[Histoire]

« Au grand jour nous apparaissons » : les débuts du mouvement LGBT en France

Camille Münzer

« Au grand jour nous apparaissons » : les débuts du mouvement LGBT en France

Camille Münzer

À la sortie de la deuxième Guerre mondiale, l’homosexualité et, par extension, toute non-conformité concernant la sexualité ou le genre, était considérée soit comme une maladie malheureuse, soit comme une dangereuse perversion. Une alliance entre le pouvoir médical, les médias et l’État maintenait les personnes LGBTI au placard – situation qui était vouée à évoluer avec la crise révolutionnaire de mai 68. Nous entendons revenir dans cet article sur quelques éléments de l’histoire du mouvement LGBTI pour en tirer des bilans.

Le temps d’un rêve et le thermidor au foyer

Les raisons pour lesquelles il s’est opéré, à une période précise, une rupture profonde entre les organisations syndicales et politiques du mouvement ouvrier et les revendications des personnes LGBTI sont complexes et mériteraient d’être traitées ailleurs de manière plus complète. Il faut tout de même rappeler que cette rupture n’a pas toujours existé, ni n’a toujours été totale, et que le mouvement ouvrier révolutionnaire du début de la fin du XIXe et du début du XXe siècle s’est souvent positionné contre la répression des personnes LGBTI, voire a ouvert des brèches dans le système hétéro-patriarcal.

On peut mentionner le soutien du puissant Parti social-démocrate allemand à la fin du XIXe siècle à la campagne pour l’abrogation du paragraphe 175 du Code pénal qui criminalisait l’homosexualité masculine dans le Reich, ou le soutien de quelques unes de ses figures, comme Edouard Bernstein ou August Bebel, à Oscar Wilde pendant son procès.

Mais la Révolution russe de 1917 reste le plus grand exemple d’une percée des droits des LGBTI au cours d’un processus révolutionnaire. Par exemple, le Code du mariage, de la famille et de la tutelle des enfants, adopté en 1918 par le jeune gouvernement soviétique, était une véritable révolution dans la révolution. D’après celui-ci, après la révolution, la famille devait « dépérir » (tout comme l’État) et des catégories aussi archaïques que « mari » ou « épouse » deviendraient obsolètes. C’est-à-dire que la famille, une fois les tâches domestiques socialisées, donc privée de sa fonction économique de reproduction de la force de travail, cesserait, tout simplement, d’être une famille. De la même manière, la nouvelle législation soviétique ne reconnaissait plus de crimes contre la « morale ». Il s’agissait de la législation en matière de genre la plus avancée du monde à cette époque. C’est dans la suite des prises de positions des juristes soviétiques et dans un contexte d’effervescence politique que l’avortement est légalisé en novembre 1920 et l’homosexualité dépénalisée en 1922. Le Parti bolchevique n’avait pas d’orthodoxie sur la question du genre et les différences sur le nouveau Code étaient débattues publiquement [1]. La division genrée du travail au foyer, les fondements moraux et économiques de la famille et son rôle pendant la transition au socialisme, tout devait être questionné.
Pourtant, la tentative de libération des femmes et des LGBTI n’allait pas durer. La réaction stalinienne des années 1930 allait en finir avec les conquêtes que la révolution russe avait pu donner aux femmes et aux LGBTI dans les limites matérielles d’un État arriéré. Dans La révolution trahie, ouvrage dans lequel Trotsky analyse les évolutions économiques, politiques et sociales de l’URSS stalinienne, il parle du « thermidor au foyer » comme extension de la contre-révolution sur le terrain du genre et de la famille. L’homosexualité y est en effet pénalisée en 1933, et l’avortement interdit en 1936. Une politique nataliste est mise en place pour favoriser les naissances. Avortement et homosexualité étaient deux facettes qui, aux yeux de André Gide dans son Retour de l’U.R.S.S., en disaient long sur les inégalités sociales croissantes dans le pays : « La loi récente contre l’avortement a consterné tous ceux que des salaires insuffisants rendaient incapables de fonder un foyer, d’élever une famille. […] Mais que penser, au point de vue marxiste, de [cette loi], plus ancienne, contre les homosexuels, qui, les assimilant à des contre-révolutionnaires (car le non-conformisme est poursuivi jusque dans les questions sexuelles), les condamne à la déportation pour cinq ans avec renouvellement de peine s’ils ne se trouvent pas amendés par l’exil ».[2] En vingt ans, la politique de genre en URSS allait faire un aller-retour total. L’héritage du sous-développement économique, le poids écrasant de l’économie paysanne, la dévastation de la guerre et la famine allait favoriser le retour en arrière. « On n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne famille, dit Trotsky. Ce n’était pas faute de bonne volonté. Ce n’était pas non plus qu’elle eût une si ferme assise dans les cœurs. […] Par malheur, la société se révéla trop pauvre et trop peu civilisée. Les ressources réelles de l’État ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du parti communiste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer. L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la “misère socialisée”. »[3]
Avec l’argument de la baisse de la natalité, le gouvernement soviétique crée en 1944 l’ordre de la « Gloire Maternelle » pour les femmes qui auront entre sept et neufs enfants, et le titre de « Mère Héroïque » pour celle qui aura plus de dix. Un des principaux objectifs de la bureaucratie stalinienne était de remplacer à peu de frais les services sociaux de l’État soviétique par le retour de la famille patriarcale.

L’homophobie stalinienne et les adaptations de l’extrême gauche française

À partir de cette période, le stalinisme sous ses diverses formes, allait reproduire dans tous les pays du monde les valeurs conservatrices et les préjugés religieux hérités du passé. Le Parti communiste français n’allait pas être l’exception car il suivait de près les évolutions de l’Internationale communiste en matière de genre. Pourtant, dans ses premières années, le jeune Parti s’était fait connaître par sa défense de la dépénalisation de l’avortement, notamment dans son opposition à la loi de 1920 qui le pénalisait. Il était même allé jusqu’à déposer, en 1932 et en 1933, des propositions de lois pour légaliser l’avortement et autoriser la contraception.
Or en 1935, le virage est total. Le PCF suit le tournant nataliste et conservateur de l’URSS : les hommes à l’usine, les femmes au foyer. L’Humanité fustige le 21 novembre 1935 le « chaos sexuel », le « dévergondage », apanage de « l’anarchisme individualiste et bourgeois et de la morale petite-bourgeoise égoïste ». Quelques mois plus tard, en octobre 1935, elle déclare que « le premier patriotisme devrait consister à sauver la vie des mères et à assurer de beaux enfants, sains et vigoureux, au pays. »
Si après la Deuxième Guerre mondiale la collaboration est unanimement condamnée, « Travail, Famille, Patrie » sont tout de même des valeurs partagées par les forces politiques qui fondent la quatrième République[4]. Au sein du Parti communiste on stigmatise l’homosexualité et l’avortement, au nom du « peuple » et de la « nation ». De 1942 jusqu’en 1982, l’homosexualité est condamnée par la loi sur la base d’un décret adopté par Vichy en 1942 repris par une ordonnance en 1945 à la Libération. Si pour l’État l’homosexualité est un crime, pour le PCF elle est « une tradition étrangère à la classe ouvrière », un « vice d’aristocrate » ou une « perversion bourgeoise et occidentale ». Le Parti communiste a une nouvelle occasion pour affirmer ses valeurs rétrogrades lors du débat sur la contraception en 1956 par la voix de Jeannette Vermeersch, compagne du secrétaire général du Parti Maurice Thorez lorsqu’elle déclare : « le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, par la révolution sociale, et non par les cliniques d’avortement ».
Qu’en était-il de la gauche non stalinienne ? Les événements de Mai 68 allaient montrer que, malgré ses prises de position anti-staliniennes, elle s’était profondément adaptée au PCF sur tout ce qui ne concernait pas directement les luttes économiques du prolétariat. Une partie du mouvement trotskiste de l’époque militait au sein du PCF pour y mener une politique d’entrisme, ce qui exerçait nécessairement une pression conservatrice sur ses militants qui, le plus souvent par souci de « respectabilité » et de garantie de « sérieux », optaient pour une condamnation de la liberté sexuelle. En bref, peut-être un peu plus tolérants que le PCF, les « groupuscules » de mai 68, qu’ils se réclament du trotskisme ou du maoïsme, n’étaient pas moins réticents à reprendre à leur compte les revendications des personnes LGBTI. Guy Hocquenghem, militant aux Jeunesses communistes révolutionnaires, et qui deviendra plus tard une des figures majeures du mouvement LGBTI naissant, comme le rapporte Frédéric Martel dans Le rose et le noir, face aux « accusations » d’homosexualité, est allé jusqu’à nier publiquement son orientation sexuelle lors d’une réunion publique de son organisation à l’Ecole Normale Supérieure.

Il s’agissait là d’une position paradoxale pour des militants qui se revendiquaient comme les véritables défenseurs du léninisme contre sa déformation par le stalinisme. Pourtant, les conceptions défendues par Lénine au sein du Parti bolchevique sont bien loin de cette forme de réductionnisme économiste, qui réduit la lutte du prolétariat à la seule lutte économique et se désintéresse des questions de genre. Le simple cadre de la lutte économique du prolétariat, disait Lénine, « est trop étroit » pour que celui-ci puisse permettre le développement d’une conscience politique révolutionnaire. Il critiquait les cercles sociaux-démocrates (comme on appelait à l’époque les militants révolutionnaires) qui s’étaient liés aux ouvriers et qui menaient une politique qui dépassait rarement la lutte syndicale au lieu d’élaborer un programme d’action en positif qui s’adresse à l’ensemble des secteurs opprimés de la société : « Le social-démocrate ne doit pas avoir pour idéal le secrétaire de trade-union, mais le tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir, sachant généraliser tous ces faits pour en composer un tableau complet de la violence policière et de l’exploitation capitaliste, sachant profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique et mondiale de la lutte émancipatrice du prolétariat. »[5]

Rien à voir donc avec l’économisme qui justifiait l’homophobie de l’extrême gauche française des années 1960 qui voyait aux côtés du PCF un « vice bourgeois » dans l’homosexualité. Ainsi, dans son journal de mai 1971, Lutte ouvrière critiquait les « petits-bourgeois » individualistes tenants du « “socialisme” dans un seul lit ». Cette position était analogue à celle qu’a entretenu l’extrême gauche avec le mouvement des femmes. Celle-ci se trouvait en effet incapable de penser un programme pour des secteurs dont l’oppression ne découlait pas directement du rapport salarial.

Arcadie et l’homosexualité « respectable »

Dans le contexte politiquement conservateur de la quatrième République, du poids encore important de l’éducation religieuse et de l’Église catholique, la sexualité était un tabou. De la même manière, en raison de l’homophobie de l’extrême gauche, les personnes LGBTI ne bénéficiaient donc pas de formes d’expressions publiques qui leur auraient permis de dénoncer et de s’organiser contre leur oppression spécifique. Seule l’association Arcadie semblait offrir un débouché politique aux personnes LGBTI, mais la politique de l’association était ressentie souvent comme insuffisante pour les jeunes en voie de radicalisation dans les années 1960.

Arcadie est fondée en 1954 par André Baudry autour d’une revue du même nom en tant qu’association « homophile », terme qui, contrairement à « homosexuel », est sensé ne pas réduire les personnes aux seules relations sexuelles. L’organisation mène une politique de lobbying auprès des autorités politiques et refuse de se voir comme un mouvement militant en même temps qu’elle rejette toute forme de « politisation ». Composée majoritairement d’hommes de classe moyenne et politiquement conservateurs, elle défendait une homosexualité « discrète » et « respectable » qui fasse en sorte que la société reconnaisse l’« homophilie », la dépénalise et que l’on puisse enfin laisser les LGBTI vivre leur « perversion » en toute tranquillité. Un de ses buts était d’attirer à ses cercles de discussion les homosexuels cultivés et bien placés, susceptibles d’avoir de l’influence dans les cercles du pouvoir. Il fallait, d’après Roger Peyrefitte, une des figures d’Arcadie, donner à l’homosexualité ses lettres de noblesse[6]. Malgré son ascétisme, la revue de l’association est interdite à l’affichage et à la vente aux mineurs dès sa parution.

Dans les publications d’Arcadie il y avait une distinction nette entre une « homosexualité », revendiquée, et un « efféminement », rejeté. Effectivement, les « folles » efféminées, de par leur comportement outrancier et scandaleux, pourraient trop attirer l’attention de la police et des journaux. La « folle » était même vue comme un danger pour le projet politique de Arcadie, car ce serait elle qui serait à l’origine de l’amendement Mirguet de juillet 1960 dont la condamnation de l’outrage public à la pudeur inclut l’homosexualité dans les « fléaux sociaux », au même titre que l’alcoolisme et la tuberculose. L’homosexualité d’André Baudry et des arcadiens ne devait pas se faire pointer du doigt, bisexuel « de fait » (il pouvait se marier et avoir des enfants, tout en pratiquant son « homophilie » en dehors du foyer, en toute discrétion), il devait s’intégrer aux normes sociales. Pourtant, avec l’amendement Mirguet, la stratégie d’Arcadie allait souffrir un douloureux revers. La respectabilité n’était plus suffisante face à la répression policière du régime gaulliste. Quant à l’association, elle était tout au plus un refuge pour une élite culturelle homosexuelle.

L’étincelle de mai 68 et ses limites

On répète aujourd’hui à l’envi que mai 68 a été une révolution sexuelle. Le slogan « jouissez sans entrave » ne s’appliquait finalement pas à tout le monde ? La Sorbonne est occupée le 13 mai 1968 après une journée massive de grève générale à l’appel de la CGT, la CFDT, FO, la FEN et de l’UNEF. Le mouvement qui était en train de naître allait changer radicalement les formes et le contenu de la contestation sociale. Jusqu’à ce moment, seul le mouvement ouvrier traditionnel et la gauche parlementaire étaient des forces d’opposition au régime gaulliste. Respectueuse des règles du jeu bourgeois, cette gauche suggérait aux dominés que ces règles et ce jeu étaient respectables. Elle imposait au prolétariat une opposition « raisonnable » et « responsable ». Cependant, le mouvement de mai ne contestait pas seulement quelques aspects de la société, mais exprimait un rejet plus profond.
Dans la Sorbonne occupée, Guillaume Charpentier et Joseph Lovett, jeune étudiant américain à Paris, fondent le Comité d’action pédérastique révolutionnaire (CAPR) et rédigent un manifeste manuscrit qui critique ouvertement les organisations comme Arcadie, qu’ils traitent de « vieilles marquises réacs ».

Guillaume Charpentier fait partie des quelques fils d’ouvriers qui ont eu accès aux études supérieures (seulement 10 % des étudiants à l’époque). Homosexuel et « fils du peuple », il a l’air d’être une exception par rapport à l’image de l’homosexualité comme « vice bourgeois ». Pour lui, de la même manière qu’il pouvait y avoir des « privilèges de classe », il pouvait y avoir des « privilèges sexuels », notamment le privilège hétérosexuel de pouvoir vivre sa sexualité sans honte, d’échapper aux insultes et aux agressions quasi quotidiennes, mais aussi le privilège d’homosexuels bourgeois d’Arcadie de vivre la sexualité élitiste des événements culturels d’André Baudry. À ce sujet Hocquenghem distingue une « homosexualité blanche », facile, quotidienne, diurne, d’une « homosexualité noire », dangereuse, sordide et nocturne. À part quelques bars, le lieu de drague de « l’homosexualité noire » jusque dans les années 1970 était les « tasses », les urinoirs collectifs, pour ceux qui, par manque d’argent, ne pouvaient pas assumer leurs désirs de manière plus publique. Ces lieux n’étaient pas fréquentées seulement par des homosexuels : certains s’y rendaient pour « casser du pédé », tandis que la police y faisait des rondes[7].

En 1968, Charpentier prépare l’agrégation de lettres. Il est un militant du mouvement, mais il est vite déçu du fait que la prétendue « libération sexuelle » dont parlaient les murs était exclusivement hétérosexuelle. C’est ce qu’exprime Charpentier, interviewé par Michael Sibalis dans un article consacré au CAPR : « [en mai 68] tous les problèmes sont posés sauf celui de l’interdit de l’amour des garçons et l’amour entre personnes de même sexe. Et « notre » problème, alors !? »[8]. La fondation du CAPR se fait entièrement à contre-courant par rapport à l’état d’esprit de la mobilisation à la Sorbonne. Son Comité sera vite très isolé politiquement au sein de la Sorbonne, de la même manière que les lesbiennes seront totalement absentes pendant sa courte existence. Pourtant, le manifeste du CAPR contient en germe ce que sera la politique du mouvement LGBTI les années suivantes :
« Le Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire dénonce la restriction des possibilités amoureuses qui sévit en Occident depuis l’avènement du judéo-christianisme. Les exemples de cette répression odieuses ne manquent pas ; vous les avez sous les yeux à chaque instant ; les inscriptions et les dessins dans les chiottes de la Sorbonne et autres ; les passages à tabac d’homosexuels par la police ou par des civils rétrogrades ; la mise en fiche policière, en général, l’attitude de soumission, les yeux de chiens battus, le genre rase-les-murs de l’homosexuel type ; les carrières brisées, l’isolement et la mise au secret qui sont le lot de toutes les minorités érotiques. Pour un glorieux Jean Genet, cent mille pédérastes honteux, condamnés au malheur.

