La lutte féministe est au cœur de la lutte des classes en Afghanistan

Madeleine Freeman, LeftVoice

Sou Mi

La lutte féministe est au cœur de la lutte des classes en Afghanistan

Madeleine Freeman, LeftVoice

Sou Mi

Contrairement à ce que prétendent les historiens bourgeois, les revendications de réformes sociales en Afghanistan - en particulier dans le domaine des droits des femmes - sont antérieures aux occupations américaine et soviétique.

Crédit photographique : Reuters

Cet article est le deuxième d’une série parue dans le journal en ligne Left Voice sur la condition des femmes en Afghanistan et les tâches du mouvement féministe international dans la lutte contre l’oppression sexiste. Le retour du régime taliban en Afghanistan promet, et dans de nombreux domaines a déjà imposé, un recul des droits politiques, économiques et sociaux des femmes qui ont été durement acquis par le mouvement féministe afghan.

La situation critique des femmes et des enfants afghans a longtemps été utilisée pour justifier une intervention étrangère dans le pays. Ces mêmes arguments sont invoqués aujourd’hui pour justifier le maintien de la présence américaine, malgré le retrait officiel des troupes américaines du pays. Les conditions désastreuses auxquelles les femmes afghanes sont confrontées aujourd’hui sous le contrôle brutal des talibans sont en fait le résultat de l’impérialisme américain, ainsi que du fondamentalisme religieux et de la guerre civile. Elles découlent d’un système impérialiste construit sur l’exploitation de la grande majorité pour le profit de quelques-uns.

Il est urgent d’adopter une perspective anti-impérialiste pour lutter contre les mesures réactionnaires des talibans et pour obtenir la libération de toutes les femmes du joug de l’exploitation et de l’oppression capitaliste. Dans une perspective féministe et communiste, les articles de cette série abordent la question de l’impérialisme et du féminisme libéral ainsi que l’histoire du mouvement féministe en Afghanistan, ils débattent aussi avec d’autres courants du féminisme anti-impérialiste.

Après un siècle de prétendue souveraineté politique, le développement social, politique et économique de l’Afghanistan est loin d’être achevé. Pris entre des puissances impérialistes concurrentes, l’Afghanistan a longtemps été essentiel pour obtenir l’hégémonie sur le reste de l’Asie centrale. Quarante ans de guerres successives - et des décennies de relations économiques impérialistes avant cela - ont maintenu l’Afghanistan comme un État dépendant, au détriment des masses afghanes. Si les femmes ont, sur le papier, gagné des droits cruciaux, ils sont loin d’être une réalité vécue par la plupart des femmes du pays. Aujourd’hui, alors que les Talibans reprennent la direction politique du pays remplaçant un régime fantoche imposé par l’impérialisme américain pendant deux décennies de guerre brutale, et plongent les masses dans une ère de conservatisme et de fondamentalisme islamique, la lutte pour la transformation sociale, économique et démocratique devient encore plus urgente.

Pourtant ce n’est pas un combat nouveau pour les masses afghanes.

Contrairement à ce que prétendent les historiens bourgeois, les mouvements de réformes sociales en Afghanistan - y compris pour les droits des femmes - sont antérieurs aux occupations américaine et soviétique. Les réformes en Afghanistan n’ont jamais été un simple projet des puissances occupantes visant à faire entrer un pays conservateur et "arriéré" dans la modernité et dans une ère de sécularisation, d’industrialisation et de libéralisation ; au XXe siècle, elles ont été profondément liées à la question de la construction de la nation par et pour les Afghans eux-mêmes.

La conquête des réformes au 20ème siècle

Une grande partie de l’histoire de l’Afghanistan est le résultat direct de vagues de lutte des classes au cours du siècle dernier, alors que les masses afghanes étaient confrontées à la question de leur propre développement national et à la transformation sociale, politique et économique de leur pays. Les plus notables de ces vagues ont été les soulèvements qui ont éclaté à la fin de la Première Guerre mondiale et ceux qui ont eu lieu tout au long de la décennie des années 1960. Bien qu’ils soient le produit des circonstances sociales et politiques uniques de l’Afghanistan, ces soulèvements étaient également une partie et le reflet de la lutte des classes internationale qui a marqué chacun de ces moments historiques.

