Genres et Sexualités

Histoire du mouvement LGBTI

Stalinisme et LGBTI : reculs et persécutions

Publié le 10 août 2016

L’article ci-dessous est la retranscription d’un atelier ayant eu lieu à l’Université d’été internationaliste et révolutionnaire, juillet 2016.

Jorge Remacha - Syndicat des Etudiant.e.s d’Extrême-Gauche, Saragosse

Pour penser quel mouvement LGBTI et quelle stratégie révolutionnaire nous voulons, il est intéressant de se remémorer la réaction stalinienne contre la diversité sexuelle en URSS, premier pays à l’avoir dépénalisée.

« La législation soviétique déclare l’absolue non-interférence de l’État et de la société dans les questions sexuelles, tant que personne ne souffre de dommages physiques ou de nuisance à ses intérêts. En ce qui concerne l’homosexualité, la sodomie et autres formes de plaisir sexuel, qui dans la législation européenne sont qualifiés d’offense à la moralité, la législation soviétique les considère exactement de la même façon que ceux connus comme « naturels ». 

Ce paragraphe fait partie d’un pamphlet écrit en 1923 par Grigorii Batkis, directeur de l’Institut d’Hygiène Sociale de Moscou. Il s’agit de voir ici, qu’à travers la Révolution d’Octobre, une profonde série de changements dans la législation de la famille et de la sexualité ont ouvert une nouvelle situation en ce qui concerne les droits des femmes et des personnes LGBTI, jusqu’alors jamais vue dans le monde.

Les bolcheviques ont abrogé les lois qui allaient contre l’homosexualité en décembre 1917, un demi-siècle avant les premiers pays capitalistes qui l’ont fait. Cette décision fut prise comme faisant partie intégrante des activités du nouveau système et de la révolution sociale. De plus, l’avortement fut légalisé et ce de manière libre et gratuite, la prostitution fut dépénalisée, le divorce autorisé, et les vieilles lois qui régissaient le mariage et la majorité furent abolies, en même temps que le concept « d’illégitimité » des enfants [nés hors mariage, ndt].

Cette législation progressive fut reprise peu après comme revendication par les mouvements de libération sexuelle dans d’autres parties du monde, comme c’est le cas des personnes LGBTI durant la Révolution Allemande, qui réclament le droit à adopter face au refus de la direction du SPD (Parti Social-démocrate Allemand), qui ordonna de noyer la révolution dans le sang.

Cependant, les conquêtes pour les femmes et les personnes LGBTI en URSS qui avait été obtenues dans la chaleur de la révolution ont subi un recul lors du processus de bureaucratisation de l’état ouvrier. Trotsky le qualifiera de « thermidor au foyer », une réaction en règle à ce qui avait été conquis concernant les femmes et la libération sexuelle.

Conjointement à la repénalisation de l’avortement et de la prostitution, ou l’imposition de contraintes légales au divorce, était mise en place la promotion des vieilles valeurs patriarcales, le retour de la femme au foyer et à la famille traditionnelle (qualifiée par Staline d’ « unité de combat pour le socialisme »), situation que les bolcheviques ont tenté de combattre durant les premières années de la révolution.

Dans son livre La révolution trahie, Trotsky affirmera que «  Le motif le plus impérieux du culte actuel de la famille est sans nul doute le besoin qu’éprouve la bureaucratie d’une stable hiérarchie des rapports et d’une jeunesse disciplinée par quarante millions de foyers servant de points d’appui à l’autorité et au pouvoir. »

De même, en 1934, dans le cadre de la réaction imposée par la bureaucratie stalinienne, l’homosexualité est de nouveau pénalisée en URSS sur le modèle de la vieille législation tsariste, avec des peines de 8 ans de prison, et qui se traduira par une vague de suicides et de persécutions dans diverses villes.

On ne dispose pas de chiffres exacts concernant les personnes affectées et il est particulièrement difficile de connaître la quantité de dénonciations de soupçons d’homosexualité contre des opposants politiques. Les tribunaux prononceront autour de 50 000 sentences contre des personnes considérées homosexuelles.