Le C.A.P.R. lance un appel pour que vous, pédérastes, lesbiennes, etc..., preniez conscience de votre droit à exprimer en toute liberté vos options ou vos particularités amoureuses et à promouvoir par votre exemple une véritable libération sexuelle dont les prétendues majorités sexuelles ont tout autant besoin que nous ».
Le manifeste du CAPR collé sur les murs de la Sorbonne posait des questions auxquelles Arcadie ne pouvait pas ou ne voulait pas répondre. Quel avenir était réservé pour ceux qui n’étaient pas un « glorieux Jean Genet » ? Pour les homos des classes populaires ? Que faire face à la répression policière ? Faut-il continuer longtemps à raser les murs ? La société ne nous réserve-t-elle rien d’autre que des « carrières brisées » ?

En mai 68 les murs ont la parole. Sauf pour le CAPR, dont les affiches sont systématiquement arrachées. Le deuxième comité d’occupation de la Sorbonne élu le 17 mai avait chassé les militants situationnistes et était composé majoritairement de maoïstes et de trotskistes, dont Guy Hocquenghem. Celui-ci va rapporter quelques années plus tard que le comité d’occupation s’inquiétait « de la présence d’homosexuels autour des W.C. », car cela pourrait « déconsidérer » le mouvement. Le CAPR organise alors quelques distributions de tracts à l’Odéon, sous les yeux effarés des étudiants et des militants politiques. Comme on l’a déjà dit plus haut, l’homophobie et le sexisme n’étaient pas rares dans les cercles militants, ni dans les amphithéâtres occupés.

Comme le rappelle Michael Sibalis, l’existence du CAPR est le premier de nombreux rendez-vous manqués entre l’extrême gauche et le mouvement LGBTI[9]. Malgré son isolement et l’absence de continuité, le CAPR reste la première tentative connue en France pour sortir de l’attitude défensive arcadienne pour enfin organiser les personnes LGBTI et transformer leur oppression en combat.

Une répétition générale

Mai 68 allait être une « répétition générale » pour le mouvement des femmes et le mouvement LGBTI. L’existence éphémère du CAPR allait montrer que le « vice bourgeois » de l’homosexualité allait se placer résolument avec la révolte étudiante et ouvrière du même côté de la barricade. L’association des identités LGBTI à la gauche n’allait pas de soi à un moment où la seule voie d’expression pour les minorités de genre et sexuelles était une organisation comme Arcadie qui affichait un profil bourgeois de droite.

Le monolithisme stalinien était ébranlé depuis quelques années. La fin du monopole du discours communiste par le PCF et la perte de légitimité de l’URSS laissait le champ libre à de nouvelles influences politiques, qu’elles soient marxistes ou non. À cela s’ajoutait le refus de plus en plus répandu de l’ordre bourgeois qui allait favoriser l’émergence des mouvements en dehors des appareils staliniens et des partis politiques d’extrême gauche.

Souvent militants dans des partis d’extrême gauche, plusieurs individus qui avaient alors participé à mai 68 allaient construire des mouvements autonomes radicaux. Leur politique était radicale dans la mesure où elle était profondément anti-institutionnelle et dans la mesure où ces militants pensaient que pour lutter contre l’hétéro-patriarcat une révolution était nécessaire – sans que la stratégie soit spécifiée par ailleurs. Il s’agissait aussi pour eux et elles de construire des mouvements « autonomes » des partis, car ces derniers refusaient le plus souvent d’accorder de l’importance à leurs luttes.

« Ainsi, ces mouvements trouvèrent un écho plus large et une bonne partie se séparèrent des organisations qui regroupaient des fronts ouvriers plus larges. En général, et spécifiquement dans le contexte du mai 68 français, ils se divisèrent en trois grands secteurs : ceux qui continuèrent de manière semi-clandestine dans les partis maoïstes et staliniens ; ceux qui rompirent avec les organisations ouvrières et leurs stratégies, poussant leurs dérives idéologiques jusqu’à l’autonomisme et le postmodernisme ; et une troisième partie minoritaire, qui essaya de combiner les revendications et stratégies révolutionnaires de la classe ouvrière, féministes et LGBTI, en bonne partie promues par des petits groupes d’extrême-gauche trotskistes. » (http://www.revolutionpermanente.fr/Stalinisme-et-LGBTI-reculs-et-persecutions)

En France, certains se sont regroupés quelques années après mai 68 dans le Front homosexuel d’action révolutionnaire, qui pour la première fois allait donner une véritable impulsion aux luttes LGBTI.

1968-1974, les années mouvement

« L’homosexualité, ce douloureux problème » était le sujet du 10 mars 1971 de l’émission radio de Ménie Grégoire, avec un million d’auditeurs. Les invités étaient André Baudry d’Arcadie, Pierre Hahn, auteur d’articles sur la sexualité et l’homosexualité, un prêtre, un psychanalyste et des musiciens. La présentatrice donne dès le début le ton de l’émission : « Ces gens souffrent, on ne peut pas les laisser souffrir sans rien faire pour eux ». L’émission est interrompue lorsque la tribune est envahie par une trentaine de personnes, principalement des militantes lesbiennes du MLF. C’est le début du mouvement LGBT en France. Plus tôt, en 1970, des lesbiennes du MLF avaient essayé de constituer un groupe de femmes au sein d’Arcadie, mais elles ont été exclues par Baudry car elles étaient d’après lui trop politisées à gauche. Quelques jours avant l’interruption de l’émission, le 5 mars, elles avaient déjà perturbé un meeting anti-avortement de l’association « Laissez-les vivre » à la Mutualité. Pierre Hahn était à leurs côtés et ce sera lui qui leur permettra d’accéder à l’émission radio.

Après le succès de l’action du 10 mars, elles se constituent en Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). Leurs premiers articles sont publiés dans Tout !, journal de l’organisation Vive la révolution. Guy Hocquenghem coordonne le numéro 12 du 23 avril 1971 sous le titre « oui, notre corps nous appartient », consacré à l’avortement est la contraception, au « droit à l’homosexualité et toutes les sexualités » et au « droit des mineurs à la liberté du désir et à son accomplissement ». Le FHAR a mené beaucoup d’actions, mais a produit peu de textes. Dans un article intitulé « Les pédés et la révolution », vraisemblablement écrit par Hocquenghem, ils répondent à différentes critiques qui leurs sont adressés par l’extrême gauche. À l’affirmation que le combat des LGBTI est « juste et nécessaire », mais qu’il ne peut pas concerner les masses parce qu’il est marginal, ils répondent qu’il existe des centaines de milliers d’ « homosexuels refoulés », qui s’autocensurent sous le poids de l’idéologie morale bourgeoise. À l’affirmation que la lutte pour les droits des LGBTI n’atteint pas la bourgeoisie, et que même le combat des LGBT peut être approprié par la bourgeoisie, ils répondent que la bourgeoisie ne tolérera jamais la libre disposition des corps, tant elle est antinomique avec l’exploitation capitaliste. Ils répondent aussi : « pour ce qui en est de la hiérarchie des luttes révolutionnaires selon l’urgence, les homosexuels ne prétendent pas que le combat contre la sexualité et la sexualité bourgeoise doit être placé au premier plan. Ils pensent seulement que ce combat est inséparable de la lutte contre l’exploitation socio-économique. L’un sans l’autre reste lettre morte ». De même, aux accusations que la lutte des LGBT est une lutte parcellaire, qui ne concerne qu’un secteur de la société, ils répondent que la bourgeoisie doit être attaquée sur tous les fronts où elle fait sentir son oppression. Les militants du FHAR formulent aussi une critique de la masculinité hégémonique : l’homosexuel révolutionnaire fait éclater les stéréotypes bourgeois de la virilité et la féminité, au moment même où on pourrait croire qu’ils les caricature ». Ils rejettent des catégories réactionnaires qui se sont imposés par la suite comme « actifs » ou « passifs » car elles ne font que singer l’hétérosexualité. Enfin, le combat du FHAR s’inscrit résolument dans la lutte révolutionnaire des années 68 pour une autre société. Leur but est de « dresser, avec le concours de tous les autres révolutionnaires, un projet crédible de monde nouveau. Cela ne peut aller sans une abolition du couple et surtout de la famille, désignée par l’État colle unique cellule possible de la vie, toutes les autres étant définies commodément à l’avance comme irréalistes ou menant au chaos ».

Le n° 12 de Tout ! est interdit à la vente… Le FHAR publie en 1971 le Rapport contre la normalité, qui rassemble des articles qui résument leurs positions et témoignages. On y peut lire par exemple à propos de l’extrême gauche : « Malheureusement, jusqu’en mai 68, le camp de la révolution était celui de l’ordre moral, hérité de Staline. Tout y était gris, puritain, lamentable. [...] Mais soudain, ce coup de tonnerre : l’explosion de Mai, la joie de vivre, de se battre ! [...] Danser, rire, faire la fête ! [...] Alors, devant cette situation nouvelle, nous homosexuels révoltés – et certains d’entre nous étaient déjà politisés – nous avons découvert que notre homosexualité – dans la mesure où nous saurions l’affirmer envers et contre tout – nous amènerait à devenir d’authentiques révolutionnaires, parce que nous mettrons ainsi en question tout ce qui est interdit dans la civilisation euro-américaine. [...] N’en doutez pas : nous souhaitons l’anéantissement de ce monde. Rien de moins. [...] La liberté de tous, par tous, pour tous, s’annonce ».

En décembre 1972, le FHAR se dote aussi de son propre journal, l’Antinorm, sous-titré « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! », qui paraît entre 1972 et 1973. Après mai 68, le mouvement LGBTI avait cessé d’être un mouvement de défense, pour devenir un mouvement offensif, à la conquête de nouveaux droits. L’ancienne perspective d’Arcadie avait déjà commencé à être remise en cause par le CAPR, mais celui-ci n’avait qu’une existence éphémère. Le FHAR ne voulait pas que les homosexuels soient « des citoyens comme les autres », il s’était donné pour but de détruire le capitalisme et famille. Dans son hymne ils l’affirmaient clairement : « Au grand jour nous apparaissons/Et vive la révolution ! ». Le FHAR s’est fait sa réputation pour son interpellation de la gauche et de l’extrême gauche dans ses textes et dans des actions. Il perturbe ainsi un un meeting de Duclos pour interpeller la politique du PCF, il organise aussi des groupes d’auto-défense et dès 1971, il manifeste le 1er mai jusqu’en 1977. Le rapport avec les autres organisations d’extrême gauche étaient difficile, voir conflictuelles. Le PCF avait déclaré en 1972 que le FHAR et d’autres groupes d’extrême gauche « ne représentaient pas l’avant-garde de la société, mais la pourriture du capitalisme à son déclin ».

La désorganisation, la désertion des femmes, sa dépolitisation, entre autres, auront raison du FHAR, qui disparaît au bout de trois ans d’existence. Certains comme Daniel Guérin ont tenté de donner une certaine structuration au mouvement et des objectif politiques, sans succès. D’autres, comme le « Groupe n°5 », qui a publié le journal Le Fléau social (cinq numéros, de 1972 à 1974), a essayé de constituer un groupe politique au sein du FHAR. Excédés par la désorganisation interne au FHAR, ils décident « de se donner à lui-même [à travers leur journal] un instrument de travail et de diffusion de ce travail ». Dans un texte intitulé « À propos des A.G. »du n° 1 du Fléau social, ils affirment qu’ « en un an, les A.G. du FHAR sont devenues une espèce de monstre difforme. (…) Les A.G. sont maintenant transformées en un incommensurable bordel ». Ils disaient vouloir échapper au « ghetto homosexuel » et s’adresser à d’autres groupes d’extrême gauche. Malgré ces efforts, le FHAR cesse d’exister en 1974.

Un autre groupe qui mérite d’être mentionné sont les Gouines rouges. Beaucoup de lesbiennes participaient déjà au MLF et ont été à l’origine du FHAR. Or les lesbiennes du FHAR se voient minorisées par l’arrivée massive d’hommes et se sont senties dépossédées de l’organisation qu’elles avaient créé. En effet, le FHAR était trop centré sur le désir homosexuel masculin. En raison de cela, les Gouines rouges retournent dans le giron du MLF, où elles vont continuer à mener leurs actions.

Une extrême gauche loin d’être à la hauteur

L’extrême gauche a été loin d’être à la hauteur des nécessités de la période 1971-1974 sur les questions de genre. Par exemple, le rapport de la Ligue communiste révolutionnaire aux questions de genre est complexe. Jean-Paul Salles rappelle que l’hostilité de la LCR à l’égard du FHAR est totale après le 1er mai 1972. Certes, la LCR dénonce la morale bourgeoise en matière de sexe, mais se scandalise des « grandes folles » du FHAR. Après tout, ce rejet est à l’image de la manière dont l’organisation appréhende les questions de genre. En effet, la Ligue communiste ne compte qu’une seule femme dans un bureau politique de 14 personnes après mai 68. Cinq ans plus tard, on ne trouve que sept femmes sur les 91 candidats aux élections législatives de 1973. Aussi, au premier congrès de la LCR (reformée après sa dissolution) on compte seulement 29 % de femmes membres de l’organisation.
Il faut attendre 1974 pour que l’organisation change de position sur la « question homosexuelle ». Rouge ouvre ses colonnes à Antinorm afin de lancer un appel à la création de comités Sexpol pour lutter contre la répression sexuelle. Antinorm appelle quant à lui à voter pour Alain Krivine lors des élections présidentielles de 1974. Lors du deuxième congrès de la LCR en janvier 1977 il est enfin décidé de créer une « Commission nationale homosexuelle ». Le congrès appelle à une rencontre nationale le 2 et 3 décembre de la même année afin d’élaborer sur la question et de penser une politique spécifique à l’égard du mouvement LGBTI qui s’était reconstruit après la disparition du FHAR sous la forme du Groupe de libération homosexuel-politique et quotidien. La CNH sera le lieu d’élaboration d’une politique orientée vers le mouvement LGBTI, qui est vu comme un phénomène « positif et nécessaire ». La CNH propose à l’ensemble de l’organisation des « Thèses homosexualités », avec des tâches précises pour l’organisation. Pourtant, lors du le troisième congrès de la Ligue en 1979, une majorité du Congrès refuse de discuter des thèses de la CNH. Ce refus provoque une crise dans l’organisation et le départ d’une partie des membres de la CNH.

Cette brève histoire des débuts du mouvement LGBTI en France est riche de leçons. Premièrement, elle montre que l’extrême gauche ne peut pas se satisfaire de positions économicistes, qui réduisent la lutte révolutionnaire à un antagonisme travail-capital. Comme le montre le FHAR à ses débuts, l’oppression des LGBTI concerne des milliers de personnes qui peuvent être des alliés précieux dans la lutte contre le capitalisme. L’abstentionnisme de l’extrême gauche pendant les débuts du mouvement des femmes et du mouvement LGBTI a été une erreur criminelle. Deuxièmement, le mouvement LGBTI ne peut pas faire abstraction d’un programme et d’une stratégie révolutionnaire. La nécessité de libérer la parole et de se rencontrer doit s’accompagner d’une stratégie d’affrontement contre le système capitaliste et hétéro-patriarcal. En effet, il ne peut pas y avoir d’égalité réelle dans ce système. C’est pour cela qu’il faut s’attaquer à sa racine, dans les rapports capitalistes et la famille hétéronormée. Enfin, aujourd’hui il faut aussi prendre en compte l’intégration partielle des identités LGBTI au système. D’une certaine façon, l’abstentionnisme de l’extrême gauche et l’absence d’une stratégie révolutionnaire ont favorisé une processus de normalisation gay à partir des années 1980. Celui-ci a domestiqué la critique du capitalisme et de la famille contenue dans le mouvement LGBTI à ses débuts. Faire revivre cette tradition est nécessaire aujourd’hui pour continuer ses combats.

[1] Goldman Wendy Z., Women, the State and Revolution. Soviet Family Policy Social Life, 1917-1936, Cambridge University Press, 1993, p. 5. Voir à ce propos l’interview de l’auteure : http://www.revolutionpermanente.fr/Les-femmes-les-bolcheviks-et-la-revolution
[2] Gide André, Retour de l’U.R.S.S., Gallimard, 1936, p. 57.
[3] Trotsky Léon, La révolution trahie, Les Editions de Minuit, 1963, p. 100.
[4] Wieviorka Annette, Maurice et Jeannette. Biographie du couple Thorez, Fayard, 2010, p. 569.
[5] Lénine, Que faire ?, 1902, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200o.htm
[6] Martel Frédéric, Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, 1996, p. 101.
[7] Martel, 1996, p. 126.
[8] Michael Sibalis, « Mai 68 : le Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire occupe la Sorbonne », Genre, sexualité société, 10, Automne 2013.
[9] Idem.

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