"Nakba" en cours

Gaza : le scénario du pire

Nathan Deas

Gaza : le scénario du pire

Nathan Deas

La campagne militaire de Tsahal dure depuis plus de deux mois et pourrait se prolonger. Alors que le caractère génocidaire de cette dernière agression en date est de plus en plus visible, les contradictions au sein même de l’État d’Israël s’aggravent, le gouvernement prétendant néanmoins privilégier la perspective d’une occupation militaire de la Bande après s’être débarrassé du Hamas. Qu’en est-il ?

Cela fait désormais neuf semaines qu’Israël a commencé à bombarder la bande de Gaza et six que ses forces terrestres sont entrées dans l’enclave palestinienne. Après une trêve qui n’aura finalement duré que quelques jours, l’offensive de Tsahal a repris dans le sud et s’annonce au moins aussi terrible que dans le nord. Quelques 19 000 Gazaouis selon les chiffres avancés par les autorités de Gaza (davantage selon plusieurs chercheurs) sont morts. Le carnage en cours, selon l’historien militaire Robert A. Pape dans un article pour Foreign Affairs, est déjà en moins de sept semaines « l’une des campagnes de bombardements conventionnels les plus lourdes de l’histoire [à côté de] Dresde, Hambourg, Cologne pendant la Seconde Guerre mondiale », et pourtant le pire est encore à venir. Sur fond d’approfondissement des contradictions d’Israël et de sa fuite en avant meurtrière, c’est notamment la question du « jour d’après » qui est désormais au centre des préoccupations des partenaires de Tel Aviv, à commencer par l’administration étatsunienne, et les secteurs les plus lucides de la bourgeoisie israélienne qui sait que le gouvernement actuellement ne tiendra pas un jour après la fin des opérations militaires.

Israël et le syndrome de la « guerre ingagnable »

Indépendamment des avancées terrestres indiscutables de Tsahal à Gaza, Israël est peut-être en train de perdre la guerre. La question ici n’a rien à voir avec des considérations purement militaires : la supériorité d’Israël sur ce point est une évidence difficilement contestable. Seulement, comme nous le notions déjà à l’occasion d’un précédent article [1], le concept de victoire avec la guerre en cours ne peut être analysé simplement dans les coordonnées d’un conflit entre deux belligérants. La victoire ou non de Tsahal devra être considérée à l’aune des objectifs qu’Israël s’est fixé, à savoir l’éradication du Hamas et de façon de plus en plus assumée -et nous y reviendrons- la réalisation d’une nouvelle Nakba à Gaza, une nouvelle expulsion massive, planifiée et orchestrée, des populations palestiniennes de la Bande à l’instar de ce qui survint en 1948 dans les territoires soumis au plan de partition de l’ONU.

Or, en plus de cinquante jours de conflit, Tsahal a démontré qu’elle pouvait détruire Gaza, mais qu’elle ne détruirait pas le Hamas. La prise de Khan Younès, point chaud de la « deuxième phase » de la guerre et de l’opération en cours dans le sud de l’enclave gazaouie adviendra selon toute vraisemblance, mais ne changera pas la donne. Certes, la capacité de riposte du Hamas s’en trouvera limitée (la ville constitue l’un des rares endroits depuis lesquels le Hamas est encore en capacité de tirer des roquettes). La portée stratégique du contrôle des grandes zones urbaines de Gaza n’est pas non plus à négliger (Khan Younès est avec Rafah la dernière « grande » ville de Gaza sous contrôle du Hamas). Mais l’importance, pour le Hamas, est ailleurs.

L’armée israélienne peut bien revendiquer avoir détruit jusqu’à la moitié des forces du Hamas (l’affirmation est d’autant plus contestable que plusieurs sources israéliennes présentent un bilan bien plus contrasté), il n’en reste pas moins que l’organisation compte encore des milliers de combattants qui sortent des tunnels et détient toujours plus de 130 otages. Surtout, le Hamas est sans doute paradoxalement plus fort dans l’opinion et sur le plan politique aujourd’hui qu’il ne l’était auparavant. Dans un sondage réalisé le 14 novembre par Arab World for Research and Development 76% des Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie ont déclaré avoir une opinion positive du Hamas. Quelques mois plus tôt, 27 % des sondés seulement faisaient du Hamas l’organisation « la plus digne de représenter le peuple palestinien ». Plus important encore, et comme le note Stathis Kouvelakis dans un article pour Contretemps, la situation en cours est sans doute en train d’accélérer une recomposition du mouvement national palestinien.

Les effets d’une telle recomposition et de sa combinaison avec la pression croissante sur les impérialismes soutiens d’Israël sont peut-être surestimés par l’auteur, qui reprend à son compte notamment les analyses de l’universitaire israélien, Menachem Klein, et évoque un « un possible accord, qui irait au-delà du cadre d’Oslo (notamment sur les questions des colonies et des réfugiés) » sur fond d’une lecture quelque peu « possibiliste » de la situation. L’accent mis sur ces enjeux n’en demeure pas moins une préoccupation importante pour Israël. La question de la restauration ou de la consolidation de l’unité du mouvement national palestinien, et la perspective de l’intégration du Hamas à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), d’abord repoussée par le mouvement lui-même, puis refusée par le Fatah depuis la participation de l’organisation islamiste aux élections de 2006, malgré la signature d’un premier accord en 2017 et l’ouverture de négociations en 2021, pourrait être reformulée à l’issue de la séquence en cours.

Le Hamas s’imagine déjà intégrer l’OLP à l’issue de la séquence en cours et concourir à reformuler une stratégie nationale face à Israël. L’Autorité Palestinienne telle qu’elle existe aujourd’hui, à savoir dominée par le Fatah et dont 62% des Palestiniens pensaient déjà qu’elle était un « fardeau » en septembre dernier, est désormais sans doute définitivement disqualifiée. En Cisjordanie, la grève générale de ce lundi a particulièrement ciblé, notamment à Ramallah, la passivité et la bureaucratie collaborationniste de l’Autorité palestinienne et visé Mahmoud Abbas. La guerre génocidaire d’Israël et l’opération militaire dirigée par le Hamas, ont en outre amplifié les contradictions internes au Fatah d’un Abbas plus que jamais en bout de course et provoqué des initiatives unitaires par « en bas » ou plus précisément venant de dirigeants, de cadres intermédiaires et de secteurs militants de l’organisation [2]. En parallèle, de nouveaux groupes indépendants du Fatah et du Hamas se sont constitués notamment à Naplouse et Jénine, composées d’une nouvelle génération de militants. Une dynamique qui n’est pas nouvelle et sur laquelle l’historienne Stéphanie Latte Abdallah a fourni un travail considérable ces dernières années, mais qui semble s’être radicalisée et élargie ces dernières semaines.

C’est ce que raconte notamment le journaliste du Monde, Jean Philippe Rémy, envoyé spécial en Cisjordanie, dans un article publié le 22 novembre dernier. « Dans le Théâtre de la Liberté qu’il dirige, au milieu du camp de Jénine, Moustapha Sheta a aussi le sentiment qu’un point de non-retour a été franchi. Il rit amèrement en parlant de la visite du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, il y a quelques mois. "Quand Abou Mazen [Mahmoud Abbas] est venu à Jénine, les gens étaient étonnés de voir un hélicoptère qui ne leur tirait pas dessus. Mais son discours n’était que du bla-bla. On ne veut plus entendre ces idioties, c’est fini. Depuis le 7 octobre, les masques sont tombés […] Je suis contre les idées du Hamas, je ne partage pas leurs opinions. Mais nous avons un terrain d’entente possible, nous voulons la fin de l’occupation. Après la guerre, quand nous serons libérés, il sera temps de régler nos différends. A cette heure, beaucoup de gens rejoignent la résistance, voilà notre actualité, ici". »

Une situation qui fait signe vers l’aporie stratégique de l’opération en cours pour Israël. Jamais dans l’histoire, une campagne de bombardements intensifs d’un occupant sur un occupé n’a porté ses fruits. Les Etats-Unis ont essayé cette tactique à de nombreuses reprises, au Vietnam, en Corée du Nord, pendant la guerre du Golfe, en vain. Aussi, quelle que soit la manière dont Israël achèvera son contrôle du sud de la Bande de Gaza, Tsahal sera confrontée à des troubles, a minima, voire à une future insurrection des combattants du Hamas ou des autres organisations de résistance ayant survécu, mais aussi de la population civile gazaouie. Les combats acharnés cette semaine dans les quartiers de Shujaiya et de Jabalya dans le secteur nord de l’enclave palestinienne officiellement « sous contrôle israélien » témoignent du scénario qui pourrait prévaloir dans les mois et années à venir à Gaza, à savoir le maintien d’une situation de guerre larvée de basse intensité, mais généralisée à l’ensemble de la Bande voire même à l’ensemble des territoires palestiniens.

L’analogie avec la guerre du Vietnam est de ce point de vue particulièrement intéressante. Comme le notent Tony Karon et Daniel Levy dans un article pour The Nation : « en 1968, les révolutionnaires vietnamiens ont perdu la bataille et sacrifié une grande partie de l’infrastructure politique et militaire souterraine qu’ils avaient patiemment construite pendant des années. Pourtant l’offensive du Têt [campagne militaire menée en 1968 par les forces combinées du Front national de libération du Sud Viêt Nam et de l’Armée populaire vietnamienne] a été un moment clef de la défaite des Etats-Unis, bien qu’au prix d’un énorme coût en vies vietnamiennes […] Les dirigeants vietnamiens mesuraient l’impact de leurs actions militaires en fonction de leurs effets politiques plutôt qu’en fonction de mesures militaires conventionnelles telles que la perte d’hommes et de matériel ou la conquête de territoires ».

La comparaison a cependant ses limites. Israël est indubitablement dans une situation bien plus critique que ne l’étaient les Etats-Unis en 1968. Les contradictions du régime d’apartheid colonial de l’Etat d’Israël à l’origine du massacre en cours se sont fortement accentuées. La contre-offensive sanglante du Hamas, le 7 octobre dernier, a brisé l’illusion de « sécurité » et signalé aux Israéliens qu’ils menaient une guerre impossible à gagner. La politique de normalisation avec les bourgeoisies arabes qu’était censée acter les accords d’Abraham est désormais un vœu pieux et le soutien impérialiste qui permet à Israël de vivre sous perfusion est l’objet d’une contestation croissante. Une situation qui fait peser sur l’Etat d’Israël et sa guerre coloniale « intérieure » -la différence est notable en comparaison notamment des guerres de libération nationale de la seconde moitié du XXème siècle- un risque existentiel majeur.

Vers une (ré)occupation de Gaza

Dans ce contexte, la fuite en avant autoritaire du gouvernement israélien se précise et s’accélère. Celle-ci est à la fois la conséquence de l’absence de solution politique crédible pour le « jour d’après » à Gaza et le produit des contradictions d’une « guerre ingagnable », mais aussi de l’affaiblissement de l’impérialisme étatsunien au niveau régional et des dynamiques contemporaines de l’impérialisme au Proche et Moyen-Orient.

Les Etats-Unis, qui avaient semblé reprendre une certaine initiative avec la guerre en Ukraine en unifiant les puissances européennes derrière leur leadership au sein de l’OTAN, dans la perspective du différend stratégique avec la Chine, sont désormais en difficulté. Le véto solitaire opposé par les Etats-Unis en fin de semaine dernière à la résolution de l’ONU visant à arracher un « cessez-le-feu humanitaire immédiat », mais aussi la décision de Joe Biden, samedi 9 décembre, d’autoriser en contournant le vote parlementaire la vente de 13 000 munitions de chars à Israël, montrent un affaiblissement du crédit politique d’Israël et l’isolement croissant de son principal soutien, qui prend une toute autre dimension dans le contexte de recul de son hégémonie au niveau mondial.

Au sein même du camp occidental, des voix discordantes commencent à se faire entendre, notamment l’État espagnol et l’Irlande. Même la France a été forcée d’infléchir sa ligne de soutien inconditionnel à Israël. En parallèle, et comme le notent Jared Cohen, président des affaires mondiales chez Goldman Sachs et Ian Bremmer, président d’Eurasia Group et de GZERO Media dans un article pour Foreign Policy, « alors que les États-Unis restent la première puissance mondiale et conservent une grande influence internationale, les alliés de Washington sont moins sûrs de son leadership, ses concurrents s’enhardissent et les pays du milieu masquent de plus en plus leurs initiatives ». Pour la première fois depuis la disparition de l’URSS, les Etats-Unis font face à une opposition plus ou moins organisée à leur leadership, bien supérieure à celle qu’avait pu opposer la France de Chirac et l’Allemagne de Schröder au moment de la seconde agression contre l’Irak, en 2003, aujourd’hui incarnée dans l’alliance entre la Chine et la Russie et dans une moindre mesure l’Iran, mais aussi liée à l’émergence de « puissances moyennes », comme la Turquie, pourtant membre de l’OTAN, qui refusent, sans ouvrir un conflit ouvert, de s’aligner sur les diktats de Washington [3].

Dans le monde arabe, sous pression de la rue, les différents secteurs de la bourgeoisie au pouvoir, notamment au Liban et en Jordanie, ont relayé ce lundi l’appel à la grève en solidarité avec la Palestine, témoignant à nouveau, notamment pour la Jordanie, du coup porté à la normalisation des relations avec Israël. En outre, Israël, les Etats-Unis, le Hezbollah et l’Iran semblent vouloir continuer de privilégier l’évitement d’une régionalisation du conflit, mais cette possibilité n’est toujours pas à écarter comme en témoigne l’escalade graduelle des frappes à la frontière libanaise ces dernières semaines. Tzachi Hanegbi, le conseiller à la sécurité nationale d’Israël a averti à ce propos samedi 9 décembre qu’Israël « ne p[ouvait] plus accepter » la présence des forces du Hezbollah à la frontière nord, et a déclaré que Tsahal « agir[ait] » si elles continuent de constituer une « menace ». Il s’agit de déclarations habituelles, du côté de Tel Aviv, mais la multiplication des bombardements, ces dernières semaines, pourrait précipiter la situation. En parallèle, à mesure que les contradictions s’approfondissent pour le Hezbollah, qui craint en cas de défaite trop importante du Hamas de devenir l’ennemi numéro un d’Israël, mais aussi sur fond de difficultés croissantes avec sa base, les conditions d’une escalade involontaire se précisent. C’est notamment ce que démontre la multiplication des actions menées depuis le Yémen par les Houthis alliés de Téhéran contre des cibles occidentales ou israéliennes, notamment de navires marchands.

