Fumées noires

L’Australie en flammes

L’Australie en flammes

Pour revenir sur les feux dévastateurs qui ont traversé le pays entre décembre 2019 et janvier 2020, Révolution permanente a interviewé Daniel Taylor, membre de Socialist Alternative (SAlt), une organisation trotskiste australienne dont les publications peuvent être consultées sur le site Red Flag

L’Australie a été au centre de l’actualité mondiale entre décembre 2019 et janvier 2020, les images impressionnantes d’une véritable muraille de feu ont fait le tour du globe et c’est surtout la catastrophe environnementale, qu’illustre le nombre alarmant de disparitions d’animaux sauvages, estimé à 500 millions, qui a concentré l’attention du public à l’international. Cependant, le danger quotidien auquel de nombreux australien.ne.s étaient confronté.es à la campagne comme en ville, n’a pas été explicité de manière concrète. Pouvez-vous revenir rapidement sur le déroulement des événements et sur le quotidien des australien.ne.s des états du Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud ?

Toute la côte sud-est de l’Australie est une région très forestière. C’est dans cette région que se trouvent également les grandes villes comme Sydney, Canberra et Melbourne mais aussi un réseau de moyennes et petites villes où réside la majorité de la population australienne. Pendant l’été, les citadins ont pour habitude d’aller passer leurs vacances dans la forêt. Quand les feux ont commencé ils ont d’abord ravagé les espaces forestiers puis ont menacé de s’étendre aux villes. Pendant cette période les grands centres urbains étaient asphyxiés par les gaz toxiques qui émanaient des foyers environnants.

Début décembre, la fumée a commencé à recouvrir Sydney, la ville la plus importante en terme de population et la plus influente socialement. Le ciel y est devenu orange, de la cendre et des feuilles brulées tombaient du ciel sur les maisons. Des millions de personnes étaient affectées par des nausées, des migraines, et par une sensation d’étouffement. Cela a continué pendant plusieurs semaines, par intermittence, et pas seulement à Sydney mais aussi dans les autres centres urbains. Et pendant ce temps-là, plus de 2 000 foyers étaient détruits par les feux dans les villes plus petites.

La situation aurait pu être mortelle pour les milliers d’australiens qui vivaient dans ces zones péri-urbaines. L’intégralité de la population de la ville de Mallacoota a été évacuée sur la plage, alors que le ciel devenait noir de fumée et, pendant un moment, leur sauvetage n’était pas assuré. Les feux, quant à eux, ont atteint les banlieues de Melbourne où habitent trois millions de personnes.

Pratiquement tout le monde en Australie a des liens avec des personnes qui vivent dans l’une de ces petites villes entourées par la forêt, ou bien connaissent des gens qui y passent leur été. Ainsi, même en ville la population avait peur et la fumée était une manifestation concrète du danger. Parfois, un panache de fumée asphyxiant arrivait jusque dans les grandes villes alors que les informations faisaient état de villes proches entièrement rasées par les flammes. À ce moment, il n’y avait rien pour rassurer les citadins et les feux semblaient indomptables.

Les feux de brousses ne sont pas un phénomène nouveaux et de nombreux commentateur.trice.s ont tentés de minimiser les évènements en mettant en avant le caractère récurrent de ce phénomène. Pouvez-vous nous dire dans quelle mesure les feux de cet été sont à la fois dans la continuité et différents de ceux des années précédentes ?

L’Australie a déjà connu des feux dévastateurs dans son passé, mais les chercheurs sont d’accord sur le fait que le changement climatique allonge la saison des feux et renforce la probabilité de journées extrêmement chaudes. En 2008, un rapport du gouvernement australien prévoyait que « la saison des feux commencerait plus tôt et finirait plus tard, qu’elle serait en général plus intense et que les effets seraient plus forts chaque année, et qu’ils devraient être directement observables à l’horizon 2020 ». Cette année la saison des feux a commencé à la fin de l’hiver.

Cette année, ce qui est différent des autres incendies a aussi été la manière dont la population voit les choses : en 2009, un incendie terrible dans l’état de Victoria a tué 173 personnes en un jour, connu comme « le samedi noir ». Cet évènement a été considéré comme une tragédie nationale. Jusque là les incendies de cette année n’avaient tué « que » 34 personnes. Mais là ce n’est plus considéré comme une tragédie mais plutôt comme une crise politique. Tout est maintenant vu à travers le prisme du changement climatique. Ces feux de forêt ont été immédiatement pris dans un sens politique. Ils ont permis de rendre encore plus visible à quel point ce gouvernement extractiviste n’entreprenait rien contre le changement climatique, à quel point il était élitiste et ne s’intéressait pas au sort des plus pauvres. Il y eu par exemple des réactions spontanées de mépris envers le premier ministre parmi les résidents de petites villes [1] et dans les grandes villes des manifestations rassemblaient des dizaines de milliers de personnes.

