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Etats-Unis/Chine : vers une nouvelle guerre froide ?

La Chine s’apprête à voter une nouvelle loi sur la sécurité nationale qui, espère-t-elle, étouffera les protestations à Hong Kong, envoyant ainsi un message à un Taiwan soutenu par les États-Unis. Pendant ce temps, les tensions économiques et politiques entre les deux puissances s'intensifient, avec la crise du coronavirus en toile de fond.

mercredi 27 mai

Légende : Les manifestations sont de retour dans les rues de Hong Kong suite à la tentative de la Chine d’adopter une loi sur la sécurité nationale

Alors qu’une grande partie de l’humanité débat encore sur le déconfinement et la perspective sinistre de la crise économique, sociale et politique que le coronavirus laisse dans son sillage, les mobilisations et la répression sont de retour dans les rues de Hong-Kong. Ces derniers jours, des milliers de manifestants ont défié les interdictions imposées depuis le début de la pandémie et sont sortis pour protester contre la nouvelle loi sur la sécurité nationale que la Chine va imposer avec la complicité de l’impopulaire gouvernement Carrie Lam, afin de « rétablir l’ordre » et liquider le mouvement qui, depuis l’année dernière, fait face à l’offensive du régime chinois contre les libertés démocratiques et l’autonomie, mais aussi les inégalités croissantes dans un des principaux centres capitalistes.

Cette nouvelle législation permettra au Parti Communiste Chinois et à son homologue de Hong-Kong de pouvoir accuser tout opposant politique de « terrorisme », « séparatisme » ou encore d’être un « agent de l’ingérence étrangère ». Sur le plan intérieur, il est clair qu’avec cette mesure, le gouvernement de Xi Jinping cherche à envoyer un message répressif non seulement aux activistes de Hong-Kong mais aussi aux travailleurs du territoire chinois, où la probabilité de conflit social et de crise politique augmente avec le coronavirus et le chômage. En bref, il cherche à renforcer ses traits bonapartistes et, ce faisant, à renouveler sa base sociale en faisant appel au nationalisme le plus réactionnaire.

L’autre dimension de cette mesure du gouvernement chinois est d’ordre géopolitique, et l’on ne saurait la comprendre en dehors du contexte d’intensification du conflit avec les Etats-Unis. La Chine a précisé quelles sont ses « lignes rouges ». L’offensive sur la semi-autonomie dont jouit Hong Kong, garantie par l’accord de 1997 entre la Chine et la Grande-Bretagne, est un coup de semonce pour Taïwan - que la Chine revendique comme son propre territoire - et un avertissement à l’adresse des dirigeants des puissances occidentales, en particulier Donald Trump, qui menace de reconnaître Taïwan comme un pays indépendant.

Cette loi est l’un des votes les plus importants qui auront lieu au sein de l’assemblée législative chinoise, qui siège cette semaine. Ce pseudo-parlement, composé de 3 000 délégués du Parti Communiste Chinois, parmi lesquels se trouvent des hommes d’affaires et autres membres de la bureaucratie au pouvoir, réunit l’élite politique et a pour fonction de valider la dictature bonapartiste de l’exécutif. Sa valeur réside dans la scène qu’il offre à la mise en valeur symbolique de la puissance de Xi Jinping devant le public national - à commencer par le PCC lui-même - et devant les concurrents, alliés, vassaux et partenaires commerciaux de la deuxième puissance économique et principale rivale des États-Unis.

Cette session a suscité un intérêt particulier car il s’agissait de la première exposition publique de la politique étatique visant à faire face aux ravages du coronavirus, avec notamment une baisse du PIB de 6,8% au premier trimestre de l’année (la première contraction en quatre décennies) et la hausse du chômage qui, selon les chiffres officiels, approche les six points. Les objectifs de la bureaucratie étatique, exprimés dans le discours d’ouverture du Premier ministre, sont liés à cette situation : l’axe est centré sur le chômage, il n’y a pas d’objectifs de croissance annuelle du PIB (ce qui n’était plus arrivé depuis 1990) et aucune référence à l’élimination totale de la pauvreté, un objectif fixé en 2010 et qui devait être atteint cette année. Ces chiffres posent des limites au triomphalisme concernant la réussite relative (et contestée) de la bureaucratie chinoise dans le contrôle de l’expansion du coronavirus.

Mais ses rivaux ne sont pas bien mieux lotis.

