A 80 ans de l’assassinat de Trotsky

Léon Trotsky (1879-1940), marxiste, révolutionnaire et internationaliste intransigeant

Jean-Philippe Divès

Léon Trotsky (1879-1940), marxiste, révolutionnaire et internationaliste intransigeant

Jean-Philippe Divès

Il y a 80 ans, le 20 août 1940, Léon Trotsky tombait à Coyoacán (le district de Mexico qui fut son ultime refuge) sous les coups de l’un des assassins envoyés par Staline. Le lendemain, il succombait à ses blessures. Révolution Permanente revient sur sa vie, son œuvre, ses combats et une partie de ceux qu’il a inspirés, avec une série d’articles, textes et vidéos qui seront publiés sur le site tout au long de la semaine.

On ne prétendra pas résumer ici la trajectoire de celui qui fut un grand dirigeant de la Révolution russe, la figure et le chef de file de l’opposition de gauche au stalinisme, puis le fondateur de la Quatrième Internationale. Les lecteurs pourront se référer pour cela à une série de biographies, dont la plus pertinente est certainement celle de Pierre Broué [1]. On tentera plutôt, dans les lignes qui suivent, de mettre en évidence quelques moments fondamentaux de la vie politique de Trotsky.

1905, président du premier soviet de Saint-Pétersbourg

Au début du siècle dernier, Lev Davidovitch Bronstein, devenu Léon Trotsky, est très tôt un militant aguerri, reconnu dans les cercles révolutionnaires et qui, comme beaucoup d’autres à son époque, a fait l’expérience de l’action clandestine et connu la prison, la déportation et l’exil.

Invité par Lénine, en 1902, à rejoindre la rédaction de l’Iskra (« L’Etincelle »), l’organe du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) publié depuis l’exil, Trotsky rompt avec lui après le congrès de 1903, théâtre de la scission entre bolcheviks et mencheviks. Après avoir dans un premier temps pris parti pour ces derniers, il adopte vite une position « intermédiaire », indépendante des deux fractions.

Sa brochure « Nos tâches politiques », publiée en 1904, est un brûlot lancé contre le « jacobinisme » léniniste, accusé de mépriser l’autodétermination et les capacités transformatrices des travailleurs. On peut d’une certaine façon considérer que la réponse de Rosa Luxemburg, « Questions d’organisation de la social-démocratie russe », à l’ouvrage de Lénine « Un pas en avant, deux pas en arrière » (deux textes également de 1904), se situe alors, pour partie, dans la même veine. Mais certaines formulations de « Nos tâches politiques » sont si excessives que Lénine et ses proches en sont choqués. Beaucoup considèrent alors Trotsky comme un jeune marxiste certainement brillant, mais aussi un pédant insupportable.

Léon Trotsky a 25 ans lorsque la révolution de 1905 éclate à Saint-Pétersbourg avec le « Dimanche sanglant » (22 janvier – 9 janvier dans l’ancien calendrier russe). Rentré clandestinement en Russie dès février 1905, il s’investit à fond dans le soviet ouvrier de Saint-Pétersbourg dès sa formation, fin octobre dans le cours de la grève générale, en tant qu’organe représentatif des masses en lutte. Il en devient immédiatement membre du comité exécutif, et un peu plus tard le président. Il en est incontestablement la figure et le dirigeant principal, démontrant – outre ses talents rédactionnels et oratoires – une fermeté inébranlable sur les principes associée à d’exceptionnelles capacités politiques et tactiques, toujours orientées vers le renforcement de la confiance des masses en leurs propres forces. Trotsky retrouvera la présidence de ce soviet (regroupant cette fois non seulement les travailleurs, mais aussi les soldats de la garnison) en septembre 1917, quelques semaines avant l’insurrection d’Octobre.

Début décembre 1905, alors que le régime tsariste a dû reculer devant la révolution et promettre une série de concessions, Trotsky fait partie des responsables désignés par le soviet pour préparer une insurrection armée visant à renverser le régime. Le 3/16 décembre, lui et les autres dirigeants du soviet sont arrêtés et emprisonnés.

