L’anti-impérialisme est inséparable de l’anticapitalisme : une perspective féministe socialiste

Madeleine Freeman, LeftVoice

Sou Mi

L’anti-impérialisme est inséparable de l’anticapitalisme : une perspective féministe socialiste

Madeleine Freeman, LeftVoice

Sou Mi

La justification de l’intervention impérialiste au nom des droits des femmes ayant été remise en question par 20 ans d’occupation désastreuse de l’Afghanistan par les États-Unis, l’espace est ouvert pour repenser ce que signifie la lutte pour l’émancipation des femmes dans une perspective résolument anti-impérialiste.

Crédit photographique : peinture murale de l’artiste afghane Shamsia Hassani.

Cet article est le troisième d’une série parue dans le journal en ligne —Left Voice sur la condition des femmes en Afghanistan et les tâches du mouvement féministe international dans la lutte contre l’oppression sexiste. Le retour du régime taliban en Afghanistan promet, et dans de nombreux domaines a déjà imposé, un recul des droits politiques, économiques et sociaux des femmes qui ont été durement acquis par le mouvement féministe afghan.

La situation critique des femmes et des enfants afghans a longtemps été utilisée pour justifier une intervention étrangère dans le pays. Ces mêmes arguments sont invoqués aujourd’hui pour justifier le maintien de la présence américaine, malgré le retrait officiel des troupes américaines du pays. Les conditions désastreuses auxquelles les femmes afghanes sont confrontées aujourd’hui sous le contrôle brutal des talibans sont en fait le résultat de l’impérialisme américain, ainsi que du fondamentalisme religieux et de la guerre civile. Elles découlent d’un système impérialiste construit sur l’exploitation de la grande majorité pour le profit de quelques-uns.

Il est urgent d’adopter une perspective anti-impérialiste pour lutter contre les mesures réactionnaires des talibans et pour obtenir la libération de toutes les femmes du joug de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Dans une perspective féministe et communiste, les articles de cette série abordent la question de l’impérialisme et du féminisme libéral ainsi que l’histoire du mouvement féministe en Afghanistan, ils débattent aussi avec d’autres courants du féminisme anti-impérialiste.

Le départ en catastrophe des troupes américaines d’Afghanistan a ouvert une crise profonde pour l’administration Biden, exposant le visage hideux de l’impérialisme américain et de son hégémonie déclinante. Alors même qu’ils décrient la décision de Biden de se retirer, une grande partie de l’establishment politique et médiatique bourgeois est forcée d’admettre que 20 ans d’occupation américaine en Afghanistan - et des décennies d’hégémonie sur le pays - n’ont fait qu’aggraver la situation en Afghanistan - et des décennies passées au coeur de la guerre froide et de la guerre civile avant cela - n’ont fait que placer la grande majorité de la population du pays dans des conditions de plus en plus précaires : dépendance totale à l’égard de l’aide internationale, divisions plus marquées entre les zones urbaines et rurales, pauvreté et chômage de masse, déplacements généralisés, infrastructures en ruine ou inexistantes, et prédominance d’un pouvoir local réactionnaire et répressif exercé par les talibans et d’autres forces.

Cette défaite de l’hégémonie américaine sur le plan international a remis en question le mensonge du féminisme libéral, qui consiste à émanciper les femmes et les enfants afghans des chaînes du fondamentalisme islamique et de la misogynie par le biais du développement capitaliste, qu’ils soient tenus en joue par un GI ou appâtés par ce que les ONG leur ont fait miroité. Le féminisme libéral a fait valoir que la meilleure façon de parvenir à la libération des femmes était l’intervention impérialiste, l’application de la "démocratie" capitaliste et de l’égalité en droit par le biais d’alliances avec des gouvernements fantoches et l’élévation d’une petite partie des femmes au-dessus de la grande majorité des travailleuses et des femmes pauvres du pays, dont les conditions de vie ont à peine changé, voire se sont aggravées après des années de guerre civile et d’occupation.

Alors que de nombreux politiciens et analystes soulignent la chute rapide de l’Afghanistan aux mains des talibans comme preuve que la poursuite de l’intervention américaine aurait pu offrir la stabilité nécessaire à l’amélioration des conditions des femmes afghanes, les 20 ans d’occupation américaine - l’une des guerres les plus coûteuses de l’histoire des États-Unis - racontent une histoire différente.

