Ralentissement de la croissance, expansionnisme

Sur fond de crise, les contradictions de la politique internationale chinoise

Julian Vadis

Sur fond de crise, les contradictions de la politique internationale chinoise

Julian Vadis

Puissance émergente de premier plan, la Chine doit aujourd’hui faire face au ralentissement de sa croissance. Une situation exacerbée avec la crise du Covid19, et qui accroît les contradictions inhérentes au développement économique du pays, sur fond de tensions géopolitiques récurrentes avec les Etats-Unis.

Étendre l’influence chinoise dans le monde, une nécessité de plus en plus pressante

Représentante exclusive d’une forme de capitalisme « à part », la Chine de 2020 n’est plus celle de 2007. Avant même la crise du Coronavirus, sa croissance, qui avait joué un rôle central pour l’économie mondiale avant la crise des subprimes (14,2 % de croissance en 2007) a connu un effritement notable au cours de la dernière décennie. Pour l’année 2019, soit à la veille de la crise du Covid19, qui a touché en premier lieu et directement l’économie réelle (contrairement à la crise de 2007, née dans les marchés financiers), la Chine a connu sa croissance la plus faible en 29 ans, plafonnant à 6,1 % selon les chiffres officiels.

La crise sanitaire actuelle, qui impacte l’économie mondiale, n’est bien évidemment pas sans effet en Chine. Si des incertitudes demeurent, dues notamment à des variables inconnues, comme la possibilité d’une « seconde vague » de l’épidémie, les prévisions disponibles indiquent que la croissance chinoise devrait se situer entre 1 et 3 % pour l’année 2020.

Ainsi donc, la chute brutale de la croissance chinoise, source d’inquiétude sur les marchés mondiaux tant le rôle de la Chine avait été prépondérant dans la reprise post-crise de 2007-2009, n’est pas le simple fait du Covid19. La crise sanitaire aura été avant tout un accélérateur d’une dynamique générale à l’œuvre depuis plus d’une décennie. Cette situation s’explique par divers facteurs, notamment l’émergence de nouvelles « usines du monde », principalement en Inde mais aussi dans des pays comme le Bangladesh, mais avant tout par deux phénomènes plus structurels.

Le premier est le ralentissement de la croissance des pays impérialistes, définis par Lénine comme ceux où le capitalisme est « arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes », dont les conséquences sur la Chine soulignant la dépendance de son économie envers les pays impérialistes.

Le second est la faiblesse de la monnaie chinoise, notamment par rapport au dollar, en particulier dans le cadre des tensions récurrentes avec les Etats-Unis de Donald Trump, qui ont débouché sur une véritable guerre commerciale.

Dans ce cadre, il faut aussi être conscient qu’au niveau de développement atteint par la mondialisation capitaliste, un effondrement de l’économie chinoise n’est pas souhaité par les dirigeants des pays impérialistes, du fait de l’interdépendance entre leurs propres économies et celle de la Chine. C’est pourquoi Trump, malgré sa politique anti-chinoise affirmée et véhémente, n’a pas été en mesure de résorber la dépendance de l’économie étasunienne envers celle de la Chine. Par ailleurs, le fait que Pékin, dans le cadre des tensions géopolitiques avec les Etats-Unis, adopte une position défensive quant à l’ouverture de son marché intérieur est significatif des contradictions du développement chinois. Les mesures restrictives pour l’accès à ce marché interne montrent que Pékin craint, en s’ouvrant à plus de concurrence sur son sol, de voir son industrie directement menacée.

C’est dans ce contexte d’équilibre instable, que chaque nouvelle tension géopolitique ébranle, que Pékin fait face à un véritable dilemme. La Chine doit conquérir et consolider de nouveaux marchés internationaux pour poursuivre son développement et préserver sa place sur l’échiquier géopolitique, à défaut pour l’heure de se muer en une véritable puissance impérialiste. Dans le même temps, il s’agit de « maîtriser » les tensions et d’éviter avant tout des conflits militaires, même indirects, en particulier avec les Etats-Unis, pour pouvoir poursuivre une politique expansionniste.

Le discours « tiers-mondiste » de Pékin pour justifier ses velléités expansionnistes

Autre particularité de la situation, les volontés expansionnistes de Pékin se heurtent à une réalité géopolitique déjà établie : le partage du monde entre puissances impérialistes, commencé avec la formation des empires coloniaux, est total depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L’effondrement de l’URSS n’a en aucun cas permis à la Chine « d’investir » ce marché nouvellement ouvert dans une perspective hégémonique. Cette situation pose à Pékin une série de problèmes. D’abord, toute nouvelle incursion sur un marché ouvre le risque de confrontation, plus ou moins sérieuse, avec les puissances impérialistes établies. Ensuite, il n’est pas possible de jeter les bases d’un expansionnisme suivrait le modèle, en vigueur au cours des siècles précédents, des puissances impérialistes déjà constituées, puisque le partage du monde auquel il a conduit est depuis longtemps achevé. Enfin, les capacités de la Chine pour intervenir directement dans les affaires de pays dominés par d’autres grandes puissances, tout comme sa force de frappe militaire, sont aujourd’hui encore bien en-deçà des capacités américaines et européennes.

Comme le soulignait Valérie Niquet-Cabestan dans La stratégie africaine de la Chine, c’est une stratégie politique prônant un discours se référant à l’anti-impérialisme que Pékin a mise en place. Pour elle, « loin d’abandonner les thématiques anciennes, Pékin s’appuie aussi sur un discours tiers-mondiste Sud-Sud fondé sur un passé, constamment rappelé, de lutte commune contre ‘‘tous les impérialismes’’. […] La politique africaine de la RPC s’inscrit également dans le cadre plus large d’une stratégie de contournement ou d’affaiblissement des puissances occidentales ou assimilées, et principalement des États-Unis, dans une situation internationale décrite à Pékin comme « complexe », c’est-à-dire, pour décoder la terminologie officielle, peu favorable aux intérêts chinois. Le dialogue Sud-Sud prôné par la RPC se réfère donc toujours au tiers-mondisme des années 1960, un discours d’autant plus efficace qu’il s’appuie sur la longévité des élites africaines. En jouant de cet élément, la Chine, puissance émergente, peut également préserver son statut de porte-parole des pays en développement, même si en réalité, notamment au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), leurs intérêts sont très divergents ».

C’est avec cette stratégie pour le moins « audacieuse », pour ne pas dire cynique, que la Chine est ainsi partie à la conquête de nouveaux marchés, et cherche à consolider son développement antérieur. En Afrique donc, mais aussi en Amérique Latine. Outre l’investissement direct de capital, par le biais de l’industrie ou d’équipements divers et variés, c’est avant tout en s’accaparant des parts importantes de la dette de ces pays que Pékin a cherché à consolider son ancrage.

Comme l’indique Le Point le 17 avril dernier, la Chine est ainsi détentrice de 40% de la dette africaine. Si Pékin, avec la crise actuelle, a annulé 4 milliards de dettes, Viviane Forson, autrice de l’article, précise que « le problème qui se pose aujourd’hui est qu’avec la crise actuelle, tout niveau d’endettement risque d’être insoutenable ». « L’origine du problème de la dette de l’Afrique est complexe et le profil de la dette de chaque pays varie », a déclaré le ministère chinois des Affaires étrangères. Il apparaît clairement que la Chine n’est pas prête à changer son approche et va traiter la question sur le plan bilatéral plutôt que multilatéral […] Contrairement aux principaux pays occidentaux qui ont accordé un allégement de la dette dans le passé, une grande partie de la dette de la Chine envers l’Afrique comporte des conditions commerciales. Alors que la rentabilité financière qu’attend la Chine s’éloigne un peu plus avec la crise du Covid-19 et la paralysie de l’économie africaine, sa propre économie devrait se contracter pour la première fois en trois décennies ». Autrement dit, si la Chine est aujourd’hui un acteur majeur en Afrique, la situation n’est pas sans contradictions pour le gouvernement chinois, qui pourrait voir sa stratégie, basée sur une accumulation de capital directement tiré de sa forte croissance des années 2000, se retourner contre lui.

Concernant l’Amérique Latine, la Chine avait déjà engagé, en 2019, 133 milliards de dollars dans 5 pays de la région, devenant ainsi le premier prêteur du sous-continent. Une stratégie moins développée qu’en Afrique, mais qui est tout aussi explosive, car touchant directement au pré-carré historique des Etats-Unis.

Dans un article publié le 27 février 2019 dans Les Echos, Jacques Hubert-Rodier indique ainsi qu’« après le Venezuela, le Brésil, l’Argentine, la Bolivie, la Chine débarque massivement au Chili avec la livraison de 200 autobus électriques Yutong. Ce qui doit permettre à Santiago du Chili d’exploiter la seconde flotte de bus électriques au monde, souligne le ‘‘Financial Times’’ qui y voit « une nouvelle offensive des investissements chinois en Amérique latine ». Certes le Brésil reste toujours le principal objectif d’implantation pour la Chine, mais un pays comme le Chili offre une forte croissance économique, la stabilité politique et des ressources minières comme du lithium ». Bien sûr, là aussi, la crise économique et sanitaire actuelle a chamboulé la situation, avec des pays comme l’Argentine qui s’est retrouvé, pour la 9ème fois de son histoire, en défaut de paiement fin mai. Une situation qui pourrait fragiliser l’ancrage de la Chine dans ce sous-continent, et ouvrir la voie à de nouvelles tensions géopolitiques avec les États-Unis.

Une politique qui exacerbe des tensions géopolitiques que Pékin veut éviter : la contradiction chinoise

C’est sans doute dans la gestion des tensions géopolitiques, qui s’expriment pour l’heure principalement dans un contexte de guerre commerciale avec les Etats-Unis, que les contradictions de la politique internationale de la Chine s’exprime avec le plus de clarté. Disposant d’une force de frappe certaine, mais sans commune mesure avec l’arsenal nord-américain, et relativement isolé dans le cadre des relations internationales, Pékin adopte une double tactique qui vise avant tout à éviter que les tensions géopolitiques ne dégénèrent en conflit ouvert.

Concernant les points chauds internes, la Chine adopte une politique très agressive. C’est le cas dans la crise de Hong Kong, ou sur les velléités d’indépendance de régions sous le contrôle de Pékin, comme il y a quelques années au Tibet. Deux autres points chauds se distinguent aujourd’hui. La question du contrôle de la mer de Chine méridionale d’abord et qui revêt une importance centrale pour le développement chinois. L’épineux dossier de Taïwan ensuite, que la Chine revendique comme son territoire légitime et que Trump menace de reconnaître comme un Etat indépendant. Là encore, l’importance stratégique de Taiwan dans le plan expansionniste de la Chine ne laisse guère de place aux demi-mesures, car il semble évident qu’une défaite sur cette question renverrait loin en arrière les ambitions de la nouvelle bourgeoisie chinoise.

Mais à cette politique agressive s’ajoute une autre, quasi diamétralement opposée, que l’on peut caractériser comme une stratégie de « soft power ». Basée sur l’interdépendance de l’économie chinoise et de celles des pays impérialistes centraux d’une part, sur l’acquisition de dettes importantes en Afrique et en Amérique Latine d’autre part, cette stratégie vise explicitement à limiter les tensions géopolitiques dans des proportions soutenables pour l’économie chinoise.

Par ailleurs la Chine, dans un souci de rapprochement et de « normalisation » de rapports internationaux, en particulier avec les pays européens, a récemment saisis la balle au bond en profitant du désengagement américain du financement de l’OMS pour se montrer « responsable » face à la crise sanitaire. Cette attitude lui a permis, au moins conjoncturellement, de pousser l’Union Européenne à jouer un rôle de médiateur entre les deux puissances.

Enfin, la Chine n’hésite plus à agiter le chiffon rouge d’un possible conflit armé, en utilisant des analogies du type « nouvelle guerre froide », dans le but d’amener les partenaires historiques des Etats-Unis à prendre position contre l’escalade tarifaire et les autres mesures protectionnistes. Selon Claudia Cinatti, dirigeante du PTS argentin, dans un article que nous avons traduit sur Révolution Permanente, cette comparaison à pourtant d’importante limites. « La première grande différence est d’ordre idéologique, si on peut le dire ainsi. La Chine ne représente pas un système alternatif au capitalisme, comme l’était à sa manière l’Union Soviétique, en dépit de la bureaucratisation et des tendances restaurationnistes [pression à la restauration du capitalisme]. Il s’agit en effet d’un type différent de capitalisme, avec un fort dirigisme étatique, mais en fin de compte d’un capitalisme. La seconde est économique et dérive presque mécaniquement de la première : les économies de la Chine et des États-Unis sont fortement interdépendantes, même après quatre années au cours desquelles Trump a tenté de découpler l’économie américaine, au moyen de tarifs douaniers et de politiques protectionnistes. Alors que l’Union soviétique et les États-Unis n’avaient pratiquement aucune relation commerciale, la Chine reste le plus grand détenteur de bons du Trésor américain, derrière le Japon, et demeure une partie essentielle des chaînes d’approvisionnement et de valeur de nombreuses sociétés impérialistes. Le conflit est donc d’une autre nature ». Ainsi, ce qui apparaît surtout est la crainte de Pékin de voir le conflit devenir incontrôlable. A ce titre, le gouvernement chinois tente par tous les moyens de limiter les impacts des tensions géopolitiques dans des proportions soutenables à son développement.

Ce développement expansif, et toutes les contradictions qui l’accompagnent, ne sont toutefois bénéfiques que pour la bourgeoisie chinoise, et source de conditions de vie désastreuses pour les classes populaires et les travailleurs, en Chine tout comme dans les nouvelles zones d’influences chinoises en cours de consolidation.

La Chine ne représente donc en aucun cas une alternative progressiste pour les exploités de tous les pays. Au contraire, dans la période post-Covid et comme le montre la résurgence des conflits politiques et sociaux, à Hong Kong, dans une séries de pays contre les licenciements et bien entendu avec la mobilisation internationale contre le racisme et les violences policières, c’est sur le terrain de la lutte des classes qu’il sera possible d’ouvrir les portes d’un réel « monde d’après ».

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