L’hiver dernier, le premier ministre australien a balayé d’un revers de main les inquiétudes des autres États du Pacifique pendant une conférence internationale, alors que le changement climatique menace l’existence même de certains états insulaires du Pacifique. L’argument du premier ministre pouvait s’apparenter à du climato-scepticisme. En effet, il récuse la responsabilité des industries minières australiennes et s’oppose catégoriquement à toute limitation de la production industrielle ou à l’application de quotas sur les émissions de CO2. Le gouvernement défend-il toujours ce même type d’arguments, comment s’est-il pris pour répondre aux critiques qui faisaient le parallèle entre la politique extractiviste du gouvernement et les feux de cet été ?

En Australie, les capitalistes miniers, spécialement ceux du charbon, sont très actifs et ont une influence politique très importante. Les politiciens qui se sont opposés à leur influence, ou qui l’ont tout simplement critiquée, en ont lourdement souffert. C’est ce qui a participé à une des dernières crises politiques majeures : l’évincement du premier ministre issu de l’aile droite des travaillistes en 2010. Le premier ministre actuel, Scott Morrison, est issu de l’aile climato-sceptique de la droite australienne. Cependant, il a été dernièrement sur la défensive après les incendies. Il n’a pas réitéré la provocation d’amener un morceau de charbon au Parlement en disant « n’ayez pas peur, il ne va pas vous mordre » comme il l’avait fait en 2017.

Maintenant, il déclame des platitudes sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans réelle stratégie et surement pas de celles qui menacent les intérêts miniers. Il déclare souvent que la production électrique australienne ne représente que 1 % des émissions de CO2 mondiales, mais il omet de préciser que la population australienne ne représente que 0,3 % de la population mondiale et que l’industrie minière exporte énormément de charbon et que donc l’Australie est en fait un acteur mondial des émissions de CO2 et participe pleinement à la crise climatique.

En tant que premier ministre, il devrait être davantage mis sous pression par l’opposition, mais celle-ci se garde bien d’intervenir car elle ne veut pas froisser l’industrie du charbon parce qu’elle cherche son soutien. Alors que les feux dévastaient une partie du pays, certains députés travaillistes appelaient à ne pas diaboliser le charbon, en mettant en évidence la nécessité de sauvegarder l’emploi. Sauf que les mines ultra-automatisées ne sont plus des concentrations denses de travailleurs. En effet, l’objectif est bien de protéger les intérêts capitalistes avant ceux de la population. Cette tactique de collaboration de classe est malheureusement la norme dans de nombreux syndicats également.

Cependant cette caste ne représente plus les tendances actuelles. En effet, des sondages ont montré que la majorité de la population voudrait que l’électricité ne provienne plus du charbon mais de sources renouvelables.

Les articles de Red Flag reviennent longuement sur l’inaptitude du gouvernement à gérer la crise tant sur le plan de la maîtrise des incendies que de l’assistance aux victimes. Quelle sont les raisons de cette inaptitude ? Comment réagissent les australien.ne.s face à ces manquements ?

Scott Morison était en vacances quand les feux se sont déclenchés, et il y est resté pendant que son équipe de communication cherchait à faire croire qu’il était de retour en Australie, jusqu’a ce que des photos le montrant à Hawaii ne soient révélées. À son retour, il est immédiatement apparu comme incompétent, proposant un secours inadéquat et mal distribué à ceux qui avaient souffert. Il y a deux raisons principales qui l’expliquent. Premièrement, le gouvernement mène une guerre culturelle sur le thème du charbon contre le climat. Le parti au gouvernement se compose de climato-sceptiques qui affectent de ne pas paraitre trop inquiétés par les catastrophes naturelles. Deuxièmement, ce parti constitue l’extrême néo-libérale, il s’oppose idéologiquement au fait de redistribuer la richesse à ceux qui souffrent.

Ils sont plus intéressés par les réponses autoritaires. En effet, pendant cette séquence politique, le gouvernement a proposé une loi qui facilite l’intervention de l’armée lors des crises sociales, leur objectif n’est donc pas d’éviter que les feux se déclenchent mais plutôt de protéger leur intérêt si la situation politique le nécessite.