La nouvelle ère capitaliste promise par l’invasion américaine n’aurait jamais pu émanciper les femmes d’Afghanistan. Une nouvelle Constitution débordant du langage des droits des femmes ne signifiait pas grand-chose pour la classe ouvrière dans un pays où plus de 47% de la population vit sous le seuil de pauvreté et où des millions de personnes ont été déplacées par les bombes américaines et talibanes qui se sont abattues sur leurs maisons. Sa promesse vaine de l’égalité entre les hommes et les femmes est encore plus hypocrite quand les alliances avec les seigneurs de guerre régionaux permettent de battre régulièrement les femmes qui quittent la maison sans chaperon et quand la dissidence est durement réprimée par la police et les miliciens armés d’armes de fabrication américaine. L’intervention américaine - sous toutes ses formes - n’a jamais été destinée à aider les femmes afghanes. Comme nous l’avons déjà dit : « Les appels à "sauver" les femmes afghanes des griffes des talibans réactionnaires au nom des "droits de l’homme" et de la "démocratie" ne sont guère plus qu’une nouvelle justification de la poursuite de l’intervention impérialiste en Afghanistan et ailleurs, que ce soit sous la forme d’un soutien militaire ou d’une "aide humanitaire" ».

Le féminisme libéral étant incapable d’offrir un modèle satisfaisant, il est temps de repenser ce que signifie la lutte pour l’émancipation des femmes dans une perspective résolument anti-impérialiste, qui rejette le faux universalisme du féminisme libéral qui ne fait que remplacer un oppresseur par un autre. Il s’agit d’une question urgente de stratégie pour les féministes du monde entier, aussi bien dans les pays impérialistes que dans les pays semi-coloniaux.

Comme nous l’avons souligné précédemment, la riche histoire de la lutte féministe en Afghanistan laisse entrevoir une voie alternative, qui est étroitement liée aux luttes contre le colonialisme, l’impérialisme et l’autoritarisme religieux. Cependant, un féminisme véritablement anti-impérialiste est un féminisme qui va au-delà d’un contexte national donné pour inclure la façon dont ces conditions d’oppression de genre sont créées comme un produit d’un système global de domination capitaliste qui met toutes les ressources du monde dans les mains de quelques-uns pour être transformées en profit par l’exploitation et l’oppression du reste d’entre nous. Un tel féminisme reconnaît le rôle clé que jouent les femmes dans l’économie mondiale et, ce faisant, lutte pour la libération de toute l’humanité, en prenant pour fondement que la lutte contre l’oppression est une lutte contre l’exploitation capitaliste.

Un féminisme anti-impérialiste sans stratégie

Dans son essai intitulé "Toward a Decolonial Feminism", María Lugones soutient que le genre en tant que binaire est enraciné dans le projet colonial. À l’aide d’exemples de formations autochtones précoloniales, Lugones affirme que le genre est une imposition coloniale qui continue d’imprégner tous les aspects de l’existence sociale et donne naissance à de nouvelles identités sociales et géo-culturelles, créant ainsi des identités de genre, ainsi que des identités raciales et de classe.

Lugones adopte une approche intersectionnelle classique dans sa compréhension de la construction de ces identités, affirmant que le fait d’offrir une quelconque spécificité - réduite à une "hiérarchie" dans son cadre - à ces catégories revient à adopter une logique intrinsèquement colonisée. Dans ce schéma, la classe est diluée comme une identité de plus dans une ensemble d’identités, brouillant les lignes entre oppression et exploitation.

Pour Lugones, il est nécessaire de décoloniser le féminisme en se débarrassant de la "colonialité du genre", avant tout en désapprenant ces relations coloniales par un processus constant de "résistance" individuelle et communautaire. Mais dans cette tâche de résistance, Lugones et le cadre du féminisme décolonial, qui met au centre des notions abstraites de "pouvoir", semblent assez vagues. Lugones précise que la tâche n’est pas de ne pas voir "l’imposition des dichotomies humain/non-humain, homme/femme ou homme/femme" dans la vie quotidienne. "On y résiste à partir d’une manière de comprendre le monde", écrit-elle, "et d’y vivre qui est partagée et qui peut comprendre ses actions, fournissant ainsi une reconnaissance". L’acte de résistance, donc, n’est pas individuel, mais communautaire, et qui place la communauté et la vie humaine au-dessus du profit. Pour Lugones, c’est cette affirmation de la multiplicité qui devient la tâche de la résistance, par opposition à la reconfiguration de la condition matérielle qui donne naissance et maintient la relation entre l’oppresseur et l’opprimé, qui semble s’ensuivre naturellement. La question de la résistance féministe exige donc d’embrasser la pluralité et la communauté précoloniales, et de faire de la place à cette pluralité dans le monde pour remplacer le système capitaliste patriarcal axé sur le profit.

Ce qui manque dans ces arguments, c’est le rôle joué par le capitalisme et l’État qui le soutient et qui maintient le binaire hétéro-normatif du genre patriarcal pour ses propres bénéfices. En brouillant la ligne de démarcation entre colonialisme et impérialisme, Lugones passe sous silence le fait que, comme l’a expliqué José Carlos Maríategui, "le caractère international de l’économie contemporaine... ne permet à aucun pays d’échapper aux transformations découlant des conditions actuelles de production". Il est vrai que le colonialisme, en imposant de nouveaux rapports de production aux nations opprimées, a également imposé violemment de nouvelles relations sociales, y compris les rôles de genre. Il l’a fait, comme Marx l’a écrit, "dégoulinant de sang et de saleté de la tête aux pieds, par tous les pores". Mais ces relations ont changé et ont été imposées de nouvelles façons pendant l’ère impérialiste, atteignant de nouveaux sommets lorsque l’économie mondiale a subi de profonds changements structurels. Si le colonialisme a rendu possible l’émergence du capitalisme industriel, la pénétration impérialiste a impliqué l’intégration massive d’êtres humains - en particulier de femmes - dans le prolétariat. L’impérialisme a également imposé une nouvelle division internationale du travail basée sur l’oppression impérialiste, le pillage des ressources naturelles des semi-colonies et, plus récemment, la création d’une main-d’œuvre bon marché dans les semi-colonies qui gonfle les profits des grandes entreprises impérialistes.

Ainsi, même si Lugones admet qu’il est impossible de revenir à une vision utopique des relations sociales "précoloniales" dans un monde transformé d’abord par le colonialisme, elle sous-estime les profonds changements structurels provoqués par l’impérialisme. Ainsi, Lugones sous-estime également la tâche de l’émancipation en tant que lutte réelle pour renverser les relations productives capitalistes dans leur forme actuelle. L’oppression que subissent les femmes n’est pas seulement un obstacle idéologique à franchir pour ensuite reconfigurer la société à l’image du pluralisme, mais prend la forme d’une barrière sociale, politique et économique active qui maintient les femmes dans la précarité.

Pour nous, en tant que féministes socialistes, la tâche de la résistance ne commence donc pas au niveau de la transformation idéologique. La résistance commence par la lutte sans compromis, l’action collective, de la classe ouvrière et des opprimés dans les rues et sur leurs lieux de travail, contre toute attaque de leurs droits sociaux et politiques. La libération, cependant, commence au stade le plus avancé de cette lutte, au niveau de la transformation sociale de la société et du renversement des relations productives capitalistes dans leur forme actuelle à l’époque impérialiste. Si la destruction des entraves de ces relations productives et sociales d’exploitation n’effacera pas automatiquement le sexisme, le racisme, la transphobie ou toute autre oppression, c’est le changement matériel dans la vie des opprimés - dans ce cas, la vie des femmes afghanes - qui créera les conditions d’une participation sociale et politique accrue et d’une transformation idéologique.