Le succès de la révolution russe de 1917 et la fin de la Première Guerre mondiale ont influencé les processus révolutionnaires dans le monde entier, en particulier dans les pays en développement où la lutte pour l’indépendance vis-à-vis du contrôle colonial a pris un nouvel essor. Ce processus mondial a trouvé un écho en Afghanistan où les aspirations à des réformes sociales couvaient depuis des décennies, notamment dans le cadre de la lutte du pays contre l’impérialisme britannique.

Le mouvement Jeune Turc s’est répandu comme une traînée de poudre dans l’Empire ottoman au début du XXe siècle et a exercé une profonde influence sur le reste du monde islamique. Mouvement largement nationaliste dirigé par des intellectuels libéraux, les Jeunes Turcs exigeaient le démantèlement de l’autocratie et la création d’une démocratie constitutionnelle qui sépare la religion et l’État.

Ce mouvement pour les droits démocratiques a gagné du terrain en Afghanistan, où les radicaux qui avaient lutté contre la domination impérialiste britannique et l’autocratie ont repris les mêmes revendications. Après le traité de paix anglo-soviétique de 1919 qui a libéré l’Afghanistan du contrôle britannique direct, les appels à la transformation nationale sont devenus plus pressants, aboutissant à la première constitution afghane en 1923. Élaborée sous le règne d’Amanullah Khan et de son épouse, la reine Soraya (tous deux influencés par les "jeunes Afghans"), elle comprenait des réformes importantes dans la sphère sociale, en particulier pour les femmes – notamment l’accès à l’éducation, le relèvement de l’âge légal du mariage, l’égalité des droits entre hommes et femmes et la non-obligation du port du voile. La constitution abolit également l’esclavage et le travail forcé, établit un système judiciaire indépendant et publia de nouveaux codes civil, commercial et pénal qui interdirent notamment l’échange de femmes comme règlement des conflits intrafamiliaux.

Parallèlement à ces réformes, l’impérialisme a, toutefois, maintenu son influence. Les capitaux européens ont construit des palais, des bâtiments gouvernementaux, des lignes de tramway, des théâtres et des cafés dans les villes, conçus par des architectes européens. Pendant ce temps, les masses rurales - la majorité de la population - furent laissées pour compte dans cette ère de modernisation et écrasées sous une fiscalité croissante. La réaction conservatrice qui s’ensuit contraint Amanullah à abdiquer en 1929. Mais cela ne pouvait effacer les besoins de réforme qui avaient donné naissance au mouvement des "jeunes afghans" et qui se sont poursuivis au cours des décennies suivantes.

Les revendications de changement, surtout après la Seconde Guerre mondiale, ont non seulement poussé l’État à mettre en place certaines structures démocratiques, mais ont également rétabli le droit des femmes à ne pas porter le voile, leur accès à l’enseignement supérieur, ainsi que le droit de vote et de participation à l’économie et à la politique. Les garanties d’emploi offertes par le gouvernement et l’industrie ont poussé une grande partie de la jeunesse à se rendre dans les universités pour y suivre des études supérieures. Mais l’absence de progrès industriel et la dépendance à l’égard de l’aide étrangère ont considérablement réduit ces possibilités, en particulier pour les jeunes issus de la classe ouvrière. Ils se retrouvaient non seulement sans emploi, mais ne se reconnaissaient pas dans le traditionalisme de leurs parents, et étaient de plus en plus attirés par les idéologies radicales, en particulier le communisme. Les manifestations d’étudiants universitaires devinrent de plus en plus fréquentes.

En 1968, des processus révolutionnaires ont fait trembler le monde, avec des vagues de protestations et de grèves menaçant l’ordre capitaliste. En Afghanistan, les manifestations étudiantes se multiplièrent - souvent en soutien à des grèves industrielles, dont beaucoup étaient dirigées par des communistes. Les femmes manifestèrent pour obtenir des avancées sociales, mais aussi contre les réactions conservatrices et la violente misogynie. En 1970, les manifestations de milliers de femmes ont forcé l’État à emprisonner les islamistes radicaux qui attaquaient les femmes à l’acide dans les rues.

