Rente pétrolière, corruption et immixtion impérialiste

Venezuela. Brève histoire de l’infamie

Jean Baptiste Thomas

Venezuela. Brève histoire de l’infamie

Jean Baptiste Thomas

Il est des commentaires qui porteraient à sourire si la situation n’était pas aussi grave. Sans même parler des déclarations va-t-en-guerre de Donald Trump, relayées sur twitter, en français dans le texte, par Emmanuel Macron, à en croire certains médias, tout acquis, ou presque, à la cause de Juan Guaidó, la corruption, l’autoritarisme, le népotisme, la violence politique, l’extrême pauvreté et la dépendance au pétrole seraient une invention d’Hugo Chávez que Nicolás Maduro aurait reçu en héritage. Avoir la mémoire courte est une chose, mais cela ressemble parfois, lourdement, à de la calomnie en bonne et due forme.

Il suffit en effet de se pencher sur l’histoire du Venezuela au XX° siècle pour comprendre que les travers, bien réels, du régime de Maduro, de même que certains mécanismes que le chavisme a cultivés sont, en réalité, profondément inscrits dans l’identité du pays. Cette dernière, en effet, a été façonnée ou, plutôt, déformée, par l’impérialisme étatsunien et une bourgeoisie rentière qui, au cours du XX° siècle, ont fait de l’infamie, un mode de gouvernance. Cette même infamie que Jorge Luis Borges décrit, dans l’un de ses recueils les plus connus, publié en 1935, comme une succession d’escroqueries, de vols, de recel et de meurtres, plus ou moins habilement maquillés .

L’or noir et le début de la fin

L’histoire du Venezuela contemporain, ou du « Venezuela utile », pourrait-on dire, commence officiellement le 31 juillet 1914, près de la ville de Baralt, toute proche du golfe de Maracaibo, dans l’Ouest du pays.

Jusqu’alors le Venezuela n’avait jamais été qu’une lointaine Capitainerie générale de la Couronne espagnole, du temps de l’Empire : une province coloniale importante, surtout, de par sa localisation stratégique, pointe avancée de Madrid dans la Caraïbe face à la vice-royauté du Brésil, contrôlée par les Portugais, et face aux intérêts hollandais, britanniques et français, arrimés aux îles sucrières des petites et des grandes Antilles. Après l’indépendance, et puisque les rêves d’unité du Libérateur, Simón Bolívar, s’étaient échoués sur l’étroitesse mesquine des intérêts des bourgeoisies créoles, blanches et latifundistes, soutenues par la Grande-Bretagne, le Venezuela se sépare de la Grande Colombie et devient un petit pays pauvre. Pauvre, pour les descendants d’esclaves et les petites gens. Riche, en revanche, pour les planteurs. En 1914, cependant, la situation change radicalement et fait passer le pays de zone absolument périphérique et marginale pour le capitalisme mondial à région charnière pour l’ensemble du système.

De façon quasiment concomitante avec ce qu’il se passe sur la Mer Caspienne, au large de Bakou, et à San Luis Potosí, dès 1904, puis dans les régions de la côte Est du Mexique, c’est donc à Baralt et ses alentours, dans la zone du Golfe de Maracaibo que sortent les premiers puits qui vont pomper l’or noir vénézuélien. C’est le début d’un gigantesque boom économique qui, loin de faire la fortune du pays, fera la fortune de quelques-uns, surtout de l’autre côté de la Mer des Caraïbes et du Golfe du Mexique, dans les grands buildings de New York où se trouvent les sièges des entreprises qui vont rafler le pactole.

Jusqu’alors, les Etats-Unis s’étaient montrés relativement discrets, au Venezuela. On oublie trop souvent, en effet, que l’Amérique latine est, au moins jusqu’à la Première Guerre Mondiale - voire même jusque dans les années 1930 pour le Cône Sud - la chasse-gardée de la Couronne britannique et, dans une moindre mesure, des impérialistes européens. Ce sont en effet ces derniers qui contrôlent le Venezuela, jusqu’au début du XX°. Ils s’arrogent même le droit, face à un défaut de paiement de Caracas, en 1902, d’envoyer une escadre prusso-britannico-italienne pour bombarder Puerto Cabello et faire valoir leurs intérêts bancaires. A genoux, le gouvernement finira par payer et la dernière tranche de remboursement n’aura pas lieu avant les années 1930.