Le colonialisme, afin de trouver de nouveaux marchés au fur et à mesure que la société passait du féodalisme au capitalisme, ne s’est pas contenté d’effacer la pluralité culturelle à travers le monde à l’aide d’un appareil idéologique ; il a remplacé les relations sociales existantes par les notions de famille bourgeoise, de propriété privée et de division du travail selon le sexe, ou les a adaptées à ces notions. Pendant des siècles, le capitalisme a utilisé le sexisme pour opprimer la moitié de la population afin de maintenir la propriété privée, de garantir le travail de reproduction sociale et de diviser la classe ouvrière. La création d’une société exempte d’exploitation sexuelle et sexiste, dans laquelle chacun peut pleinement explorer et exprimer son identité, n’est possible qu’en supprimant d’abord la base matérielle du genre, qui est profondément ancrée dans le capitalisme. Il ne s’agit pas simplement d’une construction sociale que nous pouvons abolir ou ignorer ; nous devons la remplacer par de nouvelles relations sociales et économiques qui peuvent être les fondements de la fin de l’ordre familial bourgeois. En ignorant les bases matérielles de l’oppression très réelle à laquelle les femmes du monde entier sont confrontées chaque jour, le projet de décolonisation renonce à la véritable lutte pour l’émancipation de l’oppression impérialiste et rend son anti-impérialisme impuissant et sans alliés.

Pour un féminisme internationaliste, pas de la charité internationale

En Afghanistan, les femmes jouent un rôle clé dans l’économie. Comme nous l’avons expliqué précédemment : « Loin d’être de simples victimes passives de l’oppression. Elles font fonctionner la société. Avant la guerre comme aujourd’hui, la société rurale était en grande partie fondée sur le lien de parenté, avec une large division du travail. Outre les tâches de reproduction sociale telles que la garde des enfants, la cuisine et la gestion des finances du ménage, les femmes jouent un rôle central dans les champs, préparant le sol pour la saison, labourant la terre et récoltant les cultures. Les femmes sont également les créatrices traditionnelles des célèbres tapis et objets artisanaux de l’Afghanistan. Elles participent de plus en plus à la production de bétail et à la transformation des produits laitiers ».

Grâce à la place importante qu’elles occupent dans l’économie, les femmes peuvent lutter à la fois contre l’oppression continue des forces étrangères et contre le régime de plus en plus autoritaire des talibans. Mais cela ne suffit pas. La majorité des femmes sont massivement maintenues dans la main-d’œuvre informelle, sont liées aux rôles traditionnels de genre et sont disciplinées par des comportements violents. Par conséquent, la lutte pour les droits des femmes doit nécessairement, en premier lieu, s’attaquer aux relations féodales et capitalistes qui constituent la base même de cette oppression.

Les femmes prolétaires en Afghanistan, comme dans les pays en développement, ont plus en commun avec les autres femmes travailleuses du monde entier qu’avec les femmes bourgeoises de leur propre pays. La bourgeoisie et la petite-bourgeoisie urbaines ont non seulement pu accéder aux droits civils dont des millions d’autres ont été privés, que ce soit par leur participation au gouvernement, à l’armée ou leur collaboration avec les nombreuses organisations qui promeuvent l’"aide" internationale, elles continuent à soutenir un appareil d’État capitaliste qui profite de l’oppression des femmes rurales et ouvrières. Du Myanmar à la Bolivie, les femmes de la classe ouvrière ont été aux avant-postes de la lutte de classe ces dernières années, montrant clairement le lien entre leur identité de femme et l’oppression de classe qu’elles subissent sous l’exploitation capitaliste.

Mais dans un pays où la classe ouvrière est faible et sous-développée, avec des millions de personnes qui dépendent encore de l’agriculture de subsistance, la solidarité internationale est cruciale dans la lutte contre l’oppression de genre et la transformation révolutionnaire éventuelle de la société. Il est essentiel que les travailleurs du monde entier ne comptent pas sur la bonne volonté de leurs oppresseurs et de l’État qui les soutient, mais qu’ils s’organisent de manière indépendante et soutiennent la lutte des opprimés à travers le monde. Comme l’écrit Trotski : « L’internationalisme n’est pas un principe abstrait, mais une réflexion théorique et politique sur le caractère de l’économie mondiale, sur le développement mondial des forces productives et sur l’échelle mondiale de la lutte des classes ».

C’est la reconnaissance du fait que si ces forces productives dans l’économie mondiale ont étendu l’exploitation et l’oppression, elles ont également permis à nos ennemis communs de montrer leur visage. Pour les féministes, cela signifie que la lutte contre l’oppression de genre a un caractère international. Loin d’offrir un faux universalisme qui efface les particularités culturelles de l’oppression et réduit les objectifs de la libération des femmes à ceux des femmes les mieux placées dans la société, cela signifie qu’il faut réaliser comment les particularités de cette oppression s’inscrivent dans un schéma plus large de domination capitaliste et reprendre ces combats par-delà les frontières et autres divisions fabriquées avec une force unifié qui attaque le capitalisme à la racine. Cette lutte commune doit être menée par les féministes des pays impérialistes et semi-coloniaux.

