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Amazon-Madrid : une grève européenne, une classe internationale

Pendant trois jours, les travailleurs d’Amazon à Madrid se sont mis en grève pour défendre leurs droits du travail, malgré la division imposée par l’entreprise et la répression de l’État. Nous revenons, avec deux correspondants de l’État espagnols du journal partenaire LaIzquierdaDiaro.es, sur les tenants et aboutissants de cette grève.

Contre les discours de ceux qui prédisaient la mort de la classe ouvrière, la grève de 72 heures à l’entrepôt Amazon de San Fernando de Henares a montré que la lutte de classe non seulement n’est pas en train de s’éteindre, mais semble revenir avec force.

Le Prime Day d’Amazon est l’un des plus grands jours de vente de l’année pour l’entreprise de commerce électronique, avec le Black Friday en novembre. C’est pourquoi la date a été stratégiquement choisie par les travailleurs pour déclencher une grève de trois jours dans le plus grand entrepôt d’Espagne. L’an dernier, lors du Prime Day, l’entrepôt de MAD4 a expédié près d’un million de colis. Au début de cette semaine, la situation était tout à fait différente : un parking presque vide et peu de chargement et de déchargement de marchandises.

Les travailleurs d’Amazon avaient déjà mené une grève très suivie les 21 et 22 mars, qui avait atteint un taux de grève extraordinaire de près de 95%. Pour ces trois jours de juillet, la grève a atteint 80% de suivi parmi les salariés permanents, bien qu’elle ait été considérablement plus faible dans le cas des travailleurs intérimaires menacés de licenciement et de représailles par l’entreprise.

« Il y a eu 72 heures de grève continue, qui ont nécessité de nombreuses heures de piquetage et de collaboration de la part de tous les camarades pour que ce soit le triomphe qu’on a vu », a déclaré Marc Blanes, délégué CGT au comité d’entreprise d’Amazon. Prime Day est l’un des plus grands jours de vente d’Amazon dans le monde entier, mais « pour l’entrepôt de San Fernando de Henares ils n’ont pas eu la chance de prendre des commandes », dit Marc ; « les clients se plaignent parce que les colis qu’ils ont achetés ne sont pas arrivés, et l’entreprise ne remplit pas ses engagements de vente envers les clients, donc nous célébrons le succès de l’appel ».

« Ces trois jours de grève ont été un franc succès  », convient Douglas Harper, délégué CCOO (Comisines Obriera, un syndicat) au comité d’entreprise. « 80% des gens qui travaillent chez Amazon ont voté pour la grève, et les quelques membres du personnel qui sont entrés sont responsables de services ou le personnel intérimaire embauché pour remplacer les grévistes » explique-t-il. Pour Harper, la grève a été « un pas en avant » et l’entreprise devra « faire des propositions à la table de négociation collective ». Sara, une ouvrière d’entrepôt qui a passé les trois jours de grève sur les piquets, est « fière » de la grève. « Maintenant, notre situation dépend de ce que fera l’entreprise, et si elle accepte de revenir sur le précédent accord pour nous redonner ce que nous avions » explique-t-elle.

Mais Amazon n’est pas un ennemi facile à vaincre et l’unité des travailleurs, tant en Espagne qu’au niveau international, est l’une des clés de la victoire. C’est le constat fait par Moisés Fernández Rico, président du comité d’entreprise et militant de la CGT pour qui « nous ne pouvons pas laisser les transnationales continuer ainsi ». Pour Moisés, la lutte d’Amazon est « un mouvement qui se mondialise, selon les principes d’un nouveau syndicalisme qui est aussi mondial  », c’est ainsi que fonctionnent les transnationales elles-mêmes. « C’est la voie à suivre, nous allons améliorer les conditions de travail de tous les travailleurs du monde entier », dit-il confiant.

