L’Education à l’offensive

Guerre et Paix : bourrage de crâne en CM2

Boris Lefebvre

Illustration : « Nous progressons, 1914 », Gilbert Gautier, carte postale, fonds Legrand

Guerre et Paix : bourrage de crâne en CM2

Boris Lefebvre

L’enseignement de l’histoire n’est jamais neutre et le projet de commémoration du centenaire de 1918 n’échappe pas à la loi du genre.

Ainsi, la fondation Varenne, avec l’appui du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer et du ministère des Armées, a lancé l’opération « Les enfants pour la paix » pour les classes de CM2 avec pour objectif de réaliser une « enquête historique sur les monuments aux morts » et la « création graphique d’un symbole de la paix ». Pour la fondation Varenne et pour Blanquer, donc, la paix est arrivée parce que les soldats sont « morts pour la France ». Cette vaste opération de propagande, diffusée à près d’un million d’exemplaires dans les écoles via le journal 1jour1actu, un quotidien dont la cible est les élèves de primaire, édité par le groupe Milan. Tout ceci en dit long à la fois sur le roman national que l’État français veut faire avec sa propre histoire ainsi que sur le militarisme ambiant qui imprègne de plus en plus l’école.

Mort pour la patrie : quand la guerre sert la paix

Le journal 1jour1actu se présente comme un dépliant de 8 pages consacré à la guerre et à la paix en 1918. Entre deux pages consacrées au soldat inconnu et l’armistice de 1918, la brochure destinée aux élèves de CM2 est structurée autour d’une illustration de monument aux morts dont la signification est décryptée dans un sens on ne peut plus nationaliste afin de faire la promotion du projet « Les enfants pour la paix ».

A l’exception d’une mention faite en bas de page du supplément spécial et mentionnant le monument aux morts d’Équeurdreville où l’on peut lire « Que maudite soit la guerre », le journal 1jour1actu n’y va pas de main morte pour faire entrer dans les têtes que la paix c’est bien. Et que la guerre... aussi. En effet, la présentation centrale du document fait la part belle aux monuments aux morts et à la glorification de la figure du soldat. Loin d’évoquer le massacre de près de 15 millions de personnes, c’est à une apologie du soldat français « plein d’assurance » et qui vient « d’arrêter l’ennemi » que Les enfants pour la paix sont confrontés.

« On en trouve dans presque toutes les communes de France » commence 1jour1actu mais on ne s’interroge pas sur les raisons d’un drame qui a meurtri en profondeur la population. On présente le monument aux morts, central dans la vision guerrière que veut véhiculer la commémoration de 1918, comme un trésor à chercher : « A toi de retrouver celui de ta commune ! ».

Ainsi, une fois le monument débusqué, c’est à une vénération quasi mystique que sont invités les jeunes de 10 ans puisque le monument est « comme un lieu sacré » où sont gravés dans la pierre les noms des soldats morts au combat. L’illustration donnée à voir fait ainsi son travail de mémoire et d’endoctrinement en rappelant que l’inscription des noms sert à montrer « l’égalité entre les hommes qui sont partis faire leur devoir et ne sont pas revenus » et « la mort glorieuse du soldat au combat ». L’égalité républicaine a du bon quand sa jeunesse va en masse se faire trouer la peau sur le champ d’honneur. La guerre est ici présentée comme une vertu positive car elle incarne une valeur fondamentale de la démocratie bourgeoise : l’égalité abstraite qu’on récompense à grand coup de croix de guerre et de sculptures de « soldat en train de mourir, la main sur le cœur et tenant le drapeau français ».

Cette rhétorique n’est pas une erreur et encore moins un excès de zèle puisque la Rédactrice en chef adjointe déléguée à l’école chez Milan Presse, Marie Révillion, qui publie ce journal de pure propagande, termine le paragraphe sur le soldat inconnu de ces mots empreints d’un lyrisme guerrier et patriotique qui vantent cette « cette flamme, qui brûle nuit et jour, rend hommage à tous ceux qui ont donné leur vie pour leur pays, pour qu’aujourd’hui, nous puissions vivre en paix ». En somme, on remercie la guerre pour nous avoir apporté la paix. Un bel exemple de novlangue à la Orwell où la guerre c’est la paix et inversement.