Le résultat est que Scott Morrison est l’un des politiciens les plus haïs de l’histoire politique australienne récente, même s’il a récemment gagné les élections. Cependant, cette haine ne se transforme pas forcément en une stratégie constructive du fait de la passivité d’une opposition parlementaire atone.

Des milliers d’australien.ne.s se sont investis pour la sauvegarde de leur territoire en s’engageant dans des brigades de pompiers volontaires, ou en organisant l’assistance aux victimes en utilisant des méthodes qui rappellent l’auto-organisation. Est-ce que ces initiatives jouent un rôle critique face au gouvernement qui n’a pas été en mesure de subvenir à ces besoins de première nécessité ?

Oui, mais ce type d’auto-organisation n’est pas si inhabituelle dans la manière dont les feux sont maitrisés en Australie et cette manière de faire n’est pas vraiment l’expression d’une radicalité. Dans les zones rurales, il y a cette tradition terrible de compter sur des pompiers volontaires non rémunérés pour combattre les incendies. Cette contribution humaine est dérisoire étant données les proportions du danger, mais les pompiers volontaires ruraux sont perçus comme des héros. Cette pratique est issue d’une longue tradition de volontariat avec un fonctionnement bureaucratique stable et bien ancré. Les volontaires sont souvent issus des classes moyennes rurales et sont souvent conservateurs. Il est à ce titre remarquable qu’ils expriment ouvertement leur mécontentement contre le gouvernement.

Pourquoi, alors que la moitié du pays est en flamme, doit-on tant compter sur des volontaires non payés qui risquent leurs vies ? Pour la même raison qu’on compte sur la charité pour les sans-abri : Le gouvernement ne veut pas payer pour les aider. Le gouvernement était même réticent à payer une compensation aux volontaires alors qu’ils avaient passer des semaines sur les fronts de ces feux gigantesques, n’allant pas au travail et perdant leur vie pour certains. Il devrait y avoir un recrutement massif de pompiers salariés et de personnes pouvant porter secours aux populations et qui participent à la reconstruction des zones touchées par les catastrophes. Mais les gouvernements n’ont pas cessés, depuis dix ans, de réduire les budgets des services publiques qui pourraient avoir leur rôle à jouer dans ces circonstances.

Nous avons pu observer que des manifestations avaient été organisées dans les grandes villes australiennes à la mi-janvier pour marquer le mécontentement de la population vis-à-vis de la gestion de la crise par le gouvernement. Si un des objectifs centraux des mobilisations était de forcer le gouvernement à prendre ses responsabilités quand à la rémunération des pompiers volontaires ou la prise en charge des victimes des incendies, quelles étaient les autres raisons de la mobilisation des manifestants ?

Ces manifestations permettent surtout aux gens d’exprimer leur haine du gouvernement. « ScoMo démission » était la revendication principale et la plus populaire. Cela peut sembler ne pas être très radical mais en plein milieu de ce désastre national, c’était très important, et assez étonnant. De très nombreuses manifestations pour le climat semblent bloquées sur l’idée que nous sommes tous dans le même bateau et qu’on aurait tous une responsabilité vis-à-vis de la jeunesse et ainsi de suite. Pendant un cas de force majeur comme celui-ci, cela aurait pu être la principale réaction, mais au contraire ces manifestations étaient le signe d’une société en rupture, avec une grande haine dirigée à la fois vers les responsables de la crise mais aussi contre ceux qui ne voulaient pas porter secours.

Il n’y a jamais eu de manifestation pour le climat qui aborde une question immédiate. Les mobilisations avaient plutôt un caractère d’obligation morale. La haine de la population des grandes villes contre le gouvernement est assez nouvelle. Internationalement, l’Australie est devenue le symbole du pays capitaliste qui se détruit lui-même du fait de l’entêtement du gouvernement dans la voie de l’exploitation des énergies fossiles.

Au cours de l’année 2019, l’Australie a connu certaines des plus grosses manifestations pour le climat parmi celles qui avaient été inspirées par Greta Thunberg. Des centaines de milliers de personnes ont manifesté. Une étude de novembre 2019 a montré que la conscience environnementale avait doublé durant l’année avant les feux. Quand les incendies ont débuté cela a transformé cette conscience naissante en crise dynamique et revendicative.

Beaucoup de gens, spécialement parmi la jeunesse, pensent que le réchauffement climatique est lié au système économique dans son ensemble et utilise le terme « capitalisme » pour le décrire. Cependant, la conscience de ce que cela veut dire est très faible et cela ne devrait pas être surestimé. Les manifestations étaient un grand pas en avant et un développement nouveau. Cependant, il reste encore un long chemin à parcourir pour développer une conscience de classe.