Maité considère également que « la grève a été un succès », mais la joie de la lutte n’enlève pas la colère créée par la répression subie le mardi après-midi par la Police Nationale, envoyée par la délégation du Gouvernement du PSOE à Madrid, et qui a agi comme de véritables « chiens de garde » de l’entreprise. C’est pourquoi elle dénonce « la tâche laissée par la police, nous opprimant, ne nous laissant pas faire nos piquets de grève, ne nous laissant pas arrêter les camionneurs pour les informer. Ils ont agressé nos camarades, l’un d’entre eux a eu des points de suture sur le visage, d’autres camarades ont dû aller à l’hôpital, deux autres ont été arrêtés, tandis qu’une autre fille a été condamnée à une amende. »

Pour ce travailleur d’Amazon, qui a également été sur les piquets durant les trois jours, la répression a été « la pire [des choses], mais cela ne veut pas dire qu’ils vont nous arrêter. S’ils pensent qu’en nous donnant trois coups de matraques, ou cinq ou dix, ils vont nous arrêter, ce n’est pas le cas, parce que nous devons nous battre », dit-il avec conviction. La répression « nous donne encore plus de force », réaffirme Gema, délégué de la CGT au comité d’entreprise. « Nous sommes des travailleurs, nous ne laisserons pas nos droits être piétinés. »

« Nous avons un défi difficile, mais avec tous les gens, les syndicats et les collectifs qui sont venus nous soutenir, y compris Izquierda Diario, Pan y Rosas, Contracorriente et la CRT, à qui nous sommes extrêmement reconnaissants de venir ici chaque fois que nous avons une manifestation ou une grève.... Avec eux et tous unis, nous y arriverons », nous a confié Luis Miguel Ruiz, délégué de la CGT au comité d’entreprise.

Ce sont les paroles de travailleurs qui savent qu’ils viennent de livrer une nouvelle bataille contre le capitaliste le plus riche de l’histoire. Et ils lui tiennent tête.

Le secret Amazon

Amazon dispose d’un réseau de centres logistiques à l’échelle mondiale. Dans les plus de 80 mégas magasins situés dans plusieurs pays, l’entreprise accumule des millions de produits, de l’électroménager à la nourriture, qui sont expédiés en peu de temps à presque n’importe quel coin du monde. Dans le cadre des entreprises de la « nouvelle économie », Amazon vend une histoire où le « secret de son succès » serait dans la créativité de Jeff Bezos, dans son « esprit d’entreprise », ou dans l’intégration de la robotique dans la logistique. Ce que cette histoire essaie de rendre invisible, c’est qu’Amazon ne fonctionne pas sans ses travailleurs, et il y en a beaucoup !

Amazon emploie près de 560 000 personnes dans le monde, selon les informations de l’entreprise, y compris les employés des centres de stockage, du service à la clientèle et des services informatiques. En Allemagne, il y a 24 000 travailleurs, tandis que le centre MAD4 de San Fernando de Henares emploie 1 800 travailleurs permanents et temporaires.

L’entreprise utilise son extension globale et la structure de son réseau pour obtenir des avantages différentiels dans l’exploitation de la main-d’œuvre. Par exemple, un travailleur en Pologne gagne moins d’un tiers de ce qu’un travailleur en Allemagne gagne pour le même emploi. En outre, le taux de syndicalisation dans ce pays est plus faible et la législation du travail rend les grèves plus difficiles. Amazon a installé des centres dans plusieurs villes de l’ouest de la Pologne, très près de la frontière : c’est ainsi qu’elle alimente le marché allemand (le deuxième plus grand marché mondial pour Amazon après les Etats-Unis) avec des coûts polonais. Et quand les ouvriers allemands se mettent en grève, Amazon détourne ses demandes vers la Pologne pour amoindrir la puissance de feu des travailleurs allemands.

Mais Amazon a un autre secret : c’est l’une des entreprises avec le taux d’emploi en intérim le plus élevé. Dans le cas de San Fernando de Henares, 1 100 travailleurs font partie du personnel permanent, tandis que 800 sont embauchés en intérim par des entreprises telles que Manpower et Adecco. Après la grève de mars, une centaine de travailleurs intérimaires ont été mis à pied et, au cours de ces semaines, l’entreprise a embauché davantage de personnel en intérim afin de mettre fin à la grève. Le comité d’entreprise a dénoncé ces pratiques comme une tentative de violer le droit de grève.

Unir les rangs de la classe ouvrière

Le problème de l’intérim, cependant, ne se limite pas au rôle qu’il a joué dans la grève à Amazon pour violer le droit de grève des travailleurs. Le recrutement, la sous-traitance, l’externalisation, ainsi que la multiplicité des variantes de la précarité du travail, sont l’un des piliers sur lesquels se fonde l’offensive néolibérale contre la classe ouvrière depuis les 30 ou 40 dernