Penser la révolution avec Trotsky

La question de l’émancipation des femmes dans l’œuvre de Léon Trotsky

Andrea D’Atri

La question de l’émancipation des femmes dans l’œuvre de Léon Trotsky

Andrea D’Atri

Léon Trotsky n’a écrit aucun ouvrage consacré spécifiquement à l’analyse de l’oppression patriarcale. Pourquoi, alors, existe-t-il tant d’ouvrages — sur plus de cinq décennies — qui compilent des discours, de courts articles ou des chapitres de ses œuvres dans lesquels il aborde la question des femmes ?

La première anthologie, parue sous le nom de Women and the Family [La femme et la famille], chez Pathfinder Press, date de 1970. Avec une introduction de Caroline Lund [1], l’édition rassemble les textes suivants : « De l’ancienne famille à la nouvelle », qui constitue le chapitre VI de Les questions du mode de vie (1923) ; « Lettre à une assemblée de femmes ouvrières à Moscou » (1923) ; « La protection de la maternité et la lutte pour la culture » et « Construire le socialisme implique d’émanciper les femmes et de protéger les mères » (1925), deux documents adressés à la troisième Conférence sur la protection de la maternité et de l’enfance qui s’est tenue en Union soviétique [2] ; « Relations familiales sous les soviets » (1932), qui sont les réponses à quatorze questions formulées par l’hebdomadaire Liberty des États-Unis et « Thermidor au foyer » (1936), qui est l’une des sections du chapitre VII de La Révolution trahie [3]. D’autres réimpressions et rééditions ont suivi.

En 1974, l’ouvrage paraît en espagnol, au Mexique, et constitue le vingtième volume des œuvres de Léon Trotsky publiées par Juan Pablos Editor. Sous le titre La Mujer y la Familia, les mêmes textes sont compilés, mais avec des traductions du russe qui avaient été faites par Andreu Nin [4] quand Trotsky était encore en vie et que va collecter la, alors très jeune, Verónica Volkow [5]. En 1977, l’ouvrage est publié dans la collection Cuadernos de Anagrama à Barcelone sous le titre Escritos sobre la cuestión femenina [Écrits sur la question féminine]. Cette édition comprend également le long article « La revolución socialista y la lucha por la liberación de la mujer » [La révolution socialiste et la lutte pour la libération des femmes] de 1973, de Mary Alice Waters [6]. Les deux publications ont été suivies par d’autres de différents éditeurs, y compris des versions miméographiées par des groupes politiques trotskystes dans différentes langues.

Ce n’est pas un hasard si ces textes, compilés dans un même volume, ont circulé au moment où la deuxième vague du féminisme se développait dans les pays centraux. Dans le cadre des mobilisations de la jeunesse contre la guerre du Vietnam, des processus de libération nationale en Afrique, des grèves de masse dans les pays centraux et de la remise en cause des régimes bureaucratiques en Europe de l’Est, une « nouvelle gauche » concernée par les questions d’oppression sociale et de culture a émergé. Elle a montré un grand intérêt pour ces discours et articles, non seulement parce que Trotsky avait été, dans le passé, le grand leader de l’opposition de gauche à l’aile stalinienne du parti bolchevique et tout au long de la dégénérescence de l’État ouvrier ; mais aussi parce qu’il a proposé, pendant plusieurs décennies, une lecture de la question féminine qui se situait à l’opposé du discours officiel des partis communistes. Ceux-ci, même dans les années 70, défendaient un marxisme dogmatique et déformé et une vision idyllique des prétendus « socialismes réels », qui rentraient en confrontation avec le féminisme radical naissant.

Il est probable qu’avec la défaite des mouvements de masses et l’avancée de la restauration capitaliste à l’échelle mondiale, dans les décennies suivantes, ces articles et discours concis mais percutants de Léon Trotsky, aient perdu tout intérêt pour un mouvement de femmes qui — pour différentes raisons — s’est éloigné vers des positions diamétralement opposées à celles d’un féminisme socialiste révolutionnaire. Nous osons affirmer — presque sans crainte de nous tromper — que, dans les années 90, seule une poignée de marxistes s’y sont accrochés, y cherchant quelques fondements qui nous permettraient de nous délimiter radicalement de la version stalinienne, vulgaire et caricaturale, des positions marxistes sur la question des femmes. Une version qui a permis au stalinisme de justifier ses politiques conservatrices, tout en donnant des arguments au libéralisme triomphant pour attaquer la gauche.