Quel rôle a joué Socialist Alternative (SAlt) dans l’organisation de ces manifestations ? Les événements de cet été ont-ils permis de mobiliser plus largement les citadins que lors des mouvements Fridays for Future ? Quelle réponse a donné SAlt aux personnes qui commencent seulement à se mobiliser ? Est-il possible d’intervenir dans des secteurs plus larges que celui de la jeunesse sensibilisée aux question environnementales dans le cadre de ses manifestations ?

Je suis heureux de pouvoir dire que nous avons joué un rôle central dans l’organisation des manifestation de cet été, et nous en avons largement la responsabilité avec des alliés proches. Du fait que nous avons organisé une manifestation pendant une crise nationale, nous avons été fortement critiqués et attaqués politiquement. La police, les médias et le Parti travailliste, nous sommaient d’annuler la manifestation, sous prétexte que cela nécessitait la présence de la police qui ne pouvait pas être employée à combattre les incendies (ce qui a été ensuite démenti par la presse). En réalité il ne voulaient pas que les incendies ouvrent une situation qui galvaniserait la haine contre l’élite politique et les patrons du charbon. De nombreuses ONG environnementales et groupes écologistes n’ont pas résisté à la pression et n’ont pas apporté leur soutient à l’organisation des manifestations.

Il fallait des groupes qui ont conscience que des actions justes politiquement n’ont pas le soutien des médias, de la police ou des leaders réformistes. Ces considérations nous importent peu et nous avons continué malgré les attaques et avons construit un argumentaire pour ceux qui hésitaient encore à participer. Les manifestations étaient énormes et différentes qualitativement des autres manifestations pour le climat. Il s’agit d’un bond en avant pour le mouvement climatique australien. Des dizaines de milliers de manifestants se sont rassemblées à Melbourne, sous une pluie pourtant battante. C’est quelque chose dont on est très fiers.

L’Australie a connu des manifestations pour le climat très massives l’année dernière. Ces manifestations ont joué un rôle important dans la politisation de nombreux australiens, et ont servi de base aux manifestations pendant les incendies. La différence est que les manifestations pour le climat rassemblaient des acteurs très divers y compris des bureaucrates et des entreprises, ce qui n’était pas le cas des manifestations de cet été.

Les incendies ont rendu dangereuse l’activité professionnelle dans de nombreuses villes moyennes et grandes villes du pays. Les directions syndicales du pays ont-elles appelé à l’arrêt du travail pour des raisons de danger d’inhalation de gaz toxiques ? SAlt a-t-il pu intervenir dans ces secteurs pour forcer les directions syndicales à prendre leur responsabilités ?

Il y a eu de petites réactions syndicales. Des travailleurs des docks ont brièvement arrêté le travail à Sydney et des travailleurs du bâtiment ont fait de même à Melbourne. Ces deux secteurs sont les plus actifs syndicalement. Il y a eu de la part des syndicats des prises de position qui allaient dans le bon sens. Ces arrêts de travail et déclarations n’allaient pas plus loin que de dire « c’est dangereux, ne travaille pas ».

Mais ce n’était pas suffisant pour que le travail cesse vraiment. De nombreux travailleurs auraient beaucoup aimé quitter le travail du fait de gaz toxiques, mais ils ne pouvaient pas du fait qu’il n’existe pas vraiment d’esprit militant. Publier une déclaration ou un mème ne produit pas une grève ou un arrêt massif du travail. Au point culminant de la pollution, les villes n’ont pas connu d’interruption massive de l’activité, cela veut dire que des milliers d’ouvriers travaillaient dans des hangars, des usines, des entreprises saturées par les fumées. Ces personnes s’empoisonnaient en travaillant. S’il y avait eu une stratégie et un plan de bataille syndicale sérieux, les villes n’auraient pas fonctionné comme d’habitude et l’activité aurait été interrompue. Cependant, cela aurait nécessité un mouvement syndical bien plus combatif que celui que nous observons en Australie.

Je suppose que c’est un des facteurs de cette crise écologique qui peut éloigner les bureaucraties réformistes. Le mouvement ouvrier officiel ne prendra pas une position clairement opposée aux intérêts du charbon, ni même ne se positionnera du côté des travailleurs quand il s’agit d’intoxication massive. Pour cela, il faudrait être une force qui bouleverse le capitalisme, mais comme le montrent les feux du bush, bouleverser le capitalisme devient une question de survie.

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