En réponse aux atrocités commises par l’impérialisme à travers le monde et sous l’influence du relativisme culturel postmoderne, certaines féministes nient la possibilité de cette lutte commune, affirmant qu’il n’existe pas d’expérience commune à "toutes les femmes" et que, par conséquent, une vision commune de la libération est limitée, voire impossible. Selon certains points de vue, cela signifie identifier toutes les personnes vivant dans les pays impérialistes comme des "colonisateurs", les assimilant aux capitalistes bourgeois qui oppriment et exploitent les travailleurs chez eux et à l’étranger et renforçant les divisions que le capitalisme impose à la classe ouvrière internationale. Au mieux, cette vision nous limite à des notions abstraites de solidarité entre des luttes atomisées.

Dans le cadre d’une telle vision du monde, la "solidarité" prend la forme d’un soutien aux forces qui s’opposent à l’impérialisme américain - qu’il s’agisse de puissances étrangères cherchant à renforcer leur influence internationale ou de capitalistes et de politiciens nationaux promettant la démocratie - et des dons aux "bonnes" organisations ou individus en guise de réparation. En fin de compte, bien qu’elle puisse être habillée d’une rhétorique plus radicale, cette démarche n’est rien d’autre qu’une adaptation aux contours du néolibéralisme qui a étendu l’influence de l’État grâce à la prédominance des ONG et autres organisations sociales et syndicales qui pouvaient contenir et diffuser les antagonismes de classe. En effet, depuis la négociation de l’accord de paix entre les États-Unis et les talibans en février 2020, un plus grand nombre d’ONG ont commencé à collaborer avec les talibans pour maintenir la stabilité capitaliste et poursuivre les " affaires courantes ", alors même que les femmes qu’elles sont censées servir étaient soumises à des restrictions et à une oppression croissantes. Au lieu de forger un pôle de combat, les ONG entretiennent une relation clientéliste avec ceux à qui elles fournissent de l’aide, les maintenant comme une force passive dépendant des miettes du capitalisme mondial.

S’il est vrai que l’identité de genre n’unit pas les luttes des femmes comme une expérience commune, et s’il est vrai que les formes spécifiques d’oppression de genre opèrent dans des contextes nationaux et culturels, une telle vision nie la portée globale du capitalisme et son effet sur les relations sociales. Comme l’explique Andrea D’Atri dans Du pain et des Roses : « Dans le système capitaliste, toute singularité des valeurs d’usage est subsumée dans l’abstraction universelle des valeurs d’échange ; toute individualité des sujets - qu’ils puissent être exploités ou, au contraire, exploiteurs - est subsumée dans la formalité de l’égalité devant la loi dans la figure du citoyen libre. L’arbitraire de l’universalisation sur le plan juridique ou politique n’est que l’envers d’une société fragmentée en classes. Remettre en cause la première sans condamner la seconde, c’est maintenir - par omission - la base matérielle de la société de classe, ancrée dans les structures économiques des rapports sociaux de production ».

En omettant la base matérielle de la société de classe, en la remplaçant par des notions abstraites d’intersectionnalité et de dynamique du pouvoir, ces féministes identifient mal le lieu de la lutte contre l’oppression de genre comme étant enraciné dans la culture et le "discours". Elles sous-estiment l’appareil d’État et les relations productives qui soutiennent l’oppression de genre, et ce faisant, elles abandonnent tout espoir d’un féminisme véritablement anti-impérialiste qui lutte pour la libération - puisque la lutte pour renverser les oppresseurs impérialistes est une lutte contre le capitalisme dans son ensemble, c’est en effet un projet global nécessitant les efforts d’une classe ouvrière unie.