Pour les plus oubliées et les plus opprimées de la classe ouvrière

Le premier texte connu sur la question féminine, qui ne figure généralement pas dans les anthologies, est le discours prononcé lors de la deuxième Conférence mondiale des femmes communistes (1921). Une conférence qui s’est tenue en même temps que le troisième Congrès de l’Internationale communiste, entré dans l’histoire comme une « école de stratégie révolutionnaire » [7].

Il s’agissait d’un congrès difficile de l’Internationale, où Lénine et Trotsky étaient initialement minoritaires face à une tendance d’ultragauche dirigée par les délégués de la section allemande. Les ultragauches soutenaient que la crise économique du capitalisme allait irrémédiablement vers une accentuation des mobilisations des masses, sans moments de reflux, ouvrant en permanence la possibilité d’une prise du pouvoir. De cette analyse, il ressortait que la stratégie des partis communistes devait être celle d’une « offensive permanente ». Une caractérisation qui était contradictoire avec la situation de reflux de la lutte des classes et dont la politique qui en découlait conduisait, dangereusement, à l’isolement des partis communistes et des secteurs les plus avancés du mouvement ouvrier par rapport aux masses [8].
Cette tendance s’est également exprimée lors de la deuxième Conférence mondiale des femmes communistes, remettant en question le brouillon des « Thèses pour la propagande entre les femmes » qui sera ensuite approuvé, d’abord par les déléguées et, quelques jours plus tard, au Congrès de l’Internationale. Dans leur débat, les déléguées de la tendance d’ultragauche minimisaient l’importance de la lutte pour le droit de vote et considéraient que la participation des communistes aux parlements était, en soi, une déviation réformiste.

La dirigeante la plus respectée des femmes communistes était l’allemande Clara Zetkin. Proche des positions politiques de Lénine, elle fut la cible d’attaques de la délégation du parti communiste allemand, avant et pendant le congrès. La tendance ultragauche s’appuyait notamment sur le prestige acquis par la révolutionnaire russe Alexandra Kollontai — qui était proche de ses positions politiques — pour tenter de faire écarter Zetkin de la direction du mouvement des femmes communistes, ce dont Lénine l’avait averti. Que Clara Zetkin écrive le brouillon des Thèses était une idée de lui, comme elle le rappelle affectueusement dans ses Souvenirs de Lénine [9]. Ce « brouillon », dans la continuité de la position défendue par Lénine et Trotsky contre l’aile ultragauche, soulevait la nécessité de renforcer le travail politique des partis communistes parmi et en direction des travailleuses, suivant la ligne tracée par Inès Armand l’année précédente sur l’importance de mobiliser les « couches les plus arriérées, les plus oubliées et opprimées et les plus humiliées de la classe ouvrière et des travailleurs pauvres » [10].

Dans son discours aux déléguées de la deuxième Conférence mondiale des femmes communistes, Trotsky déclaré, dans le même sens, que « dans le progrès du mouvement ouvrier mondial, les femmes prolétariennes jouent un rôle primordial. Je dis cela, non pas parce que je m’adresse à une conférence de femmes, mais parce que les chiffres sont suffisants pour montrer le rôle important que jouent les ouvrières dans le mécanisme du monde capitaliste [...]. Et, d’une manière générale, dans le mouvement ouvrier mondial, l’ouvrière se situe précisément au niveau du secteur du prolétariat [...] le plus arriéré, le plus opprimé, le plus humble parmi les humbles. Et c’est précisément pour cette raison que, dans les années de la colossale révolution mondiale, ce secteur du prolétariat peut et doit devenir la partie la plus active, la plus révolutionnaire et ayant la plus grande capacité d’initiative de la classe ouvrière. Naturellement, la seule énergie, la seule disposition à attaquer, ne suffit pas. Mais en même temps, l’histoire est remplie de faits comme celui que nous avons souligné, à savoir que pendant une phase plus ou moins prolongée avant la révolution, dans le secteur masculin de la classe ouvrière, surtout parmi ses couches les plus privilégiées, s’accumule une prudence excessive, un conservatisme excessif, beaucoup d’opportunisme et une trop grande adaptabilité. Et la façon dont les femmes réagissent contre leur propre retard et oppression, cette réaction, je le répète, peut jouer un rôle colossal dans l’ensemble du mouvement révolutionnaire » [11].

