Intervention

Frédéric Lordon : "Un parti révolutionnaire sert à tout niquer, avec méthode"

Frédéric Lordon

Frédéric Lordon : "Un parti révolutionnaire sert à tout niquer, avec méthode"

Frédéric Lordon

Vendredi dernier, de nombreuses personnalités militantes étaient présentes pour saluer la création d’une nouvelle organisation révolutionnaire en France. Parmi elles, Frédéric Lordon, philosophe, qui, par-delà nos désaccords, nous a fait l’honneur de sa présence. Retrouvez son intervention.

Il y a un slogan, il vient d’un autre secteur de la gauche, mais il ne manque pas d’intérêt. On l’a entendu notamment chez les anti-bassines et les militants climat. Ce slogan dit : « Il est vital de tout niquer ». Et c’est vrai : au point où nous en sommes, il devient vital de tout niquer, mais, ajouterais-je, avec méthode.

Qu’est-ce qu’un parti révolutionnaire ? C’est une organisation qui se propose de tout niquer méthodiquement – de tout niquer, pour commencer.

Slogan pour slogan, il y en a un autre pour lequel j’en pince pas mal en ce moment – c’est un peu normal, il est de mon cru... Il est d’une originalité qui va vous surprendre. Ce slogan-là dit : « Il n’y a pas d’alternative ». « There is no alternative ».

Si vous croyez l’avoir déjà entendu, vous faites erreur. On ne parle pas de la même chose. Mon slogan à moi dit que, au point où nous en sommes, si on veut éviter l’écocide, c’est-à-dire l’anthropocide, alors il faut un capitalocide. Et qu’il n’y a pas d’alternative – mais cette fois pour de bon.

Dans ces conditions, nous pouvons enchaîner nos idées avec conséquence : le capitalocide, c’est la mise à bas du capitalisme ; or, la mise à bas du capitalisme est un processus d’un genre bien identifié : un processus révolutionnaire. Qu’est-ce qu’un processus révolutionnaire ? C’est un élan des masses. Ce qui ne veut pas dire une spontanéité pure. Revoilà la question de la méthode. La méthode doit avoir des lieux. Un lieu, notamment : un parti révolutionnaire.

Dans « parti révolutionnaire », il y a « parti », et on pourrait s’y tromper. Par exemple, la Constitution de la Ve république stipule que « les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage » – c’est-à-dire : se tiennent bien. Or, justement non. Il n’est plus l’heure de bien se tenir – puisque c’est celle de tout niquer –, ni de concourir à quoi que ce soit sur indication des institutions politiques du capitalisme. Ce qui, à mes yeux, ne veut pas dire se désintéresser complètement de ce qui s’y passe – nous avons déjà eu ce débat, nous l’aurons sans doute encore.
En tout cas le paradoxe de la période, c’est qu’elle n’a jamais requis aussi impérieusement la perspective révolutionnaire alors qu’on n’y trouve tendanciellement plus aucune organisation revendiquant la perspective révolutionnaire. C’est la raison pour laquelle – mais par simple logique – quand il s’en fait connaître une, je peux difficilement me retenir de lui dire ma sympathie.

Sandra parlait depuis un lieu lointain – l’art. Je parle d’encore plus loin : la bourgeoisie. En bourgeoisie, la classe ouvrière, on s’en fout à un degré inimaginable. Le climat en revanche, ça, ça commence à en faire flipper quelques-uns. Ca fait flipper les jeunes, ça fait flipper les diplômés de l’enseignement supérieur – les futurs cadres du capitalisme –, ça commence même à faire flipper les journalistes. Pour toutes les prévisibles résistances institutionnelles, politiques, médiatiques, quelque chose est en train de s’ouvrir dans les têtes, une nouvelle disponibilité des esprits est en train de se former.
Mais cette disponibilité ne débouchera sur quoi que ce soit que si lui sont activement retirés les dernières illusions, les fausses promesses de pouvoir s’en tirer, les faux espoirs de pouvoir tout garder, et toute la gamme des évitements sédatifs. Pour la décrocher de tout ça, il va falloir du travail. C’est un travail qui entre aussi dans les taches d’un parti révolutionnaire – qui fait partie de la méthode.

On me dira qu’un parti révolutionnaire ne se préoccupe pas de la bourgeoisie, qu’il se préoccupe surtout de la combattre, et d’abord là où elle se combat : sur les lieux du travail. Et ça n’est pas faux. Mais ça n’est pas complètement vrai non plus. Le travail contre-hégémonique, par construction, vise aussi la bourgeoisie, au moins certaines de ses fractions. Un système de domination est d’autant plus fragile qu’une partie importante des dominants eux-mêmes n’y croient plus. Un ordre de domination est d’autant plus facile à renverser qu’il est devenu friable de l’intérieur. Or une partie de la bourgeoisie peut décrocher : celle qui comprendra que, dans ses intérêts matériels, il entre aussi ses intérêts de terrestre. Mais elle ne décrochera que si elle conduite à voir, sans échappatoire possible, que ses intérêts matériels redéfinis ont maintenant pour ennemi le capitalisme.

Sauf à prendre cette voie, la bourgeoisie, de son propre mouvement, ne décrochera jamais de la division du travail capitaliste qui met les prolétaires à son service – par l’exploitation qui fait sa richesse, et par le larbinage généralisé qui soutient son mode de vie. On peut choisir de la combattre frontalement. Telle a été la première version de la lutte des classes. Mais on peut aussi faire entrer dans la stratégie de fragiliser la bourgeoisie pour ainsi dire spirituellement. Or je crois que, dans l’histoire de la lutte des classes, il ne s’est probablement jamais rien présenté d’aussi puissant que la situation terrestre contemporaine pour la faire vaciller.

Hormis un noyau de fanatiques prêts à tout jusqu’au bout, il faut lui ôter jusqu’au désir de lutter pour préserver un ordre qui maintenant lui devient défavorable. Lorsque la bourgeoisie – une partie de la bourgeoisie – aura été conduite en ce point où elle sera convaincue, sinon de rendre les armes, du moins de ne pas les prendre, et que, désorientée, elle ne saura plus que faire, à ce moment-là, notre heure viendra.

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