Leur procès s’ouvre en octobre (septembre dans l’ancien calendrier) 1906. Trotsky en fait une tribune politique dans laquelle, sans provoquer outre mesure les juges, il ne cède rien quant à la légitimité du soviet et de son action. Devant le tribunal, il le décrit comme « l’organe du pouvoir autonome des masses révolutionnaires, l’organe (…) d’un nouveau pouvoir historique. » En réponse à l’accusation de complot armé, il affirme que « si l’organisation des forces sociales n’avait été entravée par aucune attaque de la contre-révolution armée, si elle avait continué dans la voie où elle était entrée sous la direction du soviet des députés ouvriers, l’ancien régime serait tombé sans qu’on eût besoin d’employer la moindre violence. » « Remarquez-le bien, Messieurs les juges, nous n’avons jamais ‘préparé’ l’insurrection, comme le dit le procureur, ‘nous nous sommes préparés à l’insurrection’. » Tant il est vrai que « le soulèvement armé était pour nous inévitable : il était et reste une nécessité historique dans la lutte du peuple contre un régime d’autorité militaire et policière. »

Avec 14 de ses co-accusés, Trotsky est condamné au bannissement et à la déportation à vie. En février 1907, durant son transfert vers le nord de la Sibérie, il s’évade et rejoint à nouveau l’exil, d’où il continue son combat.

Théoricien de la révolution permanente

En prison, Trotsky avait profité de son « temps libre » pour systématiser et mettre sur le papier les conceptions qu’il avait commencé à former et que son expérience dans la révolution de 1905 lui avait permis de conforter, préciser et développer. Le résultat, « Bilan et perspectives » (1906), présente la première formulation de la théorie de la révolution permanente.

Analysant le « développement inégal et combiné » du capitalisme de l’époque et notamment de la Russie, avec la combinaison qui la caractérise d’autocratie, de restes de féodalisme et d’arriération séculaire, d’une part, d’industrialisation rapide et de fort développement culturel dans les villes, d’autre part, et tirant les leçons du mouvement révolutionnaire auquel il vient de participer, Trotsky parvient à des conclusions aussi tranchées que novatrices.

Pour lui, les conditions de développement du capitalisme russe, largement dépendant des investissements étrangers et des techniques importées, ainsi que l’atrophie de la bourgeoisie autochtone, dont l’essor a été bridé par la structure de privilèges et de pouvoir du régime tsariste, font que cette bourgeoisie sera incapable de prendre la tête d’une révolution qui transformerait la Russie en un pays capitaliste développé et moderne, doté d’un régime démocratique-bourgeois dans le cadre duquel le prolétariat et ses partis pourraient renforcer leurs positions tout en préparant une révolution socialiste. La seule force à même de prendre la tête d’une révolution imposant les revendications démocratiques essentielles (« la république, la journée de huit heures, la confiscation de la terre des grands propriétaires, ces revendications, ainsi que celles de la cessation immédiate de la guerre, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et des États unis d’Europe ») est donc la classe ouvrière, s’appuyant sur les masses paysannes, numériquement très majoritaires mais dont la dispersion et le niveau de conscience ne leur permettent pas de jouer un rôle indépendant. Ainsi, « il est possible que les ouvriers arrivent au pouvoir dans un pays économiquement arriéré avant d’y arriver dans un pays avancé. »

Mais, poursuit Trotsky, un gouvernement prolétarien devrait alors, nécessairement, mettre en œuvre dans la foulée des mesures de type socialiste : « une fois que le prolétariat aura pris le pouvoir, il se battra pour ce pouvoir jusqu’au bout. Et s’il est vrai que, dans cette lutte pour maintenir et consolider son pouvoir, il aura recours, surtout à la campagne, à l’arme de l’agitation et l’organisation, il utilisera comme autre moyen une politique collectiviste. Le collectivisme ne sera pas seulement la seule voie par laquelle le parti au pouvoir, dans la position qui sera la sienne, pourra avancer, mais aussi le moyen de défendre cette position avec l’appui du prolétariat. »

