dernière dictature militaire.
Néanmoins, malgré l’énorme lutte, le projet de loi pour la dépénalisation et la légalisation de l’avortement n’a été discuté pour la première fois au Parlement qu’en 2018, 13 ans après sa première présentation au Congrès, systématiquement rejeté par les gouvernements kirchneristes.
La particularité de la présentation du projet de loi en 2018 est qu’il a été accompagné d’une énorme couverture médiatique qui a ouvert le débat public, ainsi que l’énorme pression des manifestations Ni Una Menos. Les discussions se sont ouvertes dans les familles, les écoles, les lieux de travail et dans tous les médias grand public. Et dans cette lutte, une autre particularité était l’énorme et puissante participation des jeunes filles, qui exigeaient aussi l’application de la loi de l’éducation sexuelle dans les écoles. Les adolescentes ont tenu des assemblées dans les lycées et les ont même bloqués pendant la journée du vote au Sénat, demandant l’approbation de la loi.
Après avoir été adoptée par les députés par 129 voix pour et 125 contre le 14 juin 2018, grâce à cette « marée verte » intergénérationnelle qui a secoué le pays, la loi a été rejetée par 38 voix contre et 31 pour, dans les premières heures du 9 août 2018 par les sénateurs et sénatrices.
Le rejet de loi a soulevé une énorme colère, et les critiques contre les « dinosaures » du Sénat qui ont montré leur caractère clérical et réactionnaire n’ont pas tardé à se faire entendre. Presque immédiatement, une campagne pour la séparation de l’Église et de l’État a été mise en place, mobilisant des milliers de personnes pour signer leur renonciation au baptême et à l’Église catholique. Tout cela malgré la demande de l’ancienne présidente et actuelle sénatrice Cristina Kirchner, qui a voté pour la loi, de « ne pas se fâcher avec l’Église », face à l’évidence de la défaite.