L’État afghan, lié à l’impérialisme et extrêmement dépendant de l’aide étrangère pour son développement national, n’avait cependant pas la capacité d’atténuer les tensions économiques et sociales dans le pays. Cherchant à imposer l’ordre civil et à contenir la colère naissante des masses, Mohammed Daoud Khan, ancien premier ministre et général de l’armée, organisa un coup d’État pour remplacer la monarchie au nom de la démocratie, mais transforma finalement l’Afghanistan en une dictature militaire.

La soif de révolution continuait cependant à s’étendre dans le monde, et la transformation politique de l’Afghanistan n’était pas loin. La révolution iranienne qui a débuté en 1978, en particulier, a eu un impact profond sur le reste du monde islamique, où les clameurs en faveur du changement social augmentaient de façon exponentielle. En Afghanistan, un petit groupe de communistes a chassé le régime de Daoud et a entamé sa propre période de transformation.

40 ans d’occupation

Bien que le Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA) stalinien ait fini par prendre le pouvoir, il n’a pas réussi à obtenir un consensus parmi les masses. Le nouveau gouvernement a rapidement imposé un programme de réformes radicales, comprenant l’annulation de la dette des paysans sans terre, la collectivisation de l’agriculture, la promotion des droits des femmes et des campagnes d’alphabétisation. Cependant, le changement n’est pas venu par l’action révolutionnaire et l’auto-organisation des masses, mais a été imposé par des décrets et par le déclenchement de l’appareil répressif de l’État contre tous les détracteurs du PDPA, qu’ils soient de gauche ou de droite.

Face à la résistance armée croissante des campagnes contre la modernisation forcée et la répression, le PDPA a, pour maintenir son pouvoir, été obligé de faire appel à de l’Union Soviétique. Ce fut le début de 40 ans d’occupation militaire et de guerre, dont les effets sont toujours tangibles aujourd’hui.

Les forces d’occupation - d’abord l’Union soviétique, puis les États-Unis - ont tenté d’imposer des réformes sociales cruciales, notamment dans le domaine des droits des femmes. Il était presque inévitable que des forces armées étrangères imposant ces réformes génèrent la réaction conservatrice qui a suivi, en particulier de la part d’une population rurale et traditionaliste qui en est venue à considérer ces réformes comme des outils de l’impérialisme.

Les États-Unis avaient financé ces mêmes forces traditionalistes dans leur lutte contre l’Union Soviétique, ouvrant ainsi la voie au règne des talibans tout au long des années 1990 - qui ont mis en place l’un des régimes afghans les plus réactionnaires du XXe siècle, notamment pour les femmes.

Les femmes n’ont pas été passives pendant ces décennies d’invasion militaire, de répression et de conservatisme. Elles ont activement lutté pour leurs droits. Même face aux manifestations les plus réactionnaires de l’impérialisme et du patriarcat, les femmes se sont organisées et ont riposté. L’association révolutionnaire des femmes d’Afghanistan (RAWA), l’une des organisations les plus active dans la lutte pour les droits des femmes en Afghanistan aujourd’hui, est également l’une des plus anciennes organisations de femmes du pays qui se bat pour la justice sociale, la liberté et la laïcité.

Fondée en 1977 par des étudiantes universitaires de Kaboul, RAWA reflète la lutte pour les droits des femmes qui s’est développée au fil des décennies dans le pays. (L’une des fondatrices de RAWA, Meena, a été assassinée plus tard par des agents soviétiques à l’âge de 30 ans). Formée pendant les années d’influence soviétique et d’invasion ultérieure, la lutte de RAWA pour la justice et les droits de l’homme s’est poursuivie sous les régimes fondamentalistes et pendant l’invasion et l’occupation américaines. Depuis le début de la "guerre contre le terrorisme", la RAWA s’est non seulement farouchement opposée à l’impérialisme américain, mais a également combattu à la fois le fondamentalisme islamique et l’Alliance du Nord, qui agissait comme une marionnette des États-Unis dans le nord du pays. Aujourd’hui, RAWA reconnaît à juste titre que l’impérialisme américain est l’une des principales causes de la dégénérescence sociale et de la misère en Afghanistan, en particulier pour les femmes. Pour les femmes de RAWA, la voie de l’émancipation des femmes afghanes est celle de la révolution et de la résistance active contre l’impérialisme et ses agents. Comme le note Samia Walid, une activiste de RAWA, dans une interview accordée au Kurdistan Report, « nous envisageons la libération des femmes afghanes dans leur libération des colonisateurs impérialistes, des fondamentalistes islamiques et du gouvernement fantoche. La liberté des femmes est directement liée à la résistance et à la lutte révolutionnaire des femmes contre la cause principale de leur souffrance et de leur malheur, c’est-à-dire les occupants et leurs laquais internes. Nous pensons que les fondamentalistes et les groupes meurtriers et corrompus impliqués dans des meurtres, des pillages et d’autres crimes et trahisons n’ont pas d’autre source de soutien que les puissances étrangères, sans lesquelles ils ne survivraient pas un jour ».

