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Culture et Sport

Mémoire coloniale et contre-histoire

Algérie et dingueries. « Le retour au désert », de Bernard-Marie Koltès

Paul Tanguy Braqueurs, invertis, camés et marginaux, entre monologues et huis-clos. C’est ce que l’on retient, le plus souvent, des pièces de Bernard-Marie Koltès. L’exception, néanmoins, est de taille : Le retour au désert. Comédie au vitriol, Koltès y convoque les pires névroses françaises et explore leurs racines profondes, de la province étriquée à la famille bourgeoise, en passant par l’Algérie et l’OAS. Une mise en scène de la« matrice coloniale de la folie », dirait Aníbal Quijano.

Dans une petite ville de province, au début des années 1960, une femme revient, avec ses valises, et ses deux enfants. Elle arrive d’Algérie et débarque chez son frère. Les non-dits ne vont pas mettre beaucoup de temps à affleurer et les abominations que l’on peut se dire, parfois, dans les meilleures des familles, sont prononcées d’entrée de jeu.

Un original, Adrien ? Le frère est surtout un parvenu, petit patron d’une usine qui périclite. Sous de faux airs de tête-en-l’air qui va pieds-nus, c’est en réalité le pire des Pieds-noirs, bien qu’il n’ait jamais mis… les pieds là-bas, en Algérie. Une cinglée, Mathilde, la sœur ? Elle ne va pas tarder à dire leurs quatre vérités à toute une brochette de personnages partagés entre la raideur provinciale et la folie coloniale vécue à distance.

On accuse, en effet, « le soleil algérien » d’avoir trop tapé sur la tête de Mathilde. La pièce reprend l’ensemble des poncifs coloniaux qui façonnent notre horizon collectif hexagonal. Mathilde, néanmoins, s’avère sans doute la plus lucide de tous. D’élément perturbateur, elle va se transformer en une véritable révolution. Adrien et ses amis, préfet en tête, sont, eux, embarqués dans une sombre barbouzerie. Mais là où l’Histoire est une tragédie, la pièce de Koltès est une farce. Les commandos OAS et les militaires putschistes qui l’émaillent sont à mi-chemin entre les pieds-nickelés et les pauvres types. Ce qui ne leur enlève en rien leur caractère délétère et dangereux.

Koltès campe ses personnages avec empathie, comme d’habitude, mais leur assigne parfois un rôle digne d’une comédie de boulevard, bien française pour le coup, ce qui est inattendu, déstabilisant et irrésistiblement drôle. Pour aller aux sources des « névroses françaises » et de ses purulences actuelles, Arnaud Meunier, le metteur en scène, a choisi de grossir le trait. Un choix qui s’avère convaincant, d’autant qu’il compte sur une série de treize comédiens des plus brillants, conduits par Catherine Hiegel et Didier Bezace, qui jouent la fratrie infernale. Une pièce à voir de toute urgence, au Théâtre de La Ville à Paris, jusqu’au 30 janvier, et plus tard sur les scènes régionales où elle a déjà commencé à tourner.




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