Ce débat crucial dans l’histoire de l’Internationale communiste se reflète dans le discours de Trotsky à la deuxième Conférence mondiale des femmes communistes et se retrouve également dans la synthèse des « Thèses pour la propagande entre les femmes » [12], rédigée par Clara Zetkin dans la ligne de la position de Lénine et Trotsky, mais amendée par d’autres dirigeants communistes plus proches de l’aile ultragauche, comme Alexandra Kollontai.

Briser le silence qui entoure les questions du mode de vie

Les textes les plus connus de 1923 sont pour la plupart des chapitres de Les questions du mode de vie. Selon Trotsky lui-même, dans l’introduction de ce livre, il avait constaté « qu’il manquait dans la bibliothèque du Parti une petite brochure qui, sous la forme la plus populaire, montrerait à l’ouvrier et au paysan moyens le lien qui unit certains faits et certains phénomènes de notre époque de transition et qui, tout en indiquant une juste perspective, servirait d’arme pour l’éducation communiste ». Pour en discuter, il organisa une assemblée de propagandistes du parti à Moscou, où il distribua un questionnaire et ouvrit les débats. Il note à ce propos que « les problèmes relatifs à la famille et au mode de vie passionnèrent tous les participants ». C’est sur cette base que fut créée la brochure, qu’il ne considéra finalement pas comme étant un texte à destination des masses, mais dont il proposa qu’elle soit adressée « en premier lieu aux membres du Parti, aux dirigeants des syndicats, des coopératives et des organismes culturels » [13].

En deux mois seulement, il rédige une préface à la deuxième édition où il rend compte des critiques reçues par une section du parti : « quelques têtes éclairées tentent, pour autant que le sache, d’opposer les tâches relatives à la culture du mode de vie aux tâches révolutionnaires. Une telle approche ne peut être définie que comme une grossière erreur politique et théorique » [14]. Il n’est pas difficile de voir d’où viennent ces critiques, au contenu résolument mécanique.
En 1923, alors que Lénine est hors-jeu en raison de sa grave situation de santé, le processus de bureaucratisation du parti et de l’État ouvrier s’accélère [15]. Staline, Zinoviev et Kamenev appellent à suivre un « cours nouveau », face au mécontentement qui se répandait au sein du parti et déclenchent une campagne de diffamation contre Trotsky et d’autres dirigeants de l’opposition [16]. Les articles de Trotsky publiés dans la Pravda contre ce « cours nouveau » seront compilés plus tard dans cet ouvrage qui analyse le bureaucratisme et anticipe les dangers politiques générés par la relation du parti avec l’appareil de l’État ouvrier. Mais avant cela, Trotsky prépare sa bataille contre le bureaucratisme dans Les questions du mode de vie, qui est généralement publié avec les articles compilés sous le titre Cours Nouveau.

Sa préoccupation centrale est la lutte contre le retard social et culturel dans lequel sont plongées les masses ouvrières et paysannes, car celui-ci conditionne leur capacité à affronter la bureaucratie. Le dépassement de l’ignorance et des abrutissantes coutumes ancestrales devient un facteur décisif pour élever le niveau culturel des masses et rompre avec l’atavisme et la soumission aux pouvoirs établis, afin de construire le socialisme consciemment. Le chercheur russe Alexandre Reznik souligne dans « Léon Trotsky, la politique et la culture dans les années 1920 » que « le débat sur Les questions du mode de vie était une forme de débat politique indirect sur les formes de construction du socialisme dans des conditions de paix, au cours duquel se révélaient “l’opinion publique” et l’activité des “bases” qui pourraient réformer le “régime interne” qui gravitait autour de la bureaucratie ».
Du régime tsariste, la Russie avait hérité près de 90 % de femmes analphabètes. La guerre mondiale et la guerre civile les avaient poussées à travailler dans les usines ; mais la révolution a dû travailler dur pour éliminer cette différence brutale avec les travailleurs masculins. Pour Trotsky, comme pour d’autres dirigeants et dirigeantes bolcheviques, les lois ne suffisaient pas si les femmes n’étaient pas libérées de « l’esclavage domestique ». Et pourtant, la seule prise en compte du statut juridique des femmes dans la révolution permet de constater que leurs droits civils, sociaux et politiques sont alors largement supérieurs à ceux des masses féminines dans les démocraties capitalistes les plus avancées d’Europe : le droit de vote et d’être élues, le divorce, l’avortement, le droit d’avoir une carte d’identité et de travailler contre un salaire sans demander l’autorisation du parent ou du conjoint. La révolution a dépénalisé l’homosexualité et a permis d’alphabétiser la population à grande échelle. Cependant, Trotsky pensait que seule l’intégration croissante des femmes dans la vie sociale — et pas seulement dans la production — permettrait de combattre à un rythme accéléré les siècles de retard et d’obscurantisme imposés par l’ordre patriarcal sous l’influence de l’Église orthodoxe.