L’impact sanitaire et économique du Covid-19 sur les États-Unis, aggravé par la politique négationniste et unilatérale de Trump, a encore détérioré le leadership mondial des États-Unis. Cette crise d’hégémonie est une opportunité pour la Chine de se présenter comme un remplaçant, en faisant appel au « soft power » qui s’est traduit par des dons généreux à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), ou l’envoi de matériel pour aider les pays occidentaux dévastés par la pandémie, comme l’Italie, non sans, monter les pays de l’Union Européenne les uns contre les autres au passage.

Pour des raisons stratégiques et politico-électorales, Trump est engagé dans une croisade anti-chinoise brutale, conformément au slogan de sa campagne "America First". La guerre commerciale, mise sur pause en janvier, est revenue avec force avec Huawei au coeur du litige. Washington cherche à lui porter l’estocade finale, ce qui pourrait avoir des conséquences pour l’industrie technologique si la Chine décidait, par exemple, de toucher aux entreprises américaines fortement implantées sur son territoire comme Apple.

Le secrétaire d’État Mike Pompeo a été chargé de propager la théorie selon laquelle le virus - que Trump continue d’appeler « le virus chinois » - a été créé dans un laboratoire de Wuhan et s’est diffusé depuis celui-ci par accident, voire même délibérément. Bien sûr, il n’y a pas plus de preuves de ce « conte chinois » qu’au temps de Collin Powell, secrétaire d’État de l’administration Bush, lorsqu’il avait utilisé le mensonge des armes de destruction massive pour justifier la guerre et l’occupation de l’Irak.

Le président américain accuse le gouvernement de Xi Jinping d’être responsable de la pandémie de coronavirus et, par conséquent, de la dépression économique mondiale provoquée par le confinement. L’intérêt de Trump est double : en politique étrangère, il cherche des alliés pour condamner la Chine et lui faire payer un coût économique et politique. Jusqu’à présent, il a partiellement réussi à aligner à ses côtés ses alliés, l’Australie et le Japon. Sur le plan national, pressé par la campagne électorale, il cherche à faire porter à la Chine la responsabilité des 100 000 morts et des 40 millions de chômeurs que les États-Unis comptent à ce jour, et se retrouve en concurrence avec son rival démocrate, Joe Biden, pour savoir qui sera le plus anti-chinois.

Ce regain d’hostilité a conduit le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, à dénoncer le fait que les États-Unis poussent les deux pays au bord d’une nouvelle guerre froide. L’analogie est sans doute tentante, bien qu’imprécise. La première grande différence est d’ordre idéologique, si l’on peut le dire ainsi. La Chine ne représente pas un système alternatif au capitalisme, comme l’était à sa manière l’Union Soviétique, en dépit de la bureaucratisation et des tendances restaurationnistes [pression à la restauration du capitalisme]. Il s’agit en effet d’un type différent de capitalisme, avec un fort dirigisme étatique, mais, en fin de compte, un capitalisme. La seconde est économique et dérive presque mécaniquement de la première : les économies de la Chine et des États-Unis sont fortement interdépendantes, même après quatre ans au cours desquels Trump a tenté de découpler l’économie américaine, au moyen de tarifs douaniers et de politiques protectionnistes. Alors que l’Union soviétique et les États-Unis n’avaient pratiquement aucune relation commerciale, la Chine reste le plus grand détenteur de bons du Trésor américain, derrière le Japon, et demeure une partie essentielle des chaînes d’approvisionnement et de valeur de nombreuses sociétés impérialistes. Le conflit est donc d’une autre nature.

La Maison Blanche a publié un nouveau document qui résume la politique américaine envers la Chine, en accord avec la stratégie de sécurité nationale de 2017 qui place le géant asiatique en première position sur le podium des menaces envers la sécurité des Etats-Unis, suivi de loin par la Russie. Ce document, envoyé au Congrès le 20 mai, porte la signature de toutes les agences étatiques américaines - dans les domaines économique, diplomatique, de la défense et de la sécurité - qui ont resserré les rangs derrière une politique qui a pour principe directeur l’hostilité et la concurrence, ce qui a des conséquences économiques, politiques et militaires. Et sur le plan stratégique, lorque le leadership impérialiste est en jeu, il n’y a pas le moindre écart entre démocrates et républicains.

Traduction : Flo Balletti




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