Enfin, la révolution aura nécessairement une projection internationale et son sort dépendra de la révolution internationale. D’un côté, « la révolution exerce une influence énorme sur le prolétariat européen. Non contente de détruire l’absolutisme russe, force principale de la réaction européenne, elle créera dans la conscience et dans l’humeur du prolétariat européen les prémisses nécessaires de la révolution. » De l’autre, « sans le soutien étatique direct du prolétariat européen, la classe ouvrière russe ne pourra rester au pouvoir et transformer sa domination directe en dictature socialiste durable. »

A la fin des années 1920, en intégrant les débats stratégiques ayant traversé le Parti communiste de l’Union soviétique et l’Internationale communiste – notamment autour de la révolution chinoise et de son échec, largement imputable à la politique des staliniens de « révolution par étapes » –, Trotsky reprend la question de la révolution permanente dans l’ouvrage qui sera publié sous ce nom. Les thèses qui le concluent, intitulées « Qu’est-ce que la révolution permanente ? », synthétisent ses aspects fondamentaux :

  • Le fait que dans les pays où « les tâches démocratiques et de libération nationale » restent à accomplir, leur « solution véritable et complète » ne peut intervenir que sous un gouvernement ouvrier révolutionnaire (« la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes ») et « la direction politique de l’avant-garde prolétarienne organisée en parti communiste ».
  • La tendance à la transcroissance de toute révolution démocratique authentique en révolution socialiste : « la dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente ».
  • La nature fondamentalement internationale de la révolution socialiste : « la conquête du pouvoir par le prolétariat ne met pas un terme à la révolution, elle ne fait que l’inaugurer. La construction socialiste n’est concevable que sur la base de la lutte de classe à l’échelle nationale et internationale (…) La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales (…) elle ne s’achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète. »

Dirigeant de la révolution et organisateur de l’insurrection d’Octobre

Lorsqu’éclate la révolution de février 1917 (mars 1917 dans le calendrier occidental), de façon aussi soudaine et largement spontanée qu’en 1905, Trotsky et sa famille se trouvent depuis peu aux Etats-Unis. Ils entreprennent immédiatement des préparatifs de départ en embarquent deux semaines plus tard sur un cargo norvégien. Retenus près d’un mois au Canada par les services secrets britanniques, ils ne parviennent à rejoindre la Russie qu’en mai.

Lors de sa conférence d’avril 1917, le Parti bolchevique avait, sous l’influence décisive de Lénine, effectué un virage politique en se dotant d’un programme qui se trouvait désormais, sinon identique, du moins compatible avec les conceptions défendues par Trotsky depuis 1905. Les deux hommes, réunis sur la ligne de « Tout le pouvoir aux soviets », ont alors une conversation. Trotsky choisit cependant de ne pas adhérer au Parti bolchevique et de rejoindre l’organisation inter-rayons (officiellement, « POSDR internationaliste »), dirigée par son ami Ouritsky et qui regroupe la plupart de ses partisans. La collaboration avec les bolcheviks se fait cependant de plus en plus étroite, alors que Trotsky redevient l’orateur hors pair, captivant les foules, qu’il était déjà en 1905.

Le 6e congrès du Parti bolchevique, qui se tient au mois d’août, est celui d’une formation transformée par l’afflux de dizaines de milliers d’ouvriers révolutionnaires. C’est aussi le « congrès de l’unification » avec l’organisation inter-rayons (qui compte alors autour de 4.000 membres) et d’autres groupes, militants et dirigeants, dont un certain nombre viennent du menchevisme. Trotsky, toujours en prison après les « Journées de juillet » [2], est élu au comité central en même temps que deux autres « inter-rayons », Ouritsky et (en tant que suppléant) Ioffé.