En outre, le principe du relativisme culturel adopté par ces points de vue fait de l’oppression une catégorie morale propre à chaque culture, ce qui signifie que ce qui est ou n’est pas considéré comme une oppression de genre, par exemple, varie selon les cultures et ne peut donc être résolu qu’au sein de ces cultures elles-mêmes. Mais l’oppression violente à laquelle les femmes afghanes sont confrontées sous le règne de l’autoritarisme religieux, qui est antérieur aux Talibans et ne se limite pas à ces derniers, ne peut être résolue simplement en réexaminant les principes de l’Islam ou en les débarrassant comme par magie de l’influence du colonialisme. Une telle vision identifie mal les origines de cette oppression et, ce faisant, fracture et hyperlocalise la lutte contre l’oppression de genre. Elle peut même aller jusqu’à excuser l’oppression au nom du respect des différences culturelles.

Toutefois, l’imposition impérialiste de droits "universels" des femmes n’est pas non plus la solution. L’oppression de genre ne peut être combattue avec le "moindre mal" de l’occupation militaire et de la dépendance financière. Elle ne peut pas non plus être éradiquée en publiant des décrets islamophobes interdisant le port du voile. Ceux-ci ne servent qu’à justifier la répression et l’intervention sous couvert du langage des droits de l’homme.

Au contraire, nous devons dénoncer et soutenir la lutte contre toutes les manifestations de fondamentalisme religieux et les tentatives de contrôle du corps des femmes. En Afghanistan, cela signifie lutter contre les restrictions et la violence des Talibans ainsi que contre l’islamophobie impérialiste.

Cette lutte commence avec le mouvement des féministes afghanes pour protéger leurs droits contre l’assaut des talibans. Aujourd’hui encore, un nombre croissant de femmes se retranchent dans leur foyer alors que les effets du régime taliban commencent à se faire sentir. néanmoins elles ne s’en vont pas sans rien dire. Même confrontés à une répression brutale, les femmes et les jeunes sont en première ligne de la lutte contre le régime taliban. Nous devons soutenir tous les efforts déployés par les féministes afghanes pour utiliser leur nombre et leur force afin de lutter à la fois contre les responsables talibans et les membres du gouvernement afghan déchu qui collaborent désormais avec leurs supposés ennemis. La lutte pour protéger les acquis du mouvement féministe au fil des ans dépendra de l’auto-organisation des Afghans contre les talibans et les autres forces nationalistes, et contre l’ingérance impérialiste dans la lutte pour déterminer leur sort.

Nous devons cependant être clairs : cette lutte est une lutte contre l’État capitaliste, que ce soit en Afghanistan ou aux États-Unis. Bien que certaines féministes anti-impérialistes reconnaissent la nécessité d’une lutte commune et internationale, elles considèrent que cela fait partie de la transformation de l’État capitaliste en une image plus humaine et "féministe", comme si nous pouvions séparer capitalisme et impérialisme. Les ONG internationales, comme MADRE, qui se sont ouvertement opposées à l’intervention américaine et à la situation des femmes en Afghanistan sous le régime taliban, considèrent que la voie à suivre en Afghanistan consiste à créer une "économie féministe" mondiale et un soutien sur le terrain. Dans ce schéma, l’intervention militaire américaine devrait être remplacée par une aide humanitaire qui, d’une manière ou d’une autre, serait allouée de façon équitable et avec la contribution du peuple afghan de manière abstraite. Mais cela ne fait que donner un nouveau visage à l’exploitation impérialiste et ignore les véritables obstacles auxquels sont confrontés les travailleuses et tous les opprimés vivant en Afghanistan, un pays en proie à des troubles et disposant de peu de ressources ou d’infrastructures. Au lieu de cela, cela place le moteur du changement de la société, non pas sur le peuple afghan que ces organisations espèrent sortir de l’oppression et de la misère, mais sur des extensions de l’État capitaliste et en collaboration avec les gouvernements nationaux, dans ce cas les Talibans. En reléguant la lutte contre l’oppression de genre aux gouvernements et aux agences qui soutiennent le système qui a créé cette oppression en premier lieu, leur stratégie se limite à traiter les symptômes de l’oppression de genre plutôt que d’en affronter la cause, ce qui les rapproche des féministes qui se contentent de parler d’anticapitalisme en parlant de décolonisation. Elle se limite à une résistance constante sans jamais poser la question de savoir comment éliminer définitivement les racines de l’oppression de genre.

