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Culture et Sport

« Im Gedenken an Rosa und Karl »

15 janvier 1919. Luxemburg, Liebknecht, le feu ne meurt jamais.

Par une froide journée de janvier 1919, les deux corps de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht étaient jetés dans le Landwehrkanal qui ceinture toujours Berlin. Avec leur assassinat et celui de milliers d’autres révolutionnaires, sous les balles des Corps francs aux ordres du nouveau pouvoir social-démocrate, la révolte spartakiste de Berlin s’éteignait. Si la flamme de la révolution se rallumera en Bavière, où entre le 7 avril et le 3 mai 1919 vit une éphémère République des Conseils et plusieurs fois encore en Allemagne par la suite, les communistes avaient perdu deux dirigeants exceptionnels. Pierre Reip

Suivant l’exemple des Russes, des milliers de soldats et d’ouvriers allemands s’étaient levés contre cette sale guerre, barbare et fratricide. La révolution allemande débute le 29 octobre 1918 avec la mutinerie des marins de Kiel qui refusent d’appareiller et de mourir pour « l’honneur ». Elle se propage ensuite dans tout le pays, où des centaines de conseils d’ouvriers et de soldats se créent sur le modèle soviétique. La révolution russe, qui entre dans sa première année, a fait naître un immense espoir. À la faveur du soulèvement, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, dirigeants de l’aile gauche du Parti social-démocrate, opposés à la guerre, sont libérés de prison. Il y étaient depuis 1916 : Karl Liebknecht, pour avoir crié en pleine Burgfrieden – l’union sacrée allemande – « à bas la guerre, à bas le gouvernement ! » lors de la manifestation du 1er mai, tout en endossant l’uniforme. Son immunité parlementaire lui fut aussitôt retirée et il est jeté en prison sans autre forme de procès. Rosa, quant à elle, fut placée sous surveillance policière avant d’être incarcérée une nouvelle fois en juillet 1916. Elle avait déjà connu la prison entre 1915 et février 1916.

Depuis le début du XX°, Rosa et Karl étaient des figures de premier plan du plus grand parti ouvrier au monde, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). À la veille d’une guerre qui lui sera fatale, il était fort d’un million d’adhérents et publiait 70 quotidiens. Avec ses milliers d’associations ouvrières, il était un État dans l’État. Par peur de voir le parti déclaré illégal – ce qui signifiait tout perdre – et d’être jetés en prison s’ils s’opposaient à la guerre, les députés sociaux-démocrates votent les crédits de guerre en août 1914. Liebknecht et Luxemburg dénonceront, comme Lénine et Trotsky, cette capitulation. La « brochure de Junius », qu’elle écrit sur la crise de la social-démocratie, circule sous le manteau pendant le conflit. Opposés à la guerre, c’est tout naturellement qu’ils seront portés à la tête du mouvement contre la boucherie qui finit par éclater.

En automne 1918, alors que les armées allemandes se replient, une journée va sceller et pour toujours la scission définitive entre les sociaux-démocrates et les communistes : le 9 novembre. Le matin, le social-démocrate et futur boucher Schneidemann proclame la République qui deviendra celle dite de « Weimar » depuis le Reichstag. Il s’agit d’une république bourgeoise, mais jusqu’ici l’Allemagne n’avait eu que des empereurs à sa tête. Mais les ouvriers ont l’exemple soviétique en tête, ils ne veulent pas se contenter de remettre le pouvoir à une bourgeoisie qui les a jetés dans les tranchées. Le même jour, à 16h, depuis la fenêtre de la résidence impériale des Hohenzollern, Liebknecht proclame la République des conseils (Räterepublik). L’affrontement entre ces deux perspectives se terminera dans un bain de sang, les socio-démocrates choisissant d’écraser les conseils. Le 11 novembre, l’État-major allemand capitule sans condition et signe un humiliant armistice en forêt de Rethondes. Les soldats qui, à l’instar d’un certain Adolf H. avaient trouvé dans la lutte à mort pour la patrie de quoi donner un sens à une vie misérable, n’auront de cesse par la suite d’accuser les révolutionnaires, d’avoir, par ce soulèvement, asséné un coup de poignard dans le dos de la nation allemande. Ils rejoindront massivement les milices paramilitaires des Corps francs, qui, sous les ordres des sociaux-démocrates, massacreront les conseils. Beaucoup d’entre eux intégreront les rangs des S.A*.

Rosa et Karl paieront de leur vie cette froide stratégie des réformistes visant à liquider ce qui aurait été un levier formidable pour étendre la révolution en Europe et sortir ainsi la Russie de son isolement, ainsi que du reflux politique qui menaçait l’authenticité du pouvoir ouvrier à Moscou, Petrograd et ailleurs.

Quelques jours après leur mort, Trotsky avait su trouver les mots pour raviver l’espoir révolutionnaire, en ces moments d’immense douleur :

« Camarades, si l’enveloppe matérielle de Liebknecht a disparu, sa mémoire demeure et demeurera ineffaçable !

Mais avec le nom de Karl Liebknecht, celui de Rosa Luxemburg se conservera à jamais dans les fastes du mouvement révolutionnaire universel.

Connaissez-vous l’origine des légendes des saints et de leur vie éternelle ? Ces légendes reposent sur le besoin qu’éprouvent les hommes de conserver la mémoire de ceux qui, placés à leur tête, les ont servis dans le bien et la vérité ; elles reposent sur le besoin de les immortaliser en les entourant d’une auréole de pureté.

Camarades, les légendes sont superflues pour nous ; nous n’avons nul besoin de canoniser nos héros - la réalité des événements que nous vivons actuellement nous suffit, car cette réalité est par elle-même légendaire.

Elle éveille une puissance légendaire dans l’âme de nos chefs, elle crée des caractères qui s’élèvent au-dessus de l’humanité.

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg vivront éternellement dans l’esprit des hommes. Toujours, dans toutes les réunions où nous évoquions Liebknecht, nous avons senti sa présence et celle de Rosa Luxemburg avec une netteté extraordinaire - presque matérielle.

Nous la sentons encore, à cette heure tragique, qui nous unit spirituellement avec les plus nobles travailleurs d’Allemagne, d’Angleterre et du monde entier, tous accablés par le même deuil, par la même immense douleur.

Dans cette lutte et dans ces épreuves, nos sentiments aussi ne connaissent pas de frontières. »




* Pour approfondir la question, nous renvoyons notamment à la lecture de l’étude classique de Chris Harman, dirigeant du SWP anglais, récemment traduit en français chez La Fabrique, La Révolution allemande (1918-1923).