En outre, le recul relatif des Etats-Unis au Proche et au Moyen-Orient après la longue agonie en Irak n’a pas en soi conduit au ralentissement de la concurrence entre puissances. Au contraire, les ambitions des puissances régionales (Iran, Arabie Saoudite, Israël et Turquie) et des puissances mondiales (Russie) se sont intensifiées pour combler le vide laissé par Washington après son désengagement d’Irak et son retrait d’Afghanistan. La guerre en Syrie n’a pas manqué de faire éclater cette réalité, constituant l’arène où les concurrences compétitives entre puissances mondiales et régionales se sont affrontées avec le plus d’importance. L’armée turque est entrée sur le sol syrien en mars 2018. Quelques semaines plus tard, des batteries de missiles avaient frappé ce qu’Israël a expliqué être des cibles iraniennes en Syrie. Les Etats-Unis ont déployé en Syrie plus de 2000 troupes au sol depuis 2015. La Russie, de son côté, a établi une nouvelle base militaire à l’aérodrome de Hmeymin et a renouvelé les accords lui permettant d’utiliser sa base navale de Tartous, qui date de l’ère soviétique. L’Iran, enfin, est sortie indéniablement renforcée de la guerre, notamment dans le cadre de sa compétition avec l’Arabie Saoudite avec qui les relations ont été normalisées, grâce au parrainage de la Chine, au plus grand dam de Washington.

Cet arrière-plan n’est pas sans conséquences sur la situation en cours en Palestine. Comme le note Gedeon Rachman dans un article publié le 13 décembre pour le Financial Times la solution à deux Etats portée par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite dans le contexte de la normalisation des relations entre Israël et le monde arabe semble être un « un mirage » de plus en plus lointain. Cette situation n’est bien évidemment pas à mettre uniquement sur le compte de l’affaiblissement relatif de l’hégémonie américaine au Moyen-Orient, mais également sur celui des tendances à l’approfondissement des tensions régionales et du recalibrage des rapports de forces inter-étatiques qui participent à l’isolement d’Israël et à son durcissement intérieur. Et cela d’autant plus que la guerre en cours a profondément abimé les perspectives pour le futur de l’Etat d’Israël. Le plan des Etats-Unis pour le « jour d’après » à Gaza et sa volonté de mettre en place une gouvernance internationale à Gaza dans un premier temps afin de préparer, dans un second temps, le retour de l’Autorité Palestinienne, est aujourd’hui une chimère complètement irréalisable. L’Autorité Palestinienne est complètement délégitimée par sa politique de conciliation avec Israël et Benjamin Netanyahu, dont l’avenir politique est de toute façon compromis, a clairement indiqué qu’il ne souhaitait pas en faire un interlocuteur politique.

A contrario, c’est le scénario d’une occupation de Gaza, sur fond des désidératas de l’Etat d’Israël selon Joe Biden à « ne plus vouloir d’une solution à deux Etats », qui semble prendre du galon au sein de l’état-major et de la population en Israël. Récemment Ron Dernmer, le ministre des Affaires stratégiques et proche conseiller de Netanyahu, expliquait que « Tsahal [aurait] indéfiniment la responsabilité prépondérante en matière de sécurité à Gaza » . Une déclaration dans la droite lignée de celle du premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, qui annonçait le 6 novembre dernier que « la responsabilité globale de la sécurité de la bande de Gaza » serait sous contrôle israélien pour une durée indéterminée. Une occupation au moins à moyen-long terme est déjà une quasi-certitude. Israël a déclaré vouloir mettre en place une sorte de zone tampon à Gaza (et réduire encore le territoire sous contrôle palestinien) et se responsabiliser de la « sécurité » dans toute la bande jusqu’à ce que soit trouvé un gouvernement civil qui s’annonce dans tous les cas introuvable.

Pareil scénario ne sera pas sans contradictions. Au-delà de ses implications politiques et notamment au regard de la position d’Israël dans un contexte de pression internationale croissante, l’effort de guerre pèse déjà lourdement sur la population et sur les finances de l’Etat israélien. « Dans le meilleur des cas, les dépenses devraient atteindre l’équivalent de 50 milliards de dollars, soit 10% du PIB » affirmait le 8 novembre dernier un responsable du ministère de la défense israélien cité par les Echos. L’armée active israélienne est composée de 169 000 membres auxquels il faut ajouter au moins 200 000 réservistes (sur près de 465 000) mobilisés actuellement. Une mobilisation exceptionnelle qui ne pourra être maintenue sur le temps long alors que rien n’assure que Tsahal, qui doit déjà composer sur plusieurs fronts notamment au Nord et en Cisjordanie pour continuer à faire pression sur le Hezbollah, puisse maintenir suffisamment de forces à Gaza pour poursuivre ses opérations et, à terme, maintenir son contrôle sur le territoire et sa population.

C’est pourtant bien le scénario le plus radical qui devrait être privilégié. Une perspective qui n’est pas éloignée de la position historique du Likoud, que dirige Netanyahu depuis 2005, comme le note Gilbert Achcar dans un article pour Le Monde diplomatique : « avant la fondation de l’État d’Israël, ce courant militait pour englober dans le projet étatique sioniste la totalité des territoires sous mandat britannique de part et d’autre du Jourdain, y compris la Transjordanie attribuée par Londres à la dynastie hachémite. Par la suite, son ambition s’étant focalisée sur la Palestine mandataire, il reprocha au sionisme travailliste dirigé par David Ben Gourion d’avoir cessé le combat en 1949 sans s’emparer de la Cisjordanie et de Gaza [ce sera partie remise : les deux territoires seront occupés en 1967] ».