L’état actuel de l’économie Afghane

Si les femmes, les travailleurs et les jeunes radicaux afghans ont lutté et obtenu certains droits démocratiques et sociaux tout au long du XXe siècle, ces mouvements - et les réformes qu’ils ont permis d’obtenir - avaient de sérieuses limites. Les intellectuels et les dirigeants petits bourgeois libéraux des mouvements de réforme avaient un programme clair pour les habitants des centres urbains tels que Kaboul, mais ils n’ont pas fait grand-chose pour combler le fossé avec les masses rurales plongées dans la pauvreté, encore arriérées socialement et économiquement, et sous l’autorité de tribus et de seigneurs de guerre conservateurs qui continuaient à imposer de sévères restrictions aux femmes. Aucun de ces mouvements réformateurs n’a cherché à s’allier avec les masses paysannes pour changer les conditions matérielles qui pourraient créer les bases d’une transformation sociale, croyant à tort que ce qui se passe dans les villes finirait par toucher tout le pays.

Ce clivage entre les villes et les campagnes a caractérisé les vagues de réformes et les réactions conservatrices qui ont suivi, et qui se poursuivent encore aujourd’hui. Les masses rurales ne sont pas une minorité insignifiante, mais constituent la grande majorité - près de 75 % - de la population afghane. Le conservatisme qui continue à caractériser leurs vies, leurs perspectives et une grande partie du cours des réformes sociales est le produit direct des échecs du capitalisme.

Plus de 40 ans de guerre quasi consécutive depuis le début de l’invasion soviétique en 1979 ont profondément dévasté l’économie afghane, mais le manque de développement économique et humain a une histoire bien plus longue. Alors que les plans quinquennaux ont permis de développer les routes, les infrastructures, l’éducation et les services dans les villes et de faire de Kaboul un centre moderne, les campagnes restent majoritairement sous-développées. Il n’y a jamais eu de programme national visant à moderniser l’agriculture pour améliorer les conditions de la classe agraire, ni de croissance industrielle suffisante qui pourrait aider à cette modernisation. Sans cela, l’agriculture de subsistance persiste, avec peu de surplus à distribuer. Les agriculteurs sont très sensibles aux conditions climatiques extrêmes, notamment aux sécheresses dévastatrices qui ont provoqué des famines. Aujourd’hui, la plupart des campagnes continuent de vivre dans la pauvreté, une personne sur quatre vit dans une pauvreté abjecte. Lorsqu’ils ne sont pas utilisés par les chefs de guerre locaux pour remplir leurs poches et celles de leurs alliés, les budgets qui leurs sont alloués servent un développement localisé et décentralisé très limité qui ne permettent pas de combler l’isolement relatif des différentes tribus ethniques qui composent le pays.

Le manque de développement industriel et de modernisation de l’Afghanistan est directement lié au rôle stratégique que le pays a joué pour le capitalisme mondial. Pendant plus d’un siècle, l’Afghanistan a représenté pour les puissances impérialistes une clé pour établir leur contrôle et leur hégémonie sur l’Asie centrale. Ce qui a commencé comme le "Grand Jeu" entre les empires britannique et russe au XIXe et au début du XXe siècle s’est poursuivi même après l’accession de l’Afghanistan à la souveraineté, d’abord par le biais d’alliances souples, puis par une intervention militaire active.