1918, la paix vraiment ?

Le journal 1jour1actu ne se contente pas seulement de présenter la paix du point de vue de la guerre, il donne aussi une lecture assez particulière de l’armistice de 1918. Dans une perspective purement franco-allemande, puisque l’heure est à l’axe Paris-Berlin pour sauver le soldat Union Européenne (c’est en tout cas ce que souhaiterait Macron…) le 11 novembre 1918 est présenté comme la fin des combats, sous-entendant que tous les conflits ont cessé par là même. En 1918, pourtant, les armées française et anglaise aux côtés de douze autres corps expéditionnaires étrangers sont partie prenante de l’assaut contre la révolution russe et soutiennent les armées blanches chargées d’enterrer l’insurrection d’octobre. Les conflits n’ont donc pas cessé au moment même où l’armistice est conclu sur le front ouest.

Par ailleurs, présenter le traité de Versailles comme la conclusion pacifique du premier conflit mondial relève d’une vision orientée. Aucun mot sur les conditions de la reddition et sur la crise qu’elle engendre en Allemagne. Aucun mot non plus sur l’occupation ultérieure de la Ruhr par la France en 1923 pour payer le tribut de guerre. Aucun lien esquissé entre les conditions de cet armistice et la montée du fascisme dans les années 1920 et 1930.

La fin du document de 1jour1actu se termine sur une apologie de la Société des Nations et de son héritier direct, l’ONU, chargées de « veiller à la paix dans le monde ». Or, l’échec patent de la Société des Nations à endiguer la montée de la seconde guerre mondiale n’est même pas mentionné. Son rôle dans la colonisation de la Syrie et de l’Irak par les puissances coloniales n’est pas mentionné alors même qu’elle couvre les mandats anglais et français qui se taillent la part du lion au Proche Orient. Représentant les puissances coloniales de son époque, la Société des Nations est en en fait un instrument de domination entre nations et un facteur de conflit plus qu’un agent pacificateur. On comprendra pourquoi 1jour1actu ne dit mot de la boutade très sérieuse de Lénine qui qualifiait la SdN de « caverne de brigands ».

Défense nationale et militarisme à l’école

L’introduction d’une vision aussi partisane que celle de 1jour1actu dans les écoles et dans l’esprit des jeunes n’est pas un fait isolé mais un indice d’un phénomène bien plus important concernant l’école et l’institution militaire. En effet, depuis quelques années, on assiste à un rapprochement de plus en plus explicite entre l’armée et l’éducation nationale qui ne peut être compris qu’à l’aune de la grandeur impérialiste de la France et de son action sur divers « théâtres d’opération ».

L’armée est, effectivement, de plus en plus présente sur les bancs des établissements. Tout d’abord, le programme d’EMC (Enseignement Moral et Civique) comporte au collège un cycle sur l’éducation à la défense parfois aussi nommé culture de la défense. En raison de son orientation clairement partisane, cet enseignement aux enjeux de la sécurité nationale, s’est souvent vu critiqué par le corps enseignant. L’exemple le plus récent remonte au brevet 2017 où les élèves de troisième devaient rédiger une note dans laquelle ils étaient « chargé(e) de réaliser une note pour présenter une mission des militaires français sur le territoire national ou à l’étranger » en plus de devoir montrer que « l’armée française est au service des valeurs de la république et de l’Union européenne ». L’historienne Laurence de Cock, membre du CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire), s’était fermement insurgée contre le sujet proposé au diplôme national du brevet où « l’enseignement moral et civique devient le service-après-vente du Ministère de la Défense ». Les organisations syndicales étaient aussi montées au créneau allant jusqu’à qualifier le sujet de « propagande » visant à « glorifier notre armée, sans demander aux élèves de faire preuve de recul ni du moindre esprit critique » dans une optique « partisane ».

