Tournée féministe en Europe

Féministes de tous les pays, unissons-nous !

Andrea D’Atri

Féministes de tous les pays, unissons-nous !

Andrea D’Atri

Après avoir parcouru quatre pays et réuni près de 2000 personnes dans huit villes européennes, Andrea D’Atri, fondatrice du courant féministe socialiste révolutionnaire Pan y Rosas, en Argentine, revient sur les principales leçons qu’elle tire de cette tournée militante.

Réveillée très tôt le matin, il n’y avait encore personne qui marchait le long des chemins du canal menant à la gare Saint-Denis. Seuls quelques canards nageaient entre des sacs en plastique et autres débris.

J’avais déjà accompli les deux tiers de la tournée "Pour le pain et les roses", mais ce matin, c’était de l’insomnie et non du décalage horaire : la tournée avait commencé depuis trois semaines, d’abord à Rome puis à Munich, Madrid, Barcelone, Bordeaux et Toulouse. Mais ce soir-là, à Paris, je venais présenter l’édition française du livre « Pan y Rosas » avec Fernande Bagou, l’une des travailleuses qui a mené la grève d’ONET, et Francie Foster, bibliothécaire travailleuse précaire qui a organisé les femmes Gilet Jaunes.

Ensuite, ce matin-là, je me suis promenée dans le quartier où m’hébergeait une camarade immigrée. La « France profonde » tourbillonnait sur les places, dans les gares mais aussi dans les locaux des kebabs de banlieues, là où les jeunes savent que la police les interceptera deux ou trois fois avant qu’ils n’atteignent le centre de Paris, juste parce qu’ils sont noirs et viennent de la périphérie ; là où des femmes et des hommes, très tôt le matin s’engouffrent dans les rames du RER pour aller faire les travaux d’exécution dans l’ombre des bureaux parisiens ; où des hommes sans emploi laissent courir les heures entre cigarettes et regards perdus, avec le sentiment qu’ils ne pourront jamais trouver du travail.

Près de ce canal de la Seine, l’ambiance me rappelait celle d’Avellaneda, dans la banlieue de Buenos Aires. J’ai souri intérieurement en pensant aux images « glamour » du Paris que nous connaissons grâce aux visites officielles de Mauricio Macri ou de Cristina Kirchner. Loin de ces images imprégnées de Cartier, Dior, Givenchy et Vuitton, je me suis retrouvée dans les rues où, il y a quatorze ans, les révoltes de la banlieue avaient pris naissance, cette explosion de rage des jeunes fatigués de la répression policière, de la précarité et de la discrimination. Un siècle auparavant, ces mêmes rues étaient le théâtre de grandes grèves ouvrières, quand Saint-Ouen était le fleuron des ateliers métallurgiques, des scieries, des imprimeries et quand la classe ouvrière vivait fièrement dans une des premières municipalités socialistes révolutionnaires. Même à cette époque, la police a pris la vie d’un travailleur rouge des banlieues pendant les manifestations.

J’ai tout de suite pensé aux premières lignes du livre « Du pain et des roses », qui raconte la participation des femmes pauvres des faubourgs parisiens lors des manifestations de 1789 pour l’augmentation du pain ; celles qui marchaient armées vers Versailles pour réclamer de voir le roi, tirant quelques canons. J’ai pensé aux incendiaires de 1871 venues défendre le gouvernement ouvrier de la Commune de Paris, sur les barricades, jusqu’à ce qu’elles soient massacrées, exécutées ou déportées.

Je me suis souvenue des « 343 salopes » dans les années 70 qui, selon les mots de Simone De Beauvoir, ont dit au gouvernement français : « Je déclare avoir avorté. Tout comme nous exigeons le libre accès aux contraceptifs, nous exigeons l’avortement gratuit »,
J’étais sûre que nous ne présenterions pas un simple livre ce soir-là ; nous prendrions entre nos mains le fil violet de l’histoire des plus opprimées et exploitées, pour tisser de nouveaux liens entre les jeunes étudiantes et les ouvrières d’ONET, les cheminotes, les ouvrières de l’hôtel Hyatt, les femmes précaires qui portent leur gilet jaune chaque week-end, depuis des mois, pour demander la démission de Macron.

Loin du « glamour » des Champs Elysées ou de l’avenue Foch, la "France profonde" a arrosé de son sang l’histoire mondiale de nos luttes et de nos droits. Nous ne permettrons ni à l’impérialisme français, ni à la haine raciste, ni aux frontières des bourgeoisies nationales, ni à quoi que ce soit, de nous empêcher de nous sentir dignes et responsables de cet héritage universel d’esclaves insurgé-e-s n’importe où dans le monde.

Les amies paraguayennes qui nettoient les maisons des familles riches de Catalogne m’avaient déjà transmis leur force et leur courage : "Ils veulent triplement nous opprimer ? Nous serons trois fois plus combattantes" témoignait Rita devant une centaine de femmes travailleuses et de jeunes étudiants qui souffrent aussi de précarité, réunis par Pan y Rosas à Barcelone. Comment ne pas sentir un noeud dans la gorge quand les travailleurs du Pérou, d’Honduras, de la Guinée équatoriale, du Paraguay ou du Salvador chantent avec les Catalans Flor de Mach, l’hymne de Pan y Rosas, pour finir en fredonnant ensemble "A la huelga, diez, a la huelga cien, a la huelga mil..." (Dix en grève, cent en grève, mille en grève...) ?

Ils n’étaient pas si différents des camarades roumaines, albanaises ou érythréennes avec lesquels nous étions dans le bâtiment occupé du Viale delle Province, à Rome. Elles savent ce que veut dire discriminations, tout comme les gitanes d’Andalousie, les Marocaines qui viennent au sud de l’Etat espagnol pour récolter des fraises ou les femmes kurdes qui, en Allemagne, vivent jour après jour sans savoir quand elles seront déportées.

La marée verte, ici, en Argentine, a toutes les couleurs. Les assemblées de préparation du 8 mars auxquelles j’ai été invitée à Munich et à Paris ou celles auxquelles participent nos sœurs du collectif « Pan y Rosas » à Madrid, à Barcelone ou à Berlin, ne diffèrent pas beaucoup de notre assemblée "Ni Una Menos". Partout, il y a des débats, des consensus, des tensions, des différences, de l’énergie et de l’enthousiasme.

Face à la crise d’hégémonie néolibérale, les femmes descendent dans la rue en Argentine, en Espagne et dans d’autres pays, parce que le capitalisme patriarcal nous a appris avec le fouet de l’exploitation et de la discrimination que l’égalité devant la loi, sous sa domination, ne peut jamais être l’égalité devant la vie.

Quelques femmes d’affaires millionnaires, leurs représentantes politiques et les féministes libérales s’inquiètent que le plafond de verre pour leur carrière professionnelle existe toujours.

En tant que militantes du courant international des femmes socialistes révolutionnaires « Du pain et des Roses », nous plaçons tous nos efforts dans l’organisation des femmes travailleuses, de celles qui sont des millions, de celles qui sont les plus discriminées et exploitées, à cause de leur couleur de peau, de leur nationalité ou de leur identité sexuelle. Aucun plafond ne saura nous arrêter, parce que nous nous préparons à prendre le ciel d’assaut.

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