Pour parvenir à cette participation des femmes à la vie politique, sociale et culturelle, il était nécessaire de faire des progrès considérables dans la socialisation du travail domestique et des soins. « Établir l’égalité politique de la femme et de l’homme dans l’État soviétique — c’est un des problèmes, le plus simple. […]. Mais établir l’égalité effective de l’homme et de la femme dans la famille — voilà qui est incomparablement plus compliqué. […]. Si une femme est asservie à sa famille, à la cuisine, à la lessive et à la couture, ses possibilités d’agir dans la vie sociale et dans la vie de l’État sont réduites à l’extrême » [17].

Suivant la tradition des socialistes utopistes français du XIXe siècle — de même que Marx, Engels, Lénine et d’autres classiques du socialisme révolutionnaire — Trotsky partageait également la maxime de Charles Fourier selon laquelle « dans une société donnée, le degré d’émancipation de la femme est la mesure naturelle de l’émancipation générale » [18]. Il considérait donc que la révolution socialiste ne méritait pas d’être qualifiée ainsi tant que les femmes continueraient à être soumises à « l’esclavage domestique » des travaux du foyer. « Il est évident que tant que l’égalité de l’homme et de la femme ne sera pas établie dans la famille, on ne pourra pas parler sérieusement de leur égalité dans la production ni même de leur égalité politique » [19].

Au milieu d’une situation économique et politique difficile pour l’État ouvrier, en plein processus de bureaucratisation, Trotsky appela les femmes à se battre pour obtenir la plus grande socialisation du travail domestique possible. Il appela tout d’abord les femmes à lutter consciemment contre l’inertie et les habitudes aveugles, et dans sa « Lettre à une assemblée de femmes travailleuses à Moscou », il insista sur le fait qu’il « est nécessaire que la pression de l’opinion publique des femmes travailleuses fasse tout ce qui peut être fait, selon nos forces et nos ressources actuelles » [20]. De fait, il était convaincu que « la première tâche, la plus profonde et la plus urgente, est de briser le silence qui entoure les questions du mode de vie » [21].

Au front de la lutte pour le monde « nouveau », les personnes qui ont le plus souffert de « l’ancien »

Loin de la vision caricaturale que le dénommé « socialisme réel » offrait au monde, où l’État devenait un fournisseur de services et de droits pour les masses devenues de simples récepteurs « passifs » des concessions aimables du leader, Trotsky propose d’avancer par un processus démocratique large et dialectique, où l’initiative des masses devient une valeur fondamentale et où l’État ouvrier doit conseiller et assister pour que ses objectifs se réalisent : « Pour la transformation de la vie quotidienne, deux voies s’ouvrent : l’une d’en bas, l’autre d’en haut. La voie “d’en bas” est celle de la combinaison des ressources et des efforts particuliers des familles. C’est la voie de la création d’unités familiales élargies, dotées de cuisines et de laveries collectives, etc. La voie “d’en haut” est celle de l’initiative d’État ou des soviets locaux à l’égard de la construction des logements ouvriers groupés et des restaurants, des laveries et des crèches communales. Dans un État ouvrier et paysan, il ne peut y avoir de contradiction entre ces deux voies ; au contraire l’une doit compléter l’autre. Les efforts de l’État ne mèneraient nulle part sans la lutte indépendante de la part des familles ouvrières pour un nouveau mode de vie. Néanmoins sans les conseils et l’aide des soviets locaux et des autorités de l’État, même les initiatives les plus énergiques de la part des familles ouvrières ne pourraient mener à des réussites importantes » [22].

Opposé à l’attitude de la bureaucratie qui repousse la participation active des masses dans l’administration de l’État ouvrier et de son autonomie, il note : « une double voie mène à la famille de type nouveau : a) l’éducation de la classe et de l’individu dans la classe, et b) l’enrichissement matériel de la classe qui forme l’État. Ces deux mécanismes sont étroitement liés entre eux » [23]. Trotsky écrit également : « Il ne peut bien sûr être question d’une intervention contraignante venue d’en haut, c’est-à-dire d’une bureaucratisation des phénomènes nouveaux du mode de vie. Seule la création collective des larges masses, aidée par la fantaisie, par l’imagination créatrice, par l’initiative des artistes, peut progressivement, au cours des années et des décennies à venir, nous mener sur la voie de formes de vie nouvelles, spiritualisées, ennoblies, imprégnées de théâtralité collective » [24].