Ce scénario traduit surtout une inflexion notable au sein de l’opinion publique israélienne. Au lendemain du 7 octobre, 30% des Israéliens se déclaraient en faveur d’une occupation et d’une administration militaire de Gaza. Jusqu’alors et depuis 2005, année durant laquelle le premier ministre israélien de l’époque, Ariel Sharon, avait décidé de se retirer de Gaza, le « retrait » qui s’était accompagné d’une politique offensive de colonisation en Cisjordanie avait suscité peu de contestation au-delà de l’extrême droite sioniste. Au lendemain de la deuxième intifada (2000-2005), les dirigeants de Tsahal avaient d’ailleurs estimé que la situation serait gérable sans troupes sur place et jugé préférable le crédit politique gagné par Israël pour avoir déraciné ses colonies et quitté la région. Sur fond d’un violent blocus imposé à l’enclave palestinienne, cette opinion avait continué de prévaloir jusqu’au 7 octobre dernier.

Aussi, l’orientation actuelle est surtout la marque d’un profond durcissement du régime israélien. La situation n’est bien sûre pas totalement unilatérale alors que le mouvement pour la libération des otages a continué de se structurer et de croître ces dernières semaines, et que celui-ci a été investi notamment par une poignée de militants pour la paix, mais la perspective d’une véritable alternative à la surenchère actuelle en cours est difficilement imaginable. Comme le note Yigal Lévy, sociologue et professeur à l’Open University d’Israël, dans un entretien au Monde la question des otages et le « phénomène nouveau » de la réticence à demander leur libération, par comparaison notamment au précédent de la guerre du Liban en 2006, est sans doute d’ailleurs davantage un signe de plus de la « droitisation » du régime israélien qui a conduit à faire de « l’éradication du Hamas la priorité des priorités, même si cela doit se faire en sacrifiant les otages ».

Force est de constater à ce propos que la trêve aura été l’occasion de noter l’influence grandissante de l’extrême droite israélienne, et notamment de ses ministres Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, qui à l’instar de nombreux secteurs de l’armée, ont sévèrement critiqué la parenthèse du cessez-le-feu et multiplié les prises de position en faveur du scénario le plus radical : « raser Gaza, et tant pis pour les otages ». Dans le même temps, Benjamin Netanyahu, dont le crédit politique et l’influence décisionnelle n’ont pas fini de chuter et alors que son procès pour « corruption » et « fraude » a repris le 4 décembre, singe chaque jour un peu plus la frange la plus extrémiste de son gouvernement. Ce mercredi 14 décembre, à l’occasion de la visite d’une base militaire, il a déclaré : « rien ne nous arrêtera. Nous irons jusqu’au bout, jusqu’à la victoire, rien de moins ». Quant aux adversaires de Netanyahu au sein du Likoud, ils n’ont pas fait mystère de leurs intentions, en la personne du ministre de la défense, M. Yoav Gallant, qui expliquait le 9 octobre dernier avoir ordonné un siège complet de la bande de Gaza contre les « les animaux humains » [qui s’y trouveraient].

La question enfin de savoir qui pourra appliquer le scénario confus et quasiment irréalisable que B. Netanyahu cherche à mettre en place à travers cette guerre reste cependant ouverte. Dans l’antichambre du conflit en cours, le premier ministre israélien s’est retrouvé en effet au cœur d’une tempête sociale sans précédent, après que celui-ci eût amorcé une réforme judiciaire profondément réactionnaire qui visait avant tout à limiter à limiter le pouvoir de la Cour Suprême tout en renforçant celui de la Knesset (pouvoir législatif). Ces derniers mois, en outre, de sérieuses dissensions sont apparues entre le Premier ministre israélien et Tsahal au sujet du lancement de l’opération terrestre à Gaza et de la responsabilité du fiasco du 7 octobre dernier. La plupart des analystes aujourd’hui continuent à ne pas donner cher de la peau de B. Netanyahu et de ses amis d’extrême-droite une fois la guerre « terminée ». Le bellicisme outrancier et le militarisme total qui sont la marque de la situation actuelle témoignent de ce point de vue du durcissement intérieur de l’opinion israélienne, mais aussi des contradictions de la coalition au pouvoir (d’où l’intérêt et le pari très risqué de faire traîner la guerre en longueur).

Une nouvelle Nakba ? le scénario génocidaire

Dans la foulée, le 13 octobre dernier, était révélé par le site israélien contestataire Mekomit un document du ministère des renseignements israéliens présentant les trois scénarios possibles de la contre-offensive israélienne. A propos de l’hypothèse (a) défendant la réhabilitation du Fatah au travers de l’autorité palestinienne et de l’hypothèse (b) posant la perspective de faire émerger une alternative politique locale ad hoc mise en place par Israël, le document estimait qu’aucune d’elles ne pourrait produire un « effet dissuasif » suffisant. L’hypothèse (c) jugée « réalisable » et retenue par le ministère posait alors la perspective d’une expulsion totale et définitive de la population gazaouie vers le Sinaï égyptien et commençait à établir un plan en ce sens, comme le résume le magazine israélien +972 : « le document recommande à Israël d’agir pour « évacuer la population civile vers le Sinaï » pendant la guerre, d’établir des villages de tentes, puis des villes plus permanentes dans le nord du Sinaï qui absorberont la population expulsée, et de créer ensuite « une zone stérile de plusieurs kilomètres … à l’intérieur de l’Egypte, et [d’empêcher] le retour de la population à des activités/résidences à proximité de la frontière avec Israël »