Une grande partie du développement de l’Afghanistan a été encadrée par la guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans la compétition américano-soviétique pour l’hégémonie politique, l’Afghanistan est devenu un important bénéficiaire de l’aide des deux pays. À partir des années 1950, le développement a été largement alimenté par l’aide financière internationale, les financements étrangers fournissant en moyenne 75 % du capital des plans quinquennaux entre 1956 et 1972. En 1973, les investissements étrangers fournissaient près des deux tiers des recettes de l’État. Ces investissements étaient bien sûr assortis de conditions : ils n’étaient pas destinés à la planification et au développement centralisés de l’économie afghane, mais aux priorités géostratégiques des pays donateurs. Depuis le début des guerres qui ont duré plusieurs décennies, cette dépendance à l’égard de l’aide étrangère s’est accentuée, car la petite industrie du pays a été détruite par les occupations militaires successives. Au cours des 20 dernières années, l’économie afghane a été singulièrement alimentée par l’aide internationale : quelque 404 millions de dollars en 2002-2003 ; et 15,7 milliards de dollars en 2010-2011, soit la quasi-totalité du PIB de l’Afghanistan cette année-là. En 2020, les investissements étrangers représentaient 42,9 % du PIB de l’Afghanistan. Ce changement ne repose toutefois pas sur le développement de l’économie et des infrastructures, mais sur la chute de l’aide étrangère à mesure que les Talibans gagnaient des territoires. Comme pendant la guerre froide, l’Afghanistan reste un État rentier.

Où en sont les droits des femmes ?

L’exploitation capitaliste est au cœur de l’oppression des femmes. En Afghanistan, le capitalisme est directement responsable de la fracture croissante entre les zones rurales et urbaines, qui maintient les masses dans le traditionalisme et le patriarcat. Les femmes des villes, en particulier celles de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, ont énormément bénéficié des vagues successives de réformes et de l’aide étrangère. Elles ont pu s’éduquer, entrer dans la vie sociale et politique, ce qui a été rendu possible par le travail d’"aide" des ONG qui agissent comme des agents de l’impérialisme et maintiennent la dépendance de l’Afghanistan. Comme le note Samia Walid de RAWA dans l’interview cité plus haut, « les ONG sont une partie importante de l’épine dorsale de l’impérialisme dans notre pays. L’ONG-isation, selon nous, est presque aussi dangereuse que la formation du gouvernement fantoche de l’Afghanistan. Les ONG formées en Afghanistan sont presque toutes financées par les États-Unis et d’autres puissances occidentales. Elles sont un foyer de recrutement de jeunes pour former les futurs gouvernements fantoches de l’Afghanistan qui auront l’apparence d’un gouvernement moderne et démocratique, mais dont les têtes seront soumises à un lavage de cerveau pour servir de laquais beaucoup plus loyaux à ces puissances. Les ONG sont également utilisées pour éradiquer le nationalisme et la lutte révolutionnaire des esprits de nos jeunes en leur offrant d’énormes salaires et des vies à l’étranger ».

En effet, la constitution afghane prétend être l’une des constitutions les plus "progressistes" au monde, mettant en avant les garanties pour les femmes. Avant la prise du pouvoir par les talibans, les femmes représentaient 30 % du gouvernement. Pourtant, la plupart des femmes continuent d’être confrontées à la discrimination et à la violence dans la vie quotidienne. Si certaines femmes des villes peuvent récolter les fruits des réformes constitutionnelles, la majorité des femmes rurales et des travailleuses continuent de vivre dans la pauvreté et sont soumises au traditionalisme. Les femmes ont peut-être gagné la guerre sur le papier, mais le fait que les conditions matérielles des masses ouvrières et rurales ne se soient pas améliorées constitue un obstacle réel qui aggrave l’oppression des femmes dans tout l’Afghanistan.

Les femmes ne sont pas seulement contraintes à un travail de reproduction sociale, mais, comme de nombreux jeunes enfants afghans, elles sont souvent obligées de travailler pour peu ou pas d’argent dans l’intérêt de la famille. Dans les familles les plus pauvres, les femmes sont souvent mariées à un jeune âge pour alléger la charge financière. En outre, face à une pauvreté écrasante, la tradition et les liens de parenté apportent un confort social et économique. En Afghanistan, cela se traduit par le renforcement du conservatisme islamique et du patriarcat, le rejet de l’individualisme et, par conséquent, des droits des femmes, considérés comme contraires à l’islam et au mode de vie traditionnel. Les femmes vivant dans les campagnes déchirées par la guerre sont confrontées à d’autres obstacles : le conflit armé restreint leur liberté de mouvement et elles doivent souvent compter sur la sécurité offerte par leurs chaperons masculins dans la sphère publique.