Les Etats-Unis, eux, se consacrent à l’investissement, notamment dans ce nouveau secteur qui s’annonce juteux et dont les Européens auront besoin, après leur guerre : le pétrole. Il s’agit-là, pour les capitalistes nord-américains, de la meilleure façon pour déplacer leurs concurrents d’Outre-Atlantique. Washington maintient d’excellents rapports avec le dictateur en place, Juan Vicente Gómez. D’abord grand propriétaire terrien avant de devenir général, tenant davantage du soudard que du brillant stratège, il s’installe au pouvoir avec le soutien des Britanniques, en 1908, et va y rester, avec la bénédiction des Etatsuniens, jusqu’en 1935. Archétype du dictateur latino-américain au tournant du XIX° et du XX° siècle, à la fois brutal et libéral, celui qui sert de modèle à Gabriel García Márquez dans L’Automne du patriarche, n’est jamais que l’aide-de-camp des Majors américaines, ces entreprises qui vont faire fortune dans l’or noir.

Si à l’origine de toute accumulation, il y a un vol, Au Venezuela, celui-ci porte le nom d’absence de livres de comptabilité. Pour ce qui est de la période 1914 et 1938 il n’y a pas de trace fiscale de la quantité de pétrole pompé, mis en baril et exporté depuis le golfe de Maracaibo en direction des Etats-Unis ou de l’Europe. Ce sont d’ailleurs des juristes américains qui rédigent, en 1922, la première loi sur le pétrole au Venezuela. Si le brut représente, en 1920, qu’un peu moins de 2% des exportations du pays, ce chiffre monte à 91% en 1935. La dépendance au pétrole ne date donc pas d’hier. Ce qui a été modifié, au fil des décennies, en fonction du rapport entre les gouvernements en place et le grand voisin du Nord, c’est le régime de propriété de l’exploitation pétrolière.

Anticommunisme, Guerre froide et dictature

Après la Seconde Guerre mondiale, Washington finit de s’assurer une pleine emprise sur la majeure partie de l’Amérique latine. Au Venezuela, cela va se faire à travers une dictature moderne et directement pro-étatsunienne, dans un cadre de régime de Guerre Froide, là ou Juan Vicente Gómez avait, quelques décennies auparavant, parfois réussi à jouer les intérêts britanniques contre les étatsuniens, et vice-versa. Le général Marcos Pérez Jiménez, lui, est l’homme lige de Washington. Et Washington le lui en est grè

Pérez Jiménez domine la vie politique vénézuélienne à partir de 1950 et, lorsque deux ans plus tard, c’est l’opposition qui est sur le point de remporter les élections, le militaire est nommé « président par intérim », l’Assemblée Nationale Constituante le proclamant président tout court, en décembre 1952. En vertu de la Constitution, cela va sans dire. Toute ressemblance avec le présent est, bien entendu fortuite.

La dictature de Pérez Jiménez, qui s’inaugure par l’interdiction du grand parti de gauche social-démocrate, Action Démocratique (AD), et du Parti Communiste du Venezuela, pourrait se résumer à trois symboles clef, assez paradigmatiques. D’une part, Caracas, la capitale, est transformée de fond en comble et l’argent du pétrole sert à détruire le vieux centre historique pour le remplacer par des immeubles en béton, acier et verre, pâle copie de la city new-yorkaise. D’autre part, une législation spéciale est adoptée de façon à réduire au minimum indispensable les royalties que sont censées payer les Majors au gouvernement. On estime que dans les années 1950 la moitié des bénéfices engrangés par la Standard Oil viennent de sa filiale vénézuélienne. Ce détournement de fonds en bonne et due forme donne une idée des largesses de la dictature à l’égard de ses tuteurs pétroliers. Enfin, ces derniers le lui rendent bien puisque Pérez Jiménez se voit remettre la « Legion of Merit », en 1954, l’une des plus hautes décorations étatsuniennes, récompensant généralement, quasi exclusivement, un militaire nord-américain pour services rendus à la patrie. C’est bel et bien ainsi que Washington devait voir Pérez Jiménez.

