Les conséquences désastreuses de la politique de l’enfant unique

Virginia de la Siega

Les conséquences désastreuses de la politique de l’enfant unique

Virginia de la Siega

Dans une société totalement dominée par la tradition patriarcale, la politique de « l’enfant unique » imposée durant trente-cinq ans (1980-2015) a eu pour conséquences un déséquilibre brutal entre les sexes et un vieillissement accéléré de la population.

Illustration : Li Tianbing

« Riz à la crème,
Pour me marier,
Trouverai-je une fille… »

En Chine, être un homme célibataire de 35 ans signifie faire partie d’une minorité socialement stigmatisée. Dans cette société patriarcale, on considère que les hommes célibataires sont enclins à des comportements extrêmes voire violents, et constituent donc une menace pour l’ordre social. Le remède à ce mal est le mariage, un rite de passage obligé vers la condition d’adulte et en même temps la marque d’un statut social.

Selon la Banque mondiale il y avait en 2018, dans la fraction de la population chinoise âgée de 15 à 64 ans, 28,4 millions d’hommes de plus que de femmes – de 8 à 11 millions dans les zones urbaines et le reste à la campagne. L’inégalité entre sexes atteint des proportions particulièrement marquantes dans les zones rurales. Selon les calculs d’Isabelle Attané et de l’équipe d’investigation DéfiChine, publiés dans le bulletin de l’INED (Institut national d’études démographiques) Populations et Sociétés, il y a dans les zones rurales 2000 hommes célibataires de 50 ans pour 100 femmes célibataires du même âge. Chez les célibataires de 35 ans, la proportion est de 500 hommes pour 100 femmes. Dans tout le pays, moins de 1 % des femmes de 50 ans restent célibataires. Il est évident que la majorité de ces hommes ne pourront jamais se marier, avoir des enfants et ainsi perpétuer la lignée familiale. La société les appelle « quang gun », les « branches sans feuilles ».

Quand des ingénieurs aérospatiaux élaborent la politique reproductive…

La révolution de 1949 a provoqué des changements monumentaux et sorti de la pauvreté des dizaines de millions d’habitants. Mais elle n’a pas liquidé le système patriarcal, ni des valeurs millénaires telles que la loyauté envers la famille, la ville ou région d’origine. Le retour du capitalisme a débouché sur une combinaison insolite entre mécanismes et valeurs capitalistes et traditionnels.

Dans les années 1950, face aux problèmes que l’économie rencontrait afin de nourrir une population en augmentation constante, un secteur de la bureaucratie d’Etat a tenté d’imposer une politique de contrôle des naissances. Même s’il ne s’agissait à ce moment que d’une « suggestion », Mao s’y est opposé avec l’argument que « plus nombreux nous serons, plus forts nous deviendrons ». Dans les années 1970, lorsque le secteur bureaucratique anti-maoïste de Zhou Enlai et Deng Xiaoping s’est emparé du pouvoir, une politique de planification familiale volontaire a commencé à être mise en place. Le mot d’ordre était « Un enfant c’est peu, deux c’est suffisant, trois c’est trop ».

En dix ans, on a alors assisté à la plus forte baisse du taux de natalité jamais observée. Les démographes chinois estiment que si cette politique avait été poursuivie, un taux de natalité de deux enfants par femme aurait été atteint sans besoin de mesures coercitives. Mais la bureaucratie chinoise était convaincue que pour avancer avec succès dans cette politique, il fallait réduire le taux de natalité de façon beaucoup plus drastique. Elle a alors chargé un groupe d’informaticiens et d’ingénieurs, notamment aérospatiaux, de concevoir un modèle démographique. Ces « spécialistes » ont décidé que la population idéale de la Chine était de 700 millions et proposé en conséquence un plan de réduction des naissances. Evidemment, il ne leur est jamais venu à l’idée de consulter des démographes ou des sociologues, qui auraient pu attirer leur attention sur le fait que le nombre d’enfants par famille ne se détermine pas comme les dimensions d’une roue d’avion.

L’Etat chinois s’est donc lancé dans la tentative de planification familiale la plus autoritaire qui ait jamais été mise en place. Les bureaux officiels de planification familiale ont mené des campagnes massives de stérilisation et d’avortement afin d’atteindre les objectifs du plan. Pour la seule année 1983, qui avait vu 21 millions de naissances, il y eut 14,4 millions d’avortements, 20,7 millions de stérilisations et 17,8 millions de poses de stérilet, pratiqués en majorité sur des femmes ayant déjà eu un enfant. Quand bien même la propagande d’Etat décrivait ces opérations comme « volontaires », celles-ci ont été dans la plupart des cas effectuées contre la volonté des femmes concernées.

La politique de l’enfant unique ne s’appliquait cependant qu’aux familles vivant dans les centres urbains, qui en 1980 représentaient 19,6 % de la population totale. Les habitants des régions les moins peuplées pouvaient avoir jusqu’à quatre enfants et les membres des minorités culturelles jusqu’à trois, tandis que les autres familles paysannes pouvaient avoir deux enfants, en particulier quand la première née était une fille, à condition de respecter un délai de quatre ans entre les deux naissances.

La contrainte exercée quant au nombre d’enfants, combinée à la pression des valeurs traditionnelles et aux déficiences du système de santé, de sécurité sociale et des retraites dans les zones rurales, a conduit à une catastrophe. Dans la tradition patriarcale, l’enfant mâle hérite, perpétue la lignée familiale et devient au champ la première source de main-d’œuvre, mais il doit aussi prendre ses parents en charge au moment de leur vieillesse. Avoir une fille revient à « arroser le jardin de son voisin » puisqu’après son mariage, elle devra s’occuper de la famille de son mari. Dans les zones rurales, où les enfants mâles servent d’assurance-vieillesse, le paysan ne peut pas prendre le risque que son premier né soit une fille, quand le second et dernier pourrait l’être également. C’est sa survie dans sa vieillesse qui est en jeu.

La technologie au service du féminicide

Bien conscient que la politique de l’enfant unique ne pouvait être imposée que par des mesures coercitives, le gouvernement a installé des appareils d’échographie dans les cliniques de planning familial afin de vérifier que les femmes conservent bien leurs stérilets. Lorsque les pères se sont aperçus que l’échographie révélait le sexe du fœtus, ils ont commencé à suborner médecins et infirmières afin qu’ils le leur communiquent, et qu’ils pratiquent un avortement si l’embryon était celui d’une fille. Gagner de l’argent comme auto-entrepreneur ou dans une petite entreprise locale étant alors devenu légal, beaucoup ont investi dans l’achat d’appareils d’échographie et les ont installés dans des laboratoires improvisés. Bien qu’un tel usage ait été interdit, le gouvernement n’est jamais parvenu à contrôler ces « initiatives privées » et le féminicide a fait des ravages. Ces avortements volontaires ont exclusivement concerné des embryons de sexe féminin.

Parmi les filles qui malgré tout sont nées, beaucoup ont été remises en « adoption » à des familles sans enfants – jusqu’à ce que le gouvernement interdise également cette pratique. Des naissances ont été cachées, avant que les parents ne tentent immédiatement une nouvelle grossesse pour présenter ensuite les deux enfants comme étant des jumeaux (les naissances multiples étant considérées comme une seule). Mais souvent, des bébés filles étaient arrachées à leurs parents par des équipes de planification familiale, qui les revendaient ensuite à des orphelinats, lesquels pratiquaient à leur tour de juteux trafics. On estime que pendant cette période, autour de 120 000 bébés sont sortis de Chine vers les Etats-Unis et l’Europe.

Des parents ont pris le risque de donner naissance à des filles sans les déclarer, certaines familles ayant déjà atteint le nombre d’enfants autorisé le faisant aussi avec des bébés de sexe masculin. N’ayant pas été déclarés aux autorités, ces enfants (dont beaucoup sont aujourd’hui des adultes) ont été privés de « hukou », la pièce d’identité qui indique la famille et la ville d’origine d’une personne. Sans ce document, les possibilités d’accès à l’éducation et aux soins sont pratiquement nulles.

Selon le recensement de 2010, treize millions d’habitants se trouvaient à ce moment dans une telle situation. Lorsque des enfants non déclarés atteignent l’âge d’aller à l’école ou tombaient malades, les parents sont contraints de payer aux fonctionnaires régionaux des amendes très élevées, dont le montant est réévalué au fil du temps. En théorie, ces amendes doivent être proportionnées au revenu des parents ou au salaire médian de la région, mais dans la pratique elles dépendent du bon-vouloir des bureaucraties locales. Dans la mesure où elles représentent une part substantielle des revenus bureaucratiques à l’échelle des régions, ce système n’est pas prêt de disparaître.

Une population vieillie et masculinisée

Depuis les années 1970, comme cela a été le cas ailleurs dans le monde, trois tendances démographiques se sont manifestées en Chine : la baisse du taux de mortalité, l’augmentation de l’espérance de vie et la baisse du taux de natalité. La brutalité des politiques imposées par le gouvernement pour contrôler ce dernier a eu des conséquences dramatiques. Les plus de 60 ans, qui en 1980 représentaient 7,5 % de la population, comptent aujourd’hui pour 17,4 % du total. Si, comme le considère l’ONU, un pays « vieillit » lorsque les plus de 60 ans y atteignent 10 % de la population, la Chine est entrée à grande vitesse dans cette catégorie, avant de dépasser constamment ses records. Son économie étant basée sur un usage intensif de main-d’œuvre, tandis que son système de sécurité sociale et de retraite, passable dans les villes, est très insuffisant dans les campagnes, elle n’est pas en condition de gérer les conséquences de l’immense changement démographique qui se poursuit.

La Chine se retrouve en fait dans la même situation que d’autres pays d’Asie de l’Est, tels que le Japon et la Corée du Sud, où le revenu médian stagne alors que le coût de la vie, notamment celui de l’éducation, ne cesse de croître. Dans ces conditions, les couples de la classe moyenne émergente préfèrent maintenir leur niveau de vie et n’avoir qu’un seul enfant (garçon ou fille), pour lequel ils s’efforcent de garantir une bonne éducation et l’accès aux meilleures opportunités d’emploi. Les parents savent que cela conditionnera les possibilités pour leur progéniture de réaliser un bon mariage et de bénéficier de bons revenus, ce dont dépendra pour eux-mêmes le soutien attendu au moment de leur vieillesse.

C’est aussi pourquoi, dans tout le pays mais en particulier dans les zones rurales, la mort d’un fils unique est toujours une catastrophe. Lorsque cela se produit, non seulement les parents perdent l’assurance financière sur laquelle ils comptaient pour leur vieillesse, mais ils savent qu’il leur sera très difficile d’être acceptés dans une maison de retraite et même d’obtenir une place au cimetière. Ils savent également que leurs voisins vont faire le vide autour d’eux, par crainte de devoir les prendre en charge. La société les appelle des « shidu » et ils sont des millions. On estime qu’en 2020, 14,17 % de la population rurale aura atteint l’âge de 65 ans, contre 10,37 % pour les habitants des villes.

Cette situation exerce une pression énorme sur les membres des jeunes générations, obligés de réussir dans une société de plus en plus compétitive et qui savent qu’outre leur propre cellule familiale, ils devront aussi prendre en charge leurs parents âgés. Certains la ressentent à un point tel qu’il y a des cas de suicides ou d’adolescents qui fuient leur foyer.

Pour les démographes chinois, la situation ne montre pas de perspectives d’amélioration. Malgré la campagne « des deux enfants » lancée par le gouvernement en 2016, le taux de natalité est inférieur au taux de remplacement de la population et continue de baisser. Celui de 2019 a été le plus bas depuis 60 ans. Les 15,23 millions de naissances officiellement enregistrées cette année-là (à peine plus de 1 % du total de la population) ont été très en-deçà des 21 à 23 millions espérées par le gouvernement, et l’on suspecte que le chiffre réel soit encore plus bas : dans la vieille tradition bureaucratique, les gouvernements régionaux gonfleraient en effet le nombre des naissances afin de ne pas trop s’écarter des objectifs fixés par les agences de planification du gouvernement central.

Une solution à la crise démographique serait d’ouvrir le pays à l’immigration, mais les traditions nationalistes rétrogrades ferment la porte à une telle option. Une autre solution serait d’imposer à nouveau une politique coercitive, en obligeant cette fois les femmes à avoir plus d’un enfant. Mais dans ce cas, l’obstacle serait la résistance obstinée des femmes chinoises, refusant d’être considérées comme de simples appareils reproductifs.

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