L’internationalisme socialiste offre une solution alternative. La lutte contre la violence et l’oppression de genre sera menée, comme elle l’a toujours été, par les féministes en Afghanistan. Cependant, leur succès dépend du rejet de toute alliance avec les quelques personnes qui ont bénéficié du développement du capitalisme en Afghanistan. Alors que l’Afghanistan est sous la menace d’une nouvelle intervention internationale en réponse à la domination des talibans, nous devons soutenir inconditionnellement leur droit à l’autodétermination sans apporter un soutien tacite aux forces bourgeoises nationales qui promettent de s’opposer aux talibans et d’instaurer à nouveau la "démocratie" - les 20 dernières années leur ont donné tort. Au contraire, cela signifie reconnaître qu’elles ont des alliés cruciaux dans la classe ouvrière et les femmes pauvres, dont beaucoup sont elles-mêmes des réfugiés afghans, qui vivent et travaillent dans les pays impérialistes et qui sont dans une position privilégiée pour lutter contre les machinations impérialistes de leur propre bourgeoisie. Et pour les féministes de ces pays impérialistes, elles doivent réaliser que leur propre combat pour la libération est lié à la destruction de cette machine impérialiste avec le pouvoir de la classe ouvrière internationale unie. Les politiciens qui se lamentent aujourd’hui sur le sort des femmes afghanes souffrant sous le joug du fondamentalisme religieux sont ceux qui préparent actuellement le terrain pour le recul des droits reproductifs au nom du fondamentalisme religieux aux États-Unis.

Un féminisme véritablement internationaliste en Afghanistan doit s’engager dans la lutte pour la libération des femmes à la fois en Afghanistan et dans les pays qui ont créé les conditions de répression et de pauvreté auxquelles les femmes afghanes sont confrontées aujourd’hui. Aux États-Unis, cela signifie que le mouvement féministe ne peut pas se contenter de lutter uniquement pour les droits des personnes vivant aux États-Unis. Les récentes attaques contre les droits reproductifs ouvrent la voie à une résurgence du mouvement féministe aux États-Unis, mais tout mouvement qui se bat pour protéger ces droits - sans se contenter d’implorer leur reconnaissance officielle par l’État - doit faire de l’anti-impérialisme un principe central de cette lutte. Car l’intervention américaine à l’étranger affaiblit le mouvement féministe international et jette les bases d’une oppression constante dans le monde entier. Comme nous l’avons dit clairement, notre ennemi, ou l’ennemi des femmes afghanes, ne sont pas les travailleurs et les opprimés dans d’autres parties du monde, mais un ordre mondial capitaliste qui nous divise et nous isole afin que nous ne puissions pas nous défendre. Plutôt que de rester en retrait et d’offrir un soutien passif, les féministes ici, aux États-Unis, doivent prendre activement part au combat - avec tout notre pouvoir en tant que travailleuses et dans le mouvement féministe - pour couper tout financement à l’armée américaine, fermer les bases américaines à l’étranger, et ouvrir les frontières à toutes les personnes qui fuient l’oppression dans leur pays d’origine.

En conclusion : Sur la révolution permanente et la lutte contre l’oppression de genre

Face à l’instabilité et à la répression engendrées par le régime taliban, qui place les femmes afghanes dans des conditions encore plus désastreuses, nous avons fait valoir que la lutte contre la violence de genre et la lutte pour protéger les acquis du mouvement féministe afghan sont entre les mains - non pas des politiciens, des décideurs politiques et des capitalistes - mais de l’organisation indépendante du mouvement féministe afghan avec le soutien de la classe ouvrière afghane et internationale. Néanmoins, pour rendre possible l’élimination de l’oppression de genre, il faut renverser les relations sociales capitalistes et réorganiser la société pour qu’elle fonctionne sans classes. Mais comment cela est-il possible dans un pays comme l’Afghanistan, dont l’économie a été freinée et la classe ouvrière décimée par des décennies de guerre ? La théorie de la révolution permanente de Trotski offre une voie à suivre.