Le combat contre l’oppression de genre est un combat contre le capitalisme

Ces femmes ne sont pas simplement des victimes passives de l’oppression. Elles font fonctionner la société. Avant la guerre comme aujourd’hui, la société rurale était en grande partie fondée sur le lien de parenté, avec une large division du travail. Outre les tâches de reproduction sociale telles que la garde des enfants, la cuisine et la gestion des finances du ménage, les femmes jouent un rôle central dans les champs, préparant le sol pour la saison, labourant la terre et récoltant les cultures. Les femmes sont également les créatrices traditionnelles des célèbres tapis et objets artisanaux de l’Afghanistan. Elles participent de plus en plus à la production de bétail et à la transformation des produits laitiers. Pourtant, une grande partie de ce travail et de cette participation à l’économie reste invisible, car les femmes sont rarement, voire jamais, rémunérées pour leur travail. Lorsqu’elles sont payées, leur salaire ne représente qu’une fraction de celui des hommes.

Les rôles traditionnels liés au genre limitent la mobilité des femmes. L’incapacité des femmes qui fabriquent des objets artisanaux à se rendre dans les bazars et à vendre directement leurs produits signifie qu’elles doivent compter sur les membres masculins de leur famille ou sur d’autres intermédiaires pour la vente finale. Malgré leur invisibilité, les femmes rurales et les femmes qui travaillent jouent un rôle considérable dans l’économie afghane. Comme le notent les autrices de l’ouvrage intitulé Women and Nation Building, à la page 112 : « En somme, toute cette activité économique féminine "traditionnelle", rémunérée ou troquée, a probablement plus de valeur qu’il n’y paraît. Dans l’économie hautement informelle de l’Afghanistan, où l’on estime que 80 à 90 % de l’activité se situe dans l’économie souterraine ou grise, le troc et le travail non monétisé deviennent très importants. Et, bien que les femmes n’aient pas le droit de vendre des produits au marché, elles peuvent échanger des articles tels que des objets d’artisanat ou les œufs de leurs poules dans leurs villages. Cependant, ce type de valeur, tout en contribuant à l’économie globale de l’Afghanistan, ne contribue pas proportionnellement à l’effort requis au bénéfice des femmes elles-mêmes ou de leurs ménages ».

En Afghanistan, comme dans une grande partie du monde, le patriarcat et le capitalisme se mêlent ainsi pour maintenir l’exploitation et l’oppression continue des femmes. Peu ou pas payées - ce qui est justifié par la "tradition" - les femmes rurales et les femmes qui travaillent constituent une main-d’œuvre essentielle au fonctionnement de la société. L’exploitation de leur travail - qu’il s’agisse du travail de reproduction sociale ou autre - contribue à la précarisation continue de la classe ouvrière afghane dans son ensemble. L’égalité que le droit bourgeois promet aux femmes n’a pas signifié une égalité dans les faits. La lutte pour les droits des femmes ne peut donc être séparée de l’oppression matérielle à laquelle la majorité des femmes est confrontée sous le capitalisme, qui utilise tous les outils à sa disposition, y compris la "tradition", pour maintenir la précarisation des femmes.

Les femmes de RAWA affirment que ce n’est que par une lutte révolutionnaire contre l’impérialisme, le fondamentalisme et leurs alliés nationaux que l’émancipation des femmes, la justice et la démocratie sont possibles. Cela est vrai. Mais comme l’ont montré les cent dernières années d’influence et de domination impérialiste, la question des droits démocratiques est inséparable de l’oppression de classe. Les femmes rurales et ouvrières d’Afghanistan, qui sont confrontées à la double oppression de genre et de classe, ont peu en commun avec les femmes bourgeoises urbaines qui se sont enrichies au fil des décennies en s’alliant aux intérêts capitalistes. Pour que les femmes afghanes renversent le joug du patriarcat, il est crucial de lutter non seulement contre l’impérialisme mais aussi contre leur propre bourgeoisie nationale, qui maintient l’oppression de classe à ses propres fins, et de prendre la voie de la révolution socialiste.

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