L’alternance frauduleuse, la fausse démocratie et la vraie corruption

Une fraction de l’armée, cependant, de même qu’une portion de la bourgeoisie n’acceptent pas d’être maintenues à la marge des juteux contrats que passent Pérez Jiménez et ses proches, et d’être maintenues sur la touche, d’un point de vue politique. Nombreux sont ceux, par ailleurs, qui estiment qu’une telle dictature, politiquement et économiquement excluante, est une véritable menace pour l’ordre établi car génératrice de contradictions insoutenables, à terme. Le renversement de Fulgencio Batista, le dictateur cubain ami des Etats-Unis, par les Barbudos cubains, début 1959, démontrera combien ils avaient raison.

C’est donc en 1958 qu’à la faveur d’un putsch militaire, les partis de la bourgeoisie vénézuélienne, l’Union Républicaine Démocratique, mais surtout les chrétiens-démocrates de COPEI et les sociaux-démocrates d’AD se mettent d’accord pour mettre en place un nouveau régime d’alternance électorale aux apparences très démocratiques, mais excluant, dans les faits, le PC. Ce nouveau régime, issu du « Pacte de Punto Fijo », doit permettre de renégocier les conditions de subordination vis-à-vis des Etats-Unis, sans jamais, pour autant, remettre en cause cette dernière. La bourgeoisie rentière vénézuélienne peut s’avérer exigeante , mais son audace s’arrête là où le pré-carré étatsunien commence. COPEI et AD savent qu’ils ne peuvent rompre avec la puissance tutélaire de toujours. Ils n’en ont d’ailleurs aucunement l’intention.

L’argent de la rente pétrolière est censé, en dernière instance, huiler l’ensemble de ces mécanismes. Chaque parti renforce son emprise syndicale sur les travailleurs du secteur énergétique, à travers nombre de mécanisme bureaucratique intégrés au régime vénézuélien. On change tout, pour que rien ne change. C’est, en somme, l’idée qui domine le « Pacto de Punto Fijo », suffisamment audacieux pour générer, parfois, des conflits et des frictions avec Washington sans jamais, cependant, que le Venezuela ne sorte de l’orbite occidentale.

Le système est, en réalité, extrêmement corrompu, parfaitement clientéliste et pratique couramment le passe-droit et le népotisme. Avec son paravent démocratique, cependant, il ne tient que tant que les cours du brut tiennent. Et ils tiendront pendant près de trois décennies. D’un point de vue économique, la question pétrolière est au centre des tentatives de réforme du modèle de développement. Avec AD au pouvoir, on va jusqu’à nationaliser, partiellement, le secteur, avec la création de PDVSA, en 1976. Néanmoins, la dépendance extrême aux cours du brut, qu’ils soient au beau-fixe ou au plus bas, entraîne, de façon mécanique et cyclique, des phases d’hyper-inflation. La première, d’ailleurs, remonte précisément au boom pétrolier de 1974-1978. Au fil des décennies, néanmoins, le pays est rattrapé par les mécanismes de la dépendance, aggravé par un poids très important de la dette extérieure.

Enfin, si le Venezuela n’applique pas, comme le reste des pays d’Amérique latine, les recettes néolibérales préconisées par le FMI dès la première moitié des années 1980, les contradictions accumulées n’en sont pas moins grandes. Elles exploseront, au grand jour, en 1989.

Caracazo. Le grand effondrement

Dans un contexte marqué par de fortes incertitudes politiques, Carlos Andrés Pérez est très largement réélu en 1988. Homme de gauche, le leader d’AD avait été, entre 1974 et 1979, le « président du miracle vénézuélien ». Il est porté au pouvoir, en 1988, fort de sa rhétorique anti-FMI, promettant un « grand virage » et Fidel Castro comme Daniel Ortega sont invités à la cérémonie de prise de fonction. Le retournement, quelques semaines à peine après son élection, n’en est que plus vertigineux. Sous prétexte de débloquer un prêt de 4,5 milliards de dollars, le nouveau gouvernement se dit contraint d’appliquer, avec zèle, la thérapie de choc préconisée par le Fonds Monétaire. Carlos Andrés Pérez a confiance en sa capacité à persuader et à canaliser la grogne populaire qui pourrait s’exprimer au nom du souvenir laissé par sa « glorieuse présidence » des années 1970, .