De plus, la vision de Trotsky n’a rien à voir avec la position grossière des économistes selon laquelle la révolution devrait traverser une période de développement économique et technologique sans mettre les besoins des femmes au centre, pour arriver, plus tard et automatiquement, à l’émancipation des femmes.
Le dirigeant révolutionnaire comprend la psychologie des masses, épuisées par les efforts d’insurrection, de guerre civile, de famine et des maladies. Il analyse les profondes contradictions d’une période créative et transformatrice qui se heurte constamment aux forces opposées du passé, aux coutumes profondément enracinées et aux limites matérielles. Il voit que ces changements ne seraient authentiques que s’ils étaient fondés sur le désir des masses d’élever leur niveau culturel et d’abandonner les coutumes abrutissantes du passé, que le « cours nouveau » de la bureaucratisation reproduit, dans une tentative de faire taire les initiatives les plus audacieuses des masses.

Il estime qu’une réforme radicale de tout l’ordre de la vie familiale « exige de la classe ouvrière dans son ensemble une conscience aiguë des problèmes et des efforts à faire ; cela suppose, dans la classe ouvrière elle-même, un énorme travail d’éducation culturelle » [25]. Sans cette participation consciente des masses à la construction de leur propre destin, sans ce « désir de culture et de progrès », il est impossible d’imaginer la transformation radicale des coutumes ancestrales, de l’institution familiale et de la situation des femmes. Le socialisme est un projet qui se construit consciemment, pas un automatisme économique, qui culminerait avec la prise du pouvoir par la classe ouvrière. C’est au contraire à ce moment-là que commence la gigantesque tâche de transformation, qui consiste principalement à liquider les anciens liens et institutions qui soumettent les femmes au rabaissement et à la subordination à l’égard des hommes.

Il ne dispense pas tous les militants conscients de travailler à la transformation de la vie familiale, mais il attend aussi que les femmes révolutionnaires soient à la tête de cette bataille. Il écrit que « malheureusement l’inertie et l’habitude constituent une force conséquente. Nulle part l’habitude aveugle et stupide, n’est plus forte que dans la vie quotidienne, sombre et fermée des familles. Et qui est en premier lieu appelé à lutter contre la situation barbare de la famille sinon la femme révolutionnaire ? » [26]. C’est ce qu’il souligne dans le dernier chapitre de Les questions du mode de vie : « Tout comme nous avons nos agitateurs des masses, nos agitateurs des industriels, nos propagandistes antireligieux, nous devons former nos propagandistes et agitateurs en matière de coutumes. Comme les femmes sont les plus dépossédées en raison de leurs limitations actuelles et que la coutume pèse plus lourdement sur leurs épaules, on peut supposer qu’à cet égard, les meilleurs agitateurs sortiront de leurs rangs » [27]. Et dans sa lettre à l’assemblée des travailleuses de Moscou, il précise que « ceux qui luttent le plus énergiquement et le plus conséquemment pour le nouveau sont ceux qui souffrent le plus du vieux » [28].

Regarder la vie à travers les yeux des femmes

L’approche particulière de Trotsky sur la question des femmes est profondément liée à sa pensée — loin de tout dogmatisme et économicisme — sur le caractère permanent de la révolution. Une réflexion qu’il a commencée en 1906, mais qui s’exprime pleinement dans la généralisation qu’il a faite en 1928, dans sa Théorie de la révolution permanente [29]. C’est ainsi que Trotsky formule le deuxième aspect permanent de la révolution : « La société ne fait que changer sans cesse de peau. Chaque phase de reconstruction découle directement de la précédente. Les événements qui se déroulent gardent par nécessité un caractère politique, parce qu’ils prennent la forme de chocs entre les différents groupements de la société en transformation. Les explosions de la guerre civile et des guerres extérieures alternent avec les périodes de réformes “pacifiques”. Les bouleversements dans l’économie, la technique, la science, la famille, les mœurs et les coutumes forment, en s’accomplissant, des combinaisons et des rapports réciproques tellement complexes que la société ne peut pas arriver à un état d’équilibre » [30].