De plus, la bureaucratie enveloppa le tout d’un halo de glorification des vieux schémas de la famille patriarcale à travers les organes de presse et de propagande, tel qu’on peut le voir dans cette extrait de la Pravda

« L’élite de notre pays, le meilleur de la jeunesse soviétique, est encadrée, comme règle générale, par d’excellents parents qui aiment passionnément leurs enfants. Et vice versa : l’homme qui ne prend pas au sérieux le mariage, et abandonne ses enfants aux hasards du destin s’habitue à être un mauvais travailleur et un membre douteux de la société. »

Alors que le nazisme se répandait en Allemagne sans souffrir d’un combat déclaré par le KPD (Parti Communiste Allemand), la propagande soviétique élabora des matériels antinazis qui seront remplis de LGBTIphobie, telles les déclarations de M.Gorki (« Exterminez les homosexuels et le fascisme disparaîtra »), ou encore de Staline qui parlera de « perversion fasciste ».

Le Thermidor au foyer va également se répandre à travers les Partis Communistes, alors coordonnés dans la IIIème Internationale qui sera érigée en instrument de contre-révolution et de désarmement des masses sous le contrôle de Staline.

Cette politique réactionnaire mènera en de maintes occasions à des affrontements, comme en Allemagne, où en 1934, la direction démantèle un front de masses, initié par le parti lui-même, qui regroupait autour d’une politique sexuelle révolutionnaire. Naissait ainsi une position homophobe et sectaire envers les droits des femmes et la diversité sexuelle, qui caractérisera alors les partis communistes staliniens dans le monde entier. Position à l’opposé de l’esprit de la Révolution d’Octobre et qui perdurera dans des processus tels la Révolution Cubaine et la Révolution Chinoise. Aux yeux de larges secteurs de femmes et de personnes homosexuelles à travers le monde, qui identifiaient par erreur le stalinisme au marxisme, ce dernier sera synonyme d’oppression.

Au cours des années 60 et 70, ces Partis Communistes conserveront en grande partie ces lignes malgré le fait que les mouvements de libération des femmes et des LGBTI vivaient un essor et une radicalisation dans de nombreux pays, se détournant à plusieurs reprises de ces mêmes partis, qui dans certains cas étaient des organisations ouvrières de masses.

Ainsi, ces mouvements trouvèrent un écho plus large et une bonne partie se séparèrent des organisations qui regroupaient des fronts ouvriers plus larges. En général, et spécifiquement dans le contexte du Mai 68 français, ils se divisèrent en trois grands secteurs : ceux qui continuèrent de manière semi-clandestine dans les partis maoïstes et staliniens ; ceux qui rompirent avec les organisations ouvrières et leurs stratégies, poussant leurs dérives idéologiques jusqu’à l’autonomisme et le postmodernisme ; et une troisième partie minoritaire, qui essaya de combiner les revendications et stratégies révolutionnaires de la classe ouvrière, féministes et LGBTI, en bonne partie promues par des petits groupes d’extrême-gauche trotskistes.

Ces antécédents terribles d’une grande partie de la gauche, spécifiquement stalinienne et maoïste, qui furent connus du mouvement des femmes et des personnes LGBTI, constituent un héritage ractionnaire qui rend difficile la libération des opprimés du monde, ayant historiquement organisé leur division de la même manière que la LGBTIphobie et le machisme.

C’est pour cela qu’il faut urgemment se battre avec une perspective révolutionnaire pour construire un mouvement LGBTI combatif et coordonné avec le reste des luttes de la classe ouvrière et des secteurs opprimés.

Un mouvement qui se batte avec une perspective antipatriarcale, comprenant que le machisme et la LGBTIphobie sont unis dans les discours et dans la pratique des institutions réactionnaires de cette société et que la nécessité de les combattre en même temps a été démontrée historiquement.

Un mouvement qui soit internationaliste et antiraciste, indépendant de l’état et du capital pour rompre avec les intérêts des bourgeoisies nationales et qui ne reproduise pas la xénophobie qui nous divise au profit des capitalistes.

Un mouvement qui soit anticapitaliste et coordonné avec les luttes ouvrières, ce qui suppose de s’attaquer au cœur de la bête qui encourage la LGBTIphobie et le machisme pour diviser la classe travailleuse et qui a besoin du patriarcat pour se maintenir et se perfectionner.