De nouveaux débats traversent alors le parti. Après les Journées de juillet, la direction menchevique et SR (socialiste-révolutionnaire) des soviets s’est positionnée en défense du gouvernement provisoire bourgeois, contre les bolcheviks et l’avant-garde ouvrière, qui se retrouvent isolés dans ce qui constituera une brève période de réaction. Lénine – qui se cache en Finlande – estime alors que le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets » doit être définitivement abandonné et que le parti devra, une fois les conditions réunies, se préparer à prendre le pouvoir par ses propres forces. Sa position rencontre cependant de fortes oppositions, y compris parmi ses partisans les plus proches dont plusieurs appellent à faire la différence entre les soviets et leur direction actuelle, en signalant que le sentiment des masses peut changer rapidement et se traduire favorablement au sein des soviets, auxquels elles sont viscéralement attachées. La résolution politique du 6e congrès bolchevique ne tranche pas, ni dans un sens ni dans l’autre.

Fin août, l’échec de la tentative de putsch du général Kornilov (désigné peu avant par Kerenski, président du gouvernement provisoire, comme nouveau chef d’état-major des armées) change radicalement la situation. Le courant s’inverse, cette fois en faveur des bolcheviks, qui gagnent la majorité dans le soviet de Petrograd (Trotsky en redevient le président), puis celui de Moscou, et dont l’influence s’étend dans tout le pays, alors que le soutien au gouvernement provisoire s’effondre.

Trois positions s’expriment alors dans le parti. Pour Lénine, le parti doit préparer immédiatement l’insurrection afin de ne pas permettre à la bourgeoisie de reprendre l’initiative par un coup d’Etat préventif. Les « ballons d’essai » qui sont lancés dans ce sens montrent cependant que la majorité des travailleurs et des soldats rechigne devant une telle perspective – pour eux ce rôle revient aux soviets, dont le 2e congrès panrusse est convoqué en octobre (novembre dans le calendrier occidental) ; une tentative est faite de pousser le Congrès des soviets de la Région Nord (incluant la flotte de la Baltique et sous direction bolchevique) à décider l’insurrection, mais elle échoue. Le courant de droite du comité central (Kamenev, Zinoviev, Rykov), favorable à un gouvernement soviétique regroupant « toutes les tendances socialistes », SR et mencheviks inclus, et dont les ambitions se limiteraient de fait à un programme démocratique radical, s’oppose radicalement à cette orientation. Nombre de bolcheviks estiment quant à eux qu’il faudrait trouver le moyen de lier l’insurrection, qui est effectivement à préparer vite, avec le congrès à venir des soviets.

C’est Trotsky qui apporte la solution. Début octobre, il fait adopter par le comité exécutif du soviet de Petrograd une mesure qui passe alors largement inaperçue, y compris au sein du Parti bolchevique et de sa direction : la formation d’un « Comité militaire révolutionnaire » (CMR), chargé de renforcer les liens entre le soviet et la garnison (dont les effectifs sont alors estimés, selon les sources, entre 215.000 et 300.000 hommes), et ainsi de prévenir, après Kornilov, toute nouvelle tentative contre-révolutionnaire. Le CMR comprend une majorité de bolcheviks, mais aussi des SR de gauche (l’un d’entre eux en a d’ailleurs le titre de président) et des anarchistes. Le CMR prend des mesures de plus en plus audacieuses, comme le fait d’envoyer dans chaque régiment ses propres commissaires (à côté de ceux du gouvernement), d’interdire tout mouvement ou action des troupes sans son autorisation préalable, d’organiser une conférence des délégués de la garnison qui le reconnaît comme sa direction, et finalement de distribuer des armes dans les usines.