Le jour même de la finalisation de cette note, Tsahal appelait les Gazaouis à quitter le nord de l’enclave et à se diriger vers le sud. Selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), près d’1,9 millions de personnes ont été déplacées par le conflit. Un nombre qui représente 85% de la population de Gaza (2,4 millions habitants). Celle-ci est désormais largement concentrée autour de Khan Younes et du poste-frontière avec l’Egypte de Rafah. Le 30 octobre, le Financial Time révélait que Netanyahu avait démarché les gouvernements européens afin qu’ils exercent une pression sur l’Egypte pour que soit ouverte la voie au passage des réfugiés de Gaza en direction du désert du Sinaï. Une perspective jugée irréaliste par Paris, Londres et Berlin. Si Washington s’est prononcé catégoriquement contre toute relocalisation des Palestiniens hors de Gaza, le quotidien Israël Hayom a dévoilé fin novembre que de hauts législateurs étatsuniens examinaient un plan liant l’octroi de l’aide américaine aux pays arabes à la réinstallation de réfugiés en Egypte, en Irak, au Yémen ou encore en Turquie.

Le gouvernement égyptien, de même que la Jordanie, qui sait à quel point la question palestinienne est explosive dans l’opinion publique, s’est fermement opposé à tel scénario. Un refus qui ne semble pas avoir découragé Israël. Le 19 novembre dernier, la ministre israélienne du renseignement, Gila Gamliel, appelait la communauté internationale à financer la « réinstallation volontaire des Gazaouis » plutôt que la reconstruction de Gaza après la guerre. Pour l’heure, les défenseurs israéliens de la déportation des Gazaouis semblent miser sur les effets d’une concentration de plus en plus massive à la frontière égyptienne qui pourrait finir par déborder les gardes-frontières. Il est beaucoup à craindre en réalité que la situation actuelle n’accouche d’un nouveau chapitre du « génocide progressif » [4] selon l’expression de l’historien israélien Ilan Pappé, débuté avec la « Nakba », le nettoyage ethnique de 1948, qui perdura par la suite (en 1956, en 1967 puis en 1973) et qui se poursuit par l’expansion coloniale et le projet non dissimulé du gouvernement Netanyahu d’annexer la Bande de Gaza (mais aussi la Cisjordanie) et d’en expulser la population vers l’Egypte ou d’autres pays arabes, une fois le massacre actuel terminé.

La perspective génocidaire n’a jamais été autant d’actualité en Palestine. Le 28 octobre, Craig Mokhiber, directeur du Haut-Commissariat des droits de l’homme à l’ONU, a démissionné de son poste pour protester contre « un cas typique de génocide à Gaza ». Dans la même lignée neuf experts onusiens ont alerté le 19 octobre dernier sur le fait que l’opération de Tsahal et les intentions de certaines franges de l’état-major israélien constituaient « une menace génocidaire envers la population palestinienne ». Deux jours plus tôt, 800 universitaires et praticiens du droit international, spécialistes de l’étude des conflits et des génocides signaient une déclaration publique mettant en garde contre la possibilité d’un génocide. L’ancien procureur de la Cour pénale Internationale, Luis Moreno Ocampo, a confirmé, enfin, le 23 octobre dernier, que l’action en cours d’Israël à Gaza pourrait constituer un cas de génocide.

Aussi, comme le note, Enzo Traverso, historien spécialiste notamment du nazisme et de l’antisémitisme, à l’occasion d’un entretien avec Martin Martinelli en novembre dernier et republié par Ideas de Izquierdia : « Ce qui se passe aujourd’hui à Gaza peut difficilement être défini autrement que comme une politique génocidaire. C’est-à-dire une politique de destruction planifiée contre une société civile, dans laquelle aucune distinction n’est faite entre combattants et civils. 2,5 millions de personnes sont enfermées dans un espace soumis à des bombardements permanents et sans aucune possibilité de chercher un lieu de protection. Tous les moyens les plus élémentaires de survie sont coupés : électricité, eau, la moitié des hôpitaux sont fermés [désormais plus de 70% selon l’OMS].

Je sais qu’il est complexe de parler de génocide, et je le dis en tant que chercheur. Parce que c’est un concept qui a une origine juridique […] et dont l’application dans les sciences sociales est très problématique. Cependant, il existe une définition du concept de génocide des Nations Unis de 1948 qui s’applique très bien à la situation actuelle à Gaza. […] Ce qui m’inquiète particulièrement, c’est qu’il y a eu dans le passé des puissances qui ont été accusées de complicité pour cause d’omission. Il y a toute une littérature à propos des Etats-Unis et de l’Holocauste et qui suggère que les Etats-Unis auraient pu empêcher le génocide et l’Holocauste. C’est ce qu’on appelle la « complicité par omission ». On peut dire la même chose de la France lors du génocide rwandais et de bien d’autres exemples. Nous sommes aujourd’hui en présence d’une politique de génocide, qui est mise en œuvre avec le soutien ouvert de tous les dirigeants des grands pays du monde, qui se sont rendus à Tel Aviv pour rencontrer Netanyahu et lui dire qu’il a le droit de se défendre et qu’ils sont d’accord avec cette guerre ».

La première convention internationale de lutte contre le génocide adoptée en 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies et entrée en vigueur en 1951 – définition restrictive, d’ailleurs, sur pression à l’époque du gouvernement soviétique -, avait défini la mise en place d’un scénario génocidaire selon la combinaison de plusieurs critères :« a) meurtres de membres du groupe ; b) atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfant du groupe à un autre groupe ». En outre, pour qu’un génocide soit reconnu comme tel, l’intentionnalité doit être établie. Les débats actuels portent sur cette question. Plusieurs éléments permettent de répondre favorablement à propos de la réalisation d’un pareil scénario.

[1] L’offensive militaire de Tsahal s’appuie sur une profonde déshumanisation du peuple palestinien

Comme le note Stathis Kouvelakis, « l’intentionnalité, et même la planification méthodique, de ce carnage ne sauraient faire de doute. Elles étaient explicitement annoncées dans l’emblématique déclaration du ministre israélien de la défense Yoav Gallant dès le surlendemain des attaques du 7 octobre : « Pas d’électricité, pas de nourriture, pas de gaz (…). Nous combattons des animaux et nous agissons en conséquence ». Depuis, la « tendance génocidaire » dans les discours des officiels israéliens s’est approfondie. On se contentera d’en donner quelques illustrations. Par exemple : la présentation d’une guerre entre un « peuple des Lumières » et un « peuple des Ténèbres » et l’invocation d’une « guerre contre les forces du mal et de la barbarie » par B. Netanyahu le 25 octobre dernier ; l’appel à utiliser des armes nucléaires contre les Gazaouis par Amichay Eliyahu, le ministre israélien du Patrimoine, le 5 novembre ; la négation de l’existence du peuple palestinien par le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, pour qui « il n’y a pas de Palestiniens car il n’y a pas de peuple palestinien » ; le projet sur ce fond d’un « grand Israël » [5] par B. Netanyahu et l’extrême-droite sioniste et la volonté (voir plus haut) de déporter les survivants en Egypte ; etc.

[2] Le refus par Israël de distinguer cibles civiles et militaires

Les récentes révélations du magazine +972 sur l’utilisation de l’intelligence artificielle pour identifier les cibles sur le terrain ont apporté quelques éclaircissements quant à la volonté de l’Etat d’Israël de commettre le plus de massacres possibles et sa politique de terreur. Comme le synthétise une source de +972 Magazine citée dans l’article : « Rien n’arrive par hasard. Lorsqu’une fillette de trois ans est tuée dans une maison à Gaza, c’est parce que quelqu’un dans l’armée a décidé qu’il n’était pas grave qu’elle soit tuée – que c’était un prix qui valait la peine d’être payé pour atteindre [une autre] cible. Nous ne sommes pas le Hamas. Il ne s’agit pas de roquettes tirées au hasard. Tout est intentionnel. Nous savons exactement combien de dommages collatéraux il y a dans chaque maison ».

Les mots manquent pour décrire l’horreur de la situation dans laquelle sont plongés les Palestiniens. Les trois premières semaines de l’offensive terrestre de Tsahal ont accouché de la destruction de plus de 60% des infrastructures au nord de Gaza selon l’analyse des données radars satellitaires de Corey Schef du CUNY Graduate Center et de Jamon Van de l’Université d’Etat d’Oregon. Au 68ème jour de l’offensive, le bilan, particulièrement macabre, se chiffrerait à 18 608 Palestiniens tués (dont 70% de femmes et d’enfants) et plus de 50 000 blessés selon le ministère de la santé gazaoui. De plus en plus de commentateurs indiquent en outre que la « doctrine Dahiya » serait appliquée à Gaza par Tsahal comme le note Médiapart. Cette doctrine, élaborée en 2006 dans le cadre de la guerre au Liban a pour but principal, selon le colonel israélien Gabriel Siboni, d’« agir de manière décisive avec une force disproportionnée par rapport aux actions de l’ennemi et la menace qu’il constitue […] pour infliger des dégâts et des pertes considérables, et porter la punition à un niveau tel qu’il exigera un processus de reconstruction long et coûteux » .