Ceci est une bonne synthèse de l’intense activité de transformation, dans tous les domaines, qui a eu lieu pendant les premières années de la révolution de 1917 ; un processus qui a été rapidement bloqué puis a subi un profond retournement pendant la bureaucratisation stalinienne. De ce point de vue, on peut comprendre son idée que jeter les bases matérielles d’une véritable émancipation féminine était une tâche primordiale de la révolution russe de 1917.

Par ailleurs, cet angle d’analyse sera fondamental, des années plus tard, pour retracer sa critique du recul en matière de droits et de culture imposé par Staline aux masses féminines ; et qui mériterait une autre analyse approfondie. Les articles, discours, fragments ou chapitres dispersés dans le vaste ouvrage de Trotsky, dans lequel il aborde la question féminine, peuvent être rassemblés selon ces deux axes : l’émancipation des femmes comme tâche fondamentale de la révolution prolétarienne (économique, politique et culturelle) et la réaction conservatrice du stalinisme, dans la vie quotidienne et la famille, comme démonstration totale de la dégénérescence de l’État ouvrier.

Si les socialistes utopiques ont légué au marxisme révolutionnaire cette maxime selon laquelle le degré d’émancipation des femmes dans une société est la preuve du développement de l’émancipation générale, c’est Trotsky qui a révélé — dans cette perspective — combien la révolution prolétarienne avait à faire pour liquider les attaches archaïques des femmes russes qui, même dans le processus social le plus convulsif vécu jusque-là, étaient désavantagées par rapport aux hommes.
Mais, en plus, il a examiné plus tard, avec les mêmes critères, la subordination des femmes dans la famille et la perte de leurs droits dans l’Union soviétique des années 1930, dans son analyse documentée sur la bureaucratisation de l’État ouvrier sous la direction de Staline [31]. Il a également accordé une attention particulière à l’état d’esprit des femmes dans son analyse des autres pays du monde capitaliste, afin de mesurer la radicalité et la profondeur des situations et des processus révolutionnaires. Gagner l’adhésion des travailleuses au parti révolutionnaire et à son programme sera d’une importance cruciale : les secteurs les plus opprimés de la classe ouvrière — comme les femmes — et ceux qui ne portent pas sur leurs épaules les défaites du passé — comme la jeunesse — sont, pour Trotsky, ceux qui pourront renouveler les forces du prolétariat révolutionnaire, dont les organisations, à la fin des années 1930, sont, selon lui, minées par « des bureaucrates et des arrivistes déçus » [32]. Ces élaborations des années 1930, jusqu’à son vil assassinat par un agent stalinien en août 1940, mériteraient un autre long article.

Ces préoccupations théoriques, politiques et programmatiques de Trotsky sont une raison suffisante pour considérer que, au-delà du fait qu’il n’a pas produit de travail abouti sur les origines et la portée de l’oppression patriarcale, ses réflexions sur la question des femmes tracent plus que des pistes — avec près d’un siècle d’expériences politiques et de développements théoriques — pour un féminisme anticapitaliste, socialiste et révolutionnaire [33]. D’autant plus à une époque où la gauche institutionnelle tente de limiter la portée du mouvement féministe à un horizon de réformes ; tandis que diverses théories post-modernes — par ignorance ou par malveillance — cherchent à identifier le marxisme avec un économisme réductionniste et à simplifier sa longue histoire de luttes théoriques, politiques et programmatiques à la vulgate stalinienne [34].

Ses mots trouvent toujours un écho aujourd’hui, alors que les femmes constituent plus de 40 % de la classe salariée dans le monde, et sont en grande majorité dans les secteurs les plus précarisés, surexploités et opprimés de cette classe, alors qu’elles continuent à être l’objet de la violence masculine, de discriminations et d’inégalités dans tous les domaines de la vie. Toutes les personnes, sans distinction de genre, qui se revendiquent de la lutte contre l’oppression et d’un féminisme anticapitaliste, socialiste et révolutionnaire, ne peuvent que souscrire aux mots de Trotsky d’il y a un siècle : « Il est vrai que dans la sphère de la vie quotidienne, l’égoïsme des hommes n’a pas de limites. Si nous voulons vraiment transformer les conditions de vie, nous devons apprendre à les voir à travers les yeux des femmes [35]. » Il s’agit de construire un « regard » suffisamment radical pour ne pas s’arrêter à la conquête provisoire de droits élémentaires qui, dans une grande partie du monde — même un siècle après la rédaction de ces textes — manquent encore ; et avancer de manière décisive dans l’abolition de toutes les oppressions, tout en liquidant l’irrationalité de l’exploitation capitaliste qui, pour des millions d’êtres humains, a transformé la planète en une terrible prison.

[1] Caroline Lund (1944-2006), dirigeante de la Young Socialist Alliance puis du Socialist Workers Party des États-Unis.
[2] Cette même année, Trotsky est exclu de toutes les fonctions politiques publiques, après avoir été battu dans le débat du parti contre la bureaucratisation. En 1928, il est déporté à Alma Ata et, en 1929, il est expulsé de l’Union soviétique, où il ne pourra plus revenir.
[3] Début des procès de Moscou qui, par le biais de fausses accusations, ont abouti à la condamnation à mort ou à l’exil d’importants dirigeants bolcheviques.
[4] Andreu Nin (1892-1937), professeur, syndicaliste et politicien révolutionnaire catalan, fondateur du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Arrêté et liquidé par les autorités républicaines pendant la guerre civile espagnole. Il a traduit en espagnol de nombreuses œuvres de marxistes russes et des classiques de la littérature russe.
[5] Verónica Volkow (1955), docteure en lettres, poète, essayiste et narratrice mexicaine, fille d’Esteban Volkov (petit-fils de Léon Trotsky et Aleksandra Sokolovskaya, qui a vécu avec lui et Natalia Sedova pendant leurs dernières années d’exil au Mexique).
[6] Mary-Alice Waters (1942) a été secrétaire nationale de la Young Socialist Alliance, puis dirigeante du Socialist Workers Party des États-Unis. Elle a été rédactrice en chef de son journal The Militant, et de sa revue théorique New International. Au début des années 1980, avec Jack Barnes et d’autres dirigeants du SWP, elle a renoncé au trotskysme et à la théorie de la révolution permanente, en établissant des liens avec le parti communiste cubain et le Front sandiniste de libération nationale. Elle préside actuellement la maison d’édition Pathfinder Press.
[7] Tenu à Moscou entre le 22 juin et le 12 juillet 1921, ce congrès approuve les « Thèses pour la propagande entre les femmes ».
[8] Voir Leon Trotsky (2017), Les cinq premières années de l’Internationale communiste, Ediciones del IPS, Buenos Aires.
[9] Clara Zetkin, Souvenirs sur Lénine, Editorial Grijalbo, Barcelona, p. 49.
[10] Inès Armand (1921), « Rapport sur la première conférence internationale des femmes communistes ». La dirigeante bolchevique, née en France en 1874, présidait le Zhenotdel (le corps politique féminin du parti russe), mais elle est morte en 1920 du choléra.
[11] Quelques jours plus tard, il est chargé d’ouvrir le troisième congrès de l’Internationale communiste avec un rapport sur la crise économique mondiale et les nouvelles tâches des révolutionnaires. Il y reprend cette même analyse de la situation mondiale et se prononce contre la conception mécaniste des ultra-gauches qui voyaient une relation directe entre catastrophe économique et radicalisation de la situation politique. En Allemagne, la révolution a été détournée par des concessions et des réformes démocratiques qui ont permis la division et l’isolement de l’avant-garde des masses. Trotsky établit que la lutte pour le pouvoir n’est pas immédiatement posée, mais il souligne qu’il faut conquérir les masses. Le Congrès de l’Internationale communiste débat alors de la tactique du front unique ouvrier, contre les ultra-gauches qui soutenaient que la croissance du Parti communiste, en soi, en ferait un facteur objectif de la lutte directe pour le pouvoir.
[12] Les quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, 1973, Cuadernos de Pasado y Presente, Buenos Aires, volume II.
[13] Leon Trotsky (1923), Les questions du mode de vie, préface à la première édition.
[14] Leon Trotsky (1923), Les questions du mode de vie, préface à la deuxième édition.
[15] En 1922, Lénine avait déjà subi deux accidents vasculaires cérébraux et dans les premières semaines de 1923, il termina la rédaction des notes de son testament politique, considéré comme la synthèse de ses dernières batailles politiques contre l’appareil du parti. Dans ce document, il se délimite clairement de Staline et met en garde contre le processus de bureaucratisation du parti sous sa direction politique en tant que nouveau secrétaire général ; il critique la voie bureaucratique adoptée dans l’intégration des nationalités opprimées par la Russie à l’Union soviétique et fait explicitement référence à la nécessité que Trotsky occupe le poste de secrétaire du parti, proposant un bloc politique pour faire face à Staline et au danger de bureaucratisation. En 1923, il subit un nouvel AVC et perd la capacité de parler. Finalement, il meurt le 21 janvier 1924.
[16] Entre-temps, en Allemagne, la situation devient de plus en plus critique pour les masses. La France occupe la région industrielle de la Ruhr, des usines sont fermées, cinq millions de travailleurs perdent leur emploi et l’inflation atteint des niveaux extraordinaires. Vers la fin de cette année, une nouvelle insurrection en Allemagne est écrasée.
[17] Leon Trotsky (1923), Les questions du mode de vie, chapitre VI : « De l’ancienne famille à la nouvelle ».
[18] Citée dans F. Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique
[19] Leon Trotsky, ibidem
[20] Leon Trotsky (1923), « Lettre à une assemblée de femmes travailleuses à Moscou »
[21] Leon Trotsky (1923), Les questions du mode de vie, chapitre XI « Comment démarrer », [texte non reproduit dans l’édition française].
[22] Leon Trotsky (1923), « Lettre à une assemblée de femmes travailleuses à Moscou »
[23] Leon Trotsky (1923), idem, chapitre VI : « De l’ancienne famille à la nouvelle ».
[24] Ibidem
[25] Ibidem
[26] Leon Trotsky (1923), « Lettre à une assemblée de femmes travailleuses à Moscou »
[27] Leon Trotsky (1923), Les questions du mode de vie, ibidem, chapitre XI « Comment démarrer », [texte non reproduit dans l’édition française].
[28] Leon Trotsky (1923), « Lettre à une assemblée de femmes travailleuses à Moscou »
[29] Il y aborde trois aspects des processus révolutionnaires : 1) le rapport entre la révolution démocratique et la transformation socialiste de la société, dans les pays arriérés ; en opposition à la conception de la « révolution par étapes » tenue par le stalinisme, selon laquelle les pays moins développés seraient « immatures » pour la révolution socialiste, justifiant ainsi la subordination de la classe ouvrière dans des alliances avec des secteurs de la bourgeoisie nationale « démocratique » ou « anti-impérialiste » ; 2) celle des transformations de l’ensemble des relations sociales, dans la révolution socialiste « en tant que telle », c’est-à-dire lorsque le prolétariat prend le pouvoir et qu’un processus de lutte interne constant s’ouvre dans les coutumes, la culture, le développement technique, etc., en opposition à l’idée promue par Staline, que cette même prise de pouvoir constituait déjà « les neuf dixièmes » de la tâche de construction d’une société socialiste et 3) le caractère international de la révolution socialiste, basé sur la mondialisation de l’économie propre au capitalisme, qui conduit au fait que la révolution socialiste ne peut être contenue à l’intérieur des frontières nationales qu’en tant que régime transitoire ; également en opposition avec la conception stalinienne adoptée lors du XIVe congrès du parti communiste de l’Union soviétique en 1925, qui envisageait la possibilité de construire une société socialiste « dans un seul pays ».
[30] Leon Trotsky, La révolution permanente
[31] Voir Leon Trotsky, La révolution trahie
[32] Voir Leon Trotsky, Programme de transition
[33] Aux textes mentionnés dans cet article, qui sont ceux habituellement considérés dans les compilations sur la question féminine de Trotsky, nous pourrions ajouter : « Il faut lutter pour un langage châtié » (1923), qui est le chapitre IX de Les questions du mode de vie ; « Cinq journées » (1932), qui est le chapitre VII de sa magnifique Histoire de la révolution russe ; « Le prolétariat, les paysans, l’Armée, les femmes, les jeunes » (1935), qui est le chapitre V de Encore une fois, où va la France ? et « Place à la jeunesse ! Place aux femmes travailleuses ! » (1938), qui est la dernière section du Programme de transition.
[34] De manière incroyable, à l’heure actuelle, face à la progression des populismes de droite surfant sur l’opposition aux gouvernements néolibéraux « progressistes », une « gauche » populiste a refait surface et prétend disputer sa base électorale en revitalisant ce discours stalinien, xénophobe, anti-féministe et homophobe. Sur ces débats nouveaux et insolites, voir “Entre “posmos” y “rojipardos”, ¿qué está debatiendo la izquierda española ?”, Contrapunto, de Josefina L. Martínez (2020).
[35] Leon Trotsky (1923), Les questions du mode de vie, chapitre X « Contre la bureaucratie progressiste et non progressiste », [texte non reproduit dans l’édition française].

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