Le CMR prend cependant bien soin de s’interdire tout ce qui pourrait apparaître comme procédant d’une volonté d’insurrection contre le gouvernement provisoire : son rôle, répète-t-il, est purement défensif et il se tiendra à la disposition du congrès des soviets, dont il respectera les décisions. C’est Kerenski et son gouvernement qui prennent l’initiative de l’affrontement, en décrétant la mise en accusation des membres du CMR et en envoyant une troupe d’élèves-officiers saccager et fermer l’imprimerie de la presse bolchevique. La riposte ne se fait pas attendre. Dans la nuit du 24 octobre (6 novembre), les détachements envoyés par le CMR commencent à prendre le contrôle de la capitale, pratiquement sans effusion de sang. Le lendemain, la prise du palais d’Hiver – siège du gouvernement provisoire – parachève la victoire de l’insurrection, tandis que le congrès des soviets assume le pouvoir et nomme le premier gouvernement révolutionnaire.

Bâtisseur et chef de l’Armée rouge

Après une série d’escarmouches, la guerre civile commence véritablement en mai 1918, avec la révolte des 50.000 soldats de la « légion tchécoslovaque », qui avaient combattu dans la guerre mondiale aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie tsariste. La décision de créer une « Armée rouge » avait été prise en février et Trotsky avait été nommé en mars commissaire du peuple (ministre) pour l’Armée et les forces navales, ainsi que président du Conseil suprême de la guerre.

La nouvelle république des soviets se retrouve vite assaillie de toutes parts, par plusieurs armées blanches (contre-révolutionnaires) qui bénéficient du soutien, y compris par l’intervention directe de troupes, de plus d’une dizaine de pays dont les impérialismes britannique, français, étatsunien, japonais et allemand. Cela dans une situation où, comme l’écrit Pierre Broué dans son ouvrage cité en note, « la Révolution, qui (…) avait littéralement décomposé l’ancienne armée, était aussi la source de sentiments très forts qui s’opposaient à la création d’une nouvelle armée, même pour sa propre défense. Elle avait été nourrie d’une profonde aspiration générale à la paix qui s’était traduite par des désertions massives, des fronts totalement abandonnés (…) des millions d’hommes rejetaient désormais tout ce qui leur rappelait l’autocratie tsariste, le commandement par le haut, l’autorité indiscutée des chefs petits ou grands, la centralisation » (pages 238-239).

Trotsky relève pourtant le défi. Des dizaines puis centaines de milliers de militants du Parti bolchevique, mais aussi des soviets et des syndicats, s’enrôlent afin de défendre la révolution. Après cette première phase, une fois qu’ont été assurées les bases prolétariennes et socialistes de la nouvelle armée, un système de conscription est mis en place, dans les villes puis les campagnes. Trotsky insiste à la fois sur le caractère politique de cet engagement, ainsi que sur la nécessité de la centralisation et de la professionnalisation. C’est lui, notamment face à « l’Opposition militaire » surgie à l’intérieur du parti, qui défend l’intégration d’officiers ayant servi dans l’ancienne armée et qui doivent apporter d’indispensables compétences militaires. Parallèlement un mécanisme de contrôle est mis en place à travers les « commissaires politiques », mais aussi l’action des cellules du parti au niveau des régiments et des compagnies.

Le train blindé de Trotsky, qui se porte sur tous les fronts, notamment ceux en difficulté, afin de résoudre les problèmes, d’apporter au front un soutien moral et matériel, ainsi que parfois militaire (outre les quelque 50 collaborateurs directs du commissaire du peuple, il transporte 150 à 200 hommes d’une troupe d’élite dotée de moyens automobiles), devient alors légendaire.

Ces efforts ne portent leurs fruits que progressivement, à mesure que l’Armée rouge se renforce et que les troupes contre-révolutionnaires commencent à s’épuiser et se démoraliser. Si les forces révolutionnaires remportent une première victoire importante en septembre 1918, contre la légion tchécoslovaque (soutenue, équipée et ravitaillée par la France) dont il a été question plus haut, le pire reste à venir. Au milieu de 1919, le nouveau régime ne contrôle vraiment qu’un quart ou un cinquième du territoire de l’ancien empire russe, entre Petrograd (directement menacée par une armée blanche) et Moscou, ou à peine plus loin et quelques poches de résistance. Mais en fin d’année, les forces révolutionnaires commencent à avancer sur tous les fronts, en accumulant les victoires. Et à l’automne 1920, les armées blanches ont définitivement perdu la partie.