[3] L’approfondissement des contradictions militaires et du projet génocidaire

Confrontée aux contradictions de son opération militaire et à un vaste réseau de tunnels (qui s’étendent sur plus de 500 kilomètres selon une déclaration du chef du Hamas, Yehya al Sinwar, en 2021) l’armée israélienne pourrait franchir un nouveau saut dans l’horreur dans les semaines à venir. Selon le Wall Street Journal, Tsahal a déjà commencé une opération d’inondation des tunnels du Hamas après avoir installé, la semaine dernière, plusieurs pompes à eau près de la mer. Pour l’universitaire Eilon Adar, de l’Institut Zuckerberg pour la recherche sur l’eau à l’université Ben Gourion, « l’impact négatif sur l’eau souterraine [de cette opération] durer[a] pendant plusieurs générations, selon la quantité qui infiltre le sous-sol ». Alors que 97 % des ressources naturelles d’eau à Gaza du fait des effets de la guerre sont déjà impropres à la consommation humaine, l’inondation des tunnels du Hamas pourraient détruire les nappes phréatiques et les terres arables gazaouies, et les effets se faire ressentir pendant plusieurs décennies.

[4] La catastrophe humanitaire en cours

Le siège total de Gaza a été imposé, avec blocus de l’électricité, du carburant, de la nourriture et des médicaments. L’ensemble des infrastructures vitales ont été détruites (station de pompage d’eau, réseaux d’approvisionnement en électricité et carburant), avec un acharnement particulier documenté par le Monde sur le système de santé gazaoui (détruit à 70% aujourd’hui selon l’OMS). L’Organisation mondiale de la santé recensait, le 5 décembre, 212 attaques sur les infrastructures médicale depuis le 7 octobre. « Ce nombre ne dit pas grand-chose de l’ampleur des attaques » explique pourtant Ben Bouquet, porte-parole de l’organisation onusienne. « Nous ne parlons pas uniquement d’hôpitaux bombardés ici, comme en Ukraine, mais d’un système de santé entier qui est attaqué de façon systémique. Le niveau de violence que nous observons ici est sans précédent, tout comme l’est le manque de réponses sérieuses de la communauté internationale ». Une situation qui laisse craindre que le pire est encore à venir. Ces derniers jours des maladies potentiellement mortelles ont émergé des ruines de Gaza : hépatites et méningites commencent à se répandre. Le 12 octobre dernier, Jean-François Corty, vice-président de l’ONG internationale Médecins du monde, faisait une sinistre prophétie à l’occasion d’un entretien avec Médiapart. « Je pèse mes mots, je ne le dis pas pour faire du buzz, c’est une réalité, 2,3 millions de personnes ont un pronostic vital engagé à court et moyen terme. L’État hébreu est en train de priver des civils d’accéder à des denrées essentielles pour vivre, à l’eau, à la nourriture. C’est d’une violence inégalée ».

Dans Les Origines du totalitarisme la philosophe allemande Hannah Arendt établissait un lien entre l’entreprise coloniale et les pratiques génocidaires. L’approfondissement des contradictions intrinsèques du régime colonial et d’apartheid israélien nous renvoient à une responsabilité historique. La tragédie de Gaza, qui se déroule sous les yeux du monde, pourrait devenir le premier génocide du XXIème siècle. Deux constats s’imposent. Tout d’abord, l’impossible réactivation du processus d’Oslo et de création d’un Etat palestinien, à la lumière même de la situation en cours et de ce que prépare Israël, n’a jamais paru aussi vraisemblable. Tout cela montre à quel point les puissances impérialistes ont du sang sur les mains. Par ailleurs, même si elle peut sembler lointaine voire même utopique, la perspective d’une révolution prolétarienne demeure à terme le seul moyen, pour les populations du monde arabe et du Proche et Moyen-Orient, de sortir du cycle infernal dans lequel elles sont enfermées depuis des décennies. Face à la perspective terrifiante d’un génocide à Gaza, l’on serait tenté de penser que les leviers de l’histoire se trouvent entre les mains des puissants. L’émergence d’un mouvement anti-guerre [6] et le souvenir de la guerre de libération du Viêt Nam font signe vers le rappel que tout cela pourrait finir par se retourner contre les intérêts de ceux qui sont à l’origine du massacre en cours. C’est le développement de ce mouvement et sa radicalisation politique, ainsi que la résistance des masses palestiniennes et la mobilisation du prolétariat arabe en lien avec les secteurs qui, au sein des classes populaires d’Israël, refuseront la logique sioniste, qui peuvent vaincre l’Etat d’Israël et ses complices, mettre fin au régime d’apartheid et ouvrir la voie à la conquête d’une Palestine laïque et socialiste sur l’ensemble du territoire historique, seule garantie de la coexistence pacifique des Arabes et des Juifs. « Socialisme ou Barbarie » : voilà où nous mène la situation actuelle. Rarement dans l’histoire récente, le mot d’ordre de Rosa Luxembourg n’aura résonné avec une telle urgence.

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
NOTES DE BAS DE PAGE

[1Nathan Deas, Offensive terrestre à Gaza : la « deuxième phase » de la guerre et ses contradictions, Revolution Permanente

[2Stathis Kouvelakis, Entre trêve et fuite en avant, un tournant dans la guerre génocidaire menée par Israël, Contretemps

[3Claudia Cinatti, Une nouvelle Nakba contre le peuple palestinien, Révolution Permanente

[4Ilan Papé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, 2008

[5Gilbert Achcar, Deux scénarios pour Gaza : Grand Israël contre Oslo, Contretemps

[6Josefina L. Martinez, Palestine, barbarie coloniale et mouvement de solidarité internationale], Revolution Permanente
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