C’est néanmoins plus que de la grogne, qui éclate, et Carlos Andrés Pérez n’aura que faire de ses beaux discours. Le détonateur est l’augmentation du prix de l’essence, un paradoxe dans un pays qui est l’un des principaux producteurs. Dans la province de Miranda, à Guarenas, des échauffourées éclatent le 26 janvier 1989 dans les dépôts de minibus entre les salariés, se rendant à leur travail et ne voulant pas payer la hausse, et les chauffeurs. Le 27, le vent de colère s’étend à Caricuao, La Guaira, Maracay, Valencia, Mérida, Maracaibo et, bien entendu, Caracas. Le 28, face à ce qui ressemble de plus en plus à un vaste soulèvement populaire, le gouvernement « de gauche » proclame l’état d’urgence et remet en selle le « Plan Ávila », le programme de lutte anti-insurectionnelle qui avait été utilisé contre les guérillas rurales dans les années 1960. En 1989, cependant, les militaires vénézuéliens interviennent contre une population révoltée largement désarmée.

Le programme du FMI appliqué dans un bain de sang

Le résultat est sans appel. Le mouvement est écrasé dans le sang et prend fin le 8 mars 1989 mais la répression fait sans doute plus de 3000 morts pour la seule ville de Caracas. Dans les « barrios » de la capitale, les militaires récupèrent les corps et les jettent dans des fosses communes. Le programme du FMI est appliqué à la lettre, mais la caste politique au pouvoir, au Venezuela, depuis 1958, est parfaitement discréditée, moralement et politiquement. La pauvreté, elle, atteint près de 80% de la population. Dans l’armée, qui a réprimé brutalement, des voix dissidentes s’élèvent. Parmi elles, celle d’un lieutenant-colonel des parachutistes de 38 ans, du nom d’Hugo Chávez.

C’est donc sur fond de reflux populaire et à travers des mécanismes substitutifs d’expression de la colère toujours latente que Chávez tente un premier coup d’Etat, raté, en 1992. Libéré de prison sous la pression de l’opinion publique, en 1994, il sera, par la suite, triomphalement élu en 1998, investi de la mission de mettre un terme à ce « Pacte de Punto Fijo » responsable de tant de misères, de violences et de souffrances. L’élection de 1998 est, précisément, une réaction à ce régime corrompu, clientéliste qui, après trois décennies de politiques redistributionnistes de la manne pétrolière, faisait eau de toutes parts dès lors que ses marges de manœuvre financières s’étaient vu réduites. Mais avec l’arrivée au pouvoir de Chávez, porté par un fort soutien qui se transformera, entre 2002 et 2006, en une mobilisation beaucoup plus active des secteurs populaires, c’est une autre histoire qui commence et qui met un terme, ponctuel en tout cas, à cette version vénézuélienne de « l’histoire universelle de l’infamie ».

L’histoire du Venezuela est donc l’histoire d’une grande escroquerie, d’un vol à grande échelle, qui se poursuit aujourd’hui. Les malfaiteurs ont parfois changé de nom et de costume. Les escroqués, eux, ont toujours été les Vénézuéliens. Etre pauvre dans un pays assis sur les plus riches réserves pétrolières au monde, voilà un paradoxe qui a été, périodiquement, un carburant extrêmement puissant de révolte, contrôlée, canalisée ou réprimée par des gouvernements en place, souvent répondant directement aux intérêts nord-américains mais également aux Majors européennes. Voilà ce qui a structuré l’histoire contemporaine du Venezuela. Autant d’éléments, purement secondaires, sans doute, que journalistes, politiciens et chefs d’Etat oublient auaujourd’hui au moment de faire la légende noire de Maduro et du chavisme et de soutenir, avec plus ou moins de finesse, la violation de souveraineté et le coup d’Etat en cours au Venezuela.

Crédit. Francisco Solórzano. Photo prise pendant la répression du Caracazo, début mars 1989

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