Une telle mise en condition ne relève pas de l’accident de parcours mais bien d’un projet global dans lequel l’armée prend une place de plus en plus importante dans la structuration du « citoyen ». Ainsi, le projet de régénération d’un Service national universel (SNU) fait-il de plus en plus son chemin au ministère des armées mais aussi dans celui de l’éducation nationale. Récemment, à la faveur du remaniement, Gabriel Attal a précisément été nommé secrétaire d’État pour mettre en place le SNU. Dans la droite lignée d’un Macron qui pendant sa campagne affirmait vouloir « inculquer aux jeunes la discipline », le SNU se composerait de deux séjours de 12 jours environ à effectuer entre 16 et 18 ans pour être formé aux « enjeux de la défense » qui serviront à renforcer la « cohésion nationale et sociale ». Cette mise en bouche pourrait aboutir à « volontariat civil ou militaire d’au moins 3 mois ». Sans réinstaurer un service militaire en caserne comme auparavant, le gouvernement n’en veut pas moins rendre docile sa jeunesse par un recours aux même méthodes militaires de bourrage de crâne et d’endoctrinement. Ouvert sur la société civile, ce nouveau service sent la discipline militaire à plein nez car seule elle possède les moyens nécessaire pour encadrer 800 000 jeunes par an. Par ailleurs, le coût de l’opération pourrait s’élever jusqu’à trois milliards d’euros par an pour réaliser ce Service national universel alors même qu’on supprime des postes dans l’Education nationale. Là encore, on en appelle au répressif pour réparer les tares d’une école qu’on a laissée à l’abandon.

Si ce projet de Service national universel tient une place si importante dans sa mise en place conjointe par Blanquer et le ministère des armées, c’est que la France reste un pays où le militarisme a une place déterminante dans la politique nationale et surtout internationale. Dernier pays « démocratique » à faire défiler ses troupes en masse lors du défilé du 14 juillet, la France est l’exemple type d’un pays où la grande muette reste une institution centrale dans l’affirmation du pouvoir et son exercice.

La propagande scolaire autour de l’armée est donc un enjeu essentiel de la légitimation de pouvoir français et de sa domination néo-coloniale sur des nombreuses parties du monde. Qu’on songe juste que la France possède la deuxième zone économique maritime mondiale grâce à ses colonies ultra-marines et que sa présence en Afrique, dans ce qu’on appelle communément la Françafrique, lui donne encore aujourd’hui une influence déterminante dans ses anciennes colonies. Le pouvoir militaire français reste un point essentiel dans l’hégémonie de la classe dominante et la violence qu’elle fait subir aux peuples qu’elle exploite doit être enrobée de la justification civilisatrice de la France et du refrain récurrent des guerres « menées pour la paix ». On se souvient de Hollande et ses cinq interventions en cinq ans de présidence : au Mali avec l’opération Serval en 2012, en République centrafricaine en 2013 avec l’opération Sangaris, en 2014 avec l’opération Barkhane la France étend son périmètre d’action à toute la région du Sahel, en 2015 la France frappe en Syrie contre l’État islamique, en 2016 la présence française en Irak est renforcée. Toutes ces guerres, qu’on renomme opération de maintien de l’ordre ou de la paix, nécessitent d’être approuvées par une large partie de la population et ce « consentement » doit être arraché dès le plus jeune âge pour que les valeurs militaires du sacrifice pour la patrie soient intégrées dans les esprits.

De la manière dont le centenaire de 1918 est présenté aux élèves de CM2 jusqu’au Service national universel en passant par l’Enseignement moral et civique sur l’éducation à la défense, une même ligne de propagande se dessine dans les écoles : faire intégrer cette idée du roman national où la France, seule contre tous ou motrice d’une Union Européenne garante, soi-disant, de paix et de concorde, n’envisage les conflits passés ou à venir qu’avec de bonnes intentions. Dans la façon même d’aborder la guerre de 14-18, Der des der comme les poilus l’appelaient de leurs vœux, on diffuse l’idée que la paix ne s’obtient qu’au prix de la guerre et que l’armée est nécessaire à notre paix intérieure et extérieure.

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