Comme l’histoire en témoigne, l’État capitaliste, même s’il est diversifié dans ses formes, est incapable d’être un vecteur de justice pour la grande majorité de la population. Bien que pour des raisons différentes, les féministes libérales et même les féministes anti-impérialistes autoproclamées mettent en avant l’histoire compliquée et tumultueuse du factionnalisme dans la société afghane de type féodal pour expliquer pourquoi l’intervention étrangère n’a pas réussi à créer une stabilité dans le pays qui aurait amélioré les conditions des femmes afghanes. Les premiers s’en servent pour excuser le rôle actif joué par l’impérialisme américain dans la création de la situation actuelle en Afghanistan ; comme nous l’avons montré, les seconds s’en servent pour justifier une forme de relativisme culturel qui relègue la classe sociale à un lien de plus dans une série de relations oppressives qui doivent être combattues localement et individuellement, rendant impossible une véritable solidarité et une lutte internationale.

Face à cela, la théorie de la révolution permanente offre une autre perspective. Pour les masses laborieuses, la lutte pour la libération de l’oppression impérialiste ainsi que du fondamentalisme islamique doit aussi être une lutte pour renverser leur bourgeoisie nationale qui s’enrichit grâce à l’aide étrangère et n’a rien à donner aux masses ouvrières et paysannes si ce n’est la misère. Pour obtenir des droits sociaux, économiques et démocratiques pour la classe ouvrière et les opprimés, pour lutter contre le contrôle impérialiste et pour refaire de la société une société libérée de toute oppression, il est nécessaire d’emprunter la voie de la révolution socialiste.

Indépendamment, la bourgeoisie nationale, faible et liée à l’impérialisme, est incapable de mener avec succès la lutte pour la libération nationale, la démocratie et la réforme industrielle et agraire. Seule l’action indépendante de la classe ouvrière, en alliance avec la paysannerie, peut mener à bien les tâches démocratiques dont la société à besoin . De cette façon, un processus révolutionnaire dans un pays arriéré pourrait ainsi passer directement de son stade démocratique à un stade socialiste. Trotski écrit : « Alors que l’opinion traditionnelle était que le chemin vers la dictature du prolétariat passait par une longue période de démocratie, la théorie de la révolution permanente a établi le fait que pour les pays arriérés, le chemin vers la démocratie passait par la dictature du prolétariat. Ainsi, la démocratie n’est pas un régime qui se suffit à lui-même pendant des décennies, mais n’est qu’un prélude direct à la révolution socialiste. Chacune est liée à l’autre par une chaîne ininterrompue. Il s’établit donc entre la révolution démocratique et la reconstruction socialiste de la société un état permanent de développement révolutionnaire ».

Mais la révolution ne s’arrête pas au point de renversement révolutionnaire. Au contraire, au fur et à mesure que la classe ouvrière, en alliance avec la paysannerie, est confrontée à la tâche de mettre fin au capitalisme et à la propriété privée, elle transforme toutes les capacités productives du pays, non pas pour faire du profit, mais pour le développement de la société.

Cette transformation des relations de propriété se produit à mesure que l’État ouvrier assume les tâches structurelles de la révolution bourgeoise, telles que la question de l’indépendance et de l’unité nationales, la redistribution et la réorganisation des terres parmi la paysannerie, et d’autres qui auraient allumé l’étincelle d’une telle révolution. La révolution est permanente parce qu’en plus des transformations des relations politiques et économiques, les changements dans les conditions matérielles favorisent des révolutions ultérieures dans la société et la culture. La réorganisation du travail, du mode de production capitaliste au mode de production socialiste, ouvre de nouvelles voies de changement et crée les bases de la transformation des conditions matérielles qui oppriment les masses, y compris les femmes. Sans être entravé par le désespoir de produire de la plus-value et des profits pour les capitalistes, un tel État peut socialiser les soins aux enfants et les tâches ménagères tout en mettant en œuvre l’accès à l’éducation et l’égalité de salaire pour un travail égal, libérant ainsi les femmes des rôles traditionnels de genre dans lesquels la société de classe les a maintenues et les ouvrant à de nouvelles idées dans la lutte continue pour l’émancipation des femmes dans la transformation révolutionnaire de la société. Bien que ce processus ne soit pas immédiat et nécessite une lutte active contre la misogynie et toutes les autres oppressions, lorsque les bases matérielles de ces oppressions sont éliminées, les conditions sont réunies pour qu’émerge une société véritablement égale et libératrice pour tous, libérée de la misère de l’exploitation et de l’asservissement.

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