Dirigeant de l’opposition de gauche au stalinisme

La nouvelle tâche immense à laquelle Trotsky se trouve assez tôt confronté est celle de la lutte contre la bureaucratisation du parti et de l’Etat. Il sera de ce point de vue en retard par rapport à Lénine, qui souligne dès le 8e congrès des soviets, en décembre 1920, que « le camarade Trotsky parle d’un ‘Etat ouvrier’, mais c’est une abstraction ! (…) En fait notre Etat n’est pas un Etat ouvrier mais ouvrier-paysan, c’est une première chose (…) Mais ce n’est pas tout (…) Notre Etat est un Etat ouvrier présentant une déformation bureaucratique. »

La guerre civile a laissé le pays exsangue, avec une production en chute libre et une misère galopante. La classe ouvrière qui a fait la révolution a été désarticulée. Ses effectifs ont fondu de moitié, nombre de ses meilleurs éléments sont morts au combat ou frappés par les épidémies, tandis que d’autres se sont intégrés à un appareil d’Etat en forte croissance, où ils bénéficient de certains privilèges, au départ mineurs. A ces facteurs internes s’ajoute l’échec de la révolution européenne, principalement en Allemagne, qui ne viendra donc pas en renfort de l’Etat soviétique. Dès lors, le terrain devient fertile, dans la nouvelle URSS, pour la conception selon laquelle la révolution internationale ne s’étant pas encore produite, il faut dans l’intervalle tenter de construire « le socialisme dans un seul pays ». Staline, devenu secrétaire général du parti au 11e congrès de mars 1922, lance ce slogan en décembre 1924, avant de le faire adopter un an plus tard lors du 14e congrès, qui l’érige alors en théorie.

Lénine, victime de deux attaques cérébrales successives, en mai puis décembre 1922, propose à Trotsky un accord contre Staline. Mais une troisième attaque, en mars 1923, l’écarte définitivement de la vie politique, avant qu’il ne décède en janvier 1924. Durant ces années Trotsky, affecté par des moments de maladie ou d’épuisement, conduit une opposition au cours bureaucratique qui est réelle mais sporadique, et peut sembler a posteriori inconséquente – rien d’étonnant sachant qu’il fait face à un phénomène nouveau et totalement imprévu.

Dans le parti, Trotsky et ses partisans subissent une défaite après l’autre. Une tentative d’« opposition unifiée » avec Zinoviev et Kamenev est également mise en échec en 1926-1927, puis se disloque quand ces deux dirigeants et leurs partisans capitulent. Les exclusions du parti, bientôt suivies d’arrestations d’opposants, se multiplient. Déjà exclu du bureau politique puis du comité central, Trotsky est déporté à Alma-Ata (Kazakhstan) en janvier 1928, avant d’être expulsé d’URSS un an plus tard pour « préparation de la lutte armée contre le pouvoir soviétique ». L’opposition de gauche se maintient dans le pays et bientôt dans les camps, mais continue de reculer et subit une nouvelle crise en 1929, quand Staline engage la politique de collectivisation forcée des campagnes et d’industrialisation à outrance, qu’une série de dirigeants interprètent à tort comme un « tournant à gauche » allant dans le sens des positions de Trotsky.

La contre-révolution bureaucratique continue d’avancer et s’impose définitivement au cours des années 1930. Elle culmine dans les procès de Moscou (1936-1938), qui aboutissent à l’élimination physique de presque toute la « vieille garde » bolchevique.

Trotsky maintient alors son analyse selon laquelle l’URSS, du fait de ses origines révolutionnaires et des formes étatiques de son système de propriété, est un « Etat ouvrier dégénéré » : une nouvelle révolution y est nécessaire, mais à la différence de celles à mener dans les pays capitalistes, elle ne modifiera pas la « nature sociale » de l’Etat. Son analyse ne se veut cependant pas normative et figée, mais conservant un caractère historique et dynamique. Son auteur croit fermement (ou en tout cas, parie sur le fait) que la nouvelle guerre mondiale, comme celle qui l’a précédée, débouchera sur un mouvement révolutionnaire qui creusera la tombe de la bureaucratie stalinienne. Pour autant, il n’écarte pas absolument la possibilité d’un autre dénouement. « Si en dépit de toutes les vraisemblances, durant la présente guerre, ou immédiatement après elle, la révolution d’octobre ne trouvait pas sa continuation dans un des pays avancés, si au contraire le prolétariat se trouvait partout rejeté en arrière, nous devrions alors, sans aucun doute, poser la question de la révision de notre conception de la présente époque et de ses forces motrices », écrit-il en septembre 1939 dans son texte « L’URSS dans la guerre ».

Fondateur de la Quatrième Internationale

Par-delà les hésitations, tâtonnements et naturellement aussi erreurs (rappelons-le, face à la situation totalement inédite et imprévue résultant d’une contre-révolution surgie de l’intérieur de la révolution prolétarienne), Trotsky est celui qui a préservé une perspective révolutionnaire et internationaliste indépendante.

Pour lui, l’ignominieuse défaite à laquelle la politique stalinienne a conduit en Allemagne, avec la prise du pouvoir par les nazis en 1933, et surtout le manque de toute auto-critique au sein même de la Troisième Internationale, modifie les tâches du mouvement ouvrier révolutionnaire. Ce nouveau « 4 août » (en référence à la trahison des partis sociaux-démocrates face à la Première guerre mondiale et à l’Union sacrée) montre en effet que les partis communistes et la Troisième Internationale ne sont définitivement plus réformables. Il s’agit désormais de construire de nouveaux partis et une nouvelle Internationale – qui sera, chronologiquement, la Quatrième.

Trotsky passe les dernières années de sa vie à jeter les bases de ce projet. Ses écrits de l’époque, couvrant un spectre de sujets très vaste, forment une partie essentielle du patrimoine marxiste et révolutionnaire. Ses efforts d’organisation, menés contre le courant d’une situation internationale dominée par les tendances à la contre-révolution (« Hitler et Staline, deux étoiles jumelles » écrit-il alors, tandis que Victor Serge se demande « s’il est minuit dans le siècle »), ont moins de succès. La Quatrième Internationale naît en état de grande faiblesse et, par le bras de l’assassin stalinien, se retrouve rapidement privée de sa tête. De plus, contrairement aux espoirs qui avaient été formulés, non seulement le stalinisme n’est pas près de disparaître, mais il atteint à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale le faîte de sa puissance.

La dispersion du mouvement trotskyste en une infinité d’organisations nationales et de courants internationaux, qui ne s’est pas réduite mais a augmenté au cours des dernières décennies, est pour une large part un produit de ces conditions historiques. En même temps, le fait est que les militants marxistes révolutionnaires qui agissent dans le monde sont très majoritairement des trotskystes… La nécessité de préserver ou aller vers des formes de collaboration et de regroupement reste l’un des enseignements de notre histoire.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1On recommandera ici celle de Pierre Broué (Trotsky, Fayard, 1988, 1105 pages), qui est accessible sur la section en français du site marxists.org

[2Manifestations armées à tendances semi-insurrectionnelles, que des secteurs bolcheviques avaient encouragées voire organisées, la direction du parti ayant décidé d’accompagner le mouvement en essayant d’éviter une confrontation prématurée. Voir « Crise de juin, Journées de juillet : impatience de masse et gauchisme politique dans la révolution »
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