Les politiques de genre dans le débat présidentiel

Les 12 années de gouvernements kirchneristes ont systématiquement rejeté le projet de loi pour l’IVG, en refusant toute forme de débat. Afin d’apaiser un mouvement croissant de femmes et de dissidences, ils ont été contraints néanmoins de faire certaines concessions telles que le mariage pour tous (adopté en 2010), la loi sur l’identité de genre (adoptée en 2012) et la loi sur la fécondation assistée pour toutes les femmes (PMA, adoptée en 2013).
Le débat sur la loi IVG a été ouvert au Congrès lorsque le kirchérisme était dans l’opposition. Mais même cela n’a pas abouti à une position claire et homogène de la part de ses députés et sénateurs : le bloc kirchneriste était clairement divisé et de nombreux législateurs ont changé leur vote au cours du débat.
Pour les élections de 2019, la liste du Frente de Todos, dirigée par Alberto Fernández et Cristina Kirchner, est un véritable mélange de foulards verts et bleu ciel, de défenseurs de la dépénalisation de l’avortement et de conservateurs anti-avortement. Or seules quelques candidates mentionnent la lutte pour l’avortement dans leur campagne politique.
Quant au candidat à la présidence, Alberto Fernández, il a changé plusieurs fois de discours depuis qu’il a annoncé sa candidature en mai de cette année. Après avoir défendu la dépénalisation (et non la légalisation) de l’avortement, il s’est rétracté, prétextant que la société argentine, qui avait fait descendre plus d’un million de personnes dans la rue pour faire valoir ce droit fondamental, est loin de pouvoir affronter ce débat. Après avoir remporté les élections primaires en août (PASO), il a changé d’avis à nouveau et a affirmé que s’il est élu président, il dépénaliserait « immédiatement » l’avortement.
Mais ce qui pose problème dans ce changement de discours, dont le seul objectif est de capitaliser les votes des femmes et des jeunes qui se sont battus si durement pour ce droit, c’est qu’il ignore des dizaines d’années de lutte et l’énorme marée verte qui a conduit le débat dans les secteurs les plus impensables d’Argentine. Selon son discours, la légalisation ou non de l’avortement serait une décision individuelle de celui qui présidera le pays pour les prochaines années.
Malheureusement pour lui, il ignore aussi tout ce que cette lutte a impliqué : la politisation de millions d’adolescentes dès leurs 14 ans qui exigent l’éducation sexuelle dans les écoles, qui crient qu’elles vont renverser le patriarcat et qui ne supportent plus le système patriarcal qui les empêche de choisir la vie qu’elles veulent vivre.
Ce manque d’homogénéité, qui peut paraître innocent ou normal dans une démocratie bourgeoise, est absolument et indéniablement dangereux, machiste et patriarcal quand on voit que les listes du Frente de Todos sont composées par de candidats comme Juan Manzur, le gouverneur actuel de Tucumán et principal responsable de la torture d’une fillette enceinte de 11 ans, qui s’est vu refuser l’accès à l’avortement et a dû subir une césarienne contre sa volonté et celle de sa mère.
Concernant le parti au pouvoir, avec Mauricio Macri à sa tête, il n’a pas échappé non plus aux mélanges de foulards et aux incohérences. Pendant le débat, les législateurs ont poussé leurs arguments réactionnaires et conservateurs jusqu’à leurs limites pour cantonner les femmes à une place d’incubateurs au service de l’État. Dans des discours tout à fait scandaleux, ils ont parlé des similitudes et des différences entre les êtres humains et les chimpanzés, du supposé instinct maternel des femmes, et affirmé que sans maternité les femmes n’ont pas d’avenir.
Les quelques discours favorables, qui tentaient d’instrumentaliser la lutte des femmes, comme celui de la députée Lospenato, ont été rapidement critiqués pour l’incohérence de toute leur politique qui endette, précarise et réprime les femmes. De quelle liberté de choix parle-t-on quand on condamne les femmes à la misère la plus absolue ?
Face à cette élection, le candidat à la présidence Macri et le candidat à la vice-présidence Pichetto (qui, il y a quelques mois encore, était kirchneriste) ont confirmé leur position contre la légalisation de l’avortement.
La seule option cohérente avec la lutte et les revendications historiques des femmes et des jeunes est celle menée par la gauche, et plus précisément par le Front de gauche et des travailleurs – Unité, qui au lieu de viser des alliances avec les églises, les « dinosaures », les hommes d’affaires et les bureaucraties syndicales, cherche à renforcer les liens entre femmes et LGTBIQ avec ceux qui n’ont rien à perdre que leurs chaînes : la classe ouvrière et les jeunes qui se rebellent contre ce régime social.
Seul le FITU met en avant, tant dans la campagne politique que dans la rue, la nécessité de l’avortement légal. C’est la seule liste « 100 % verte » qui se positionne clairement pour le droit de décider, ainsi que pour l’application de l’éducation sexuelle dans les écoles. Mais cette lutte n’est pas récente ; elle est très antérieure à l’énorme mouvement des femmes qui a émergé du #NiUnaMenos. Depuis des décennies, les militantes du PTS dans le FITU participent à la lutte pour les droits des femmes, en participant à l’élaboration des différents projets de loi pour l’IVG présentés au cours des 14 dernières années, en descendant dans la rue contre le licenciement des travailleuses, la précarité à laquelle les femmes sont condamnées et contre absolument toutes les violences faites aux femmes, dont le féminicide représente le dernier maillon d’une longue chaîne.
Dans ce cadre, les militantes féministes socialistes révolutionnaires du courant international Pan y Rosas [1] jouent un rôle fondamental, développant la lutte pour un mouvement des femmes anticapitaliste et lutte des classes, qui se bat pour conquérir tous les droits des femmes avec une mobilisation indépendante, mais aussi pour une société libérée de toutes les formes d’exploitation et d’oppression.

[1] Pan y Rosas est organisée et mobilisée en Argentine, au Brésil, au Mexique, en Bolivie, au Pérou, au Chili, au Costa Rica, au Venezuela, en Espagne, en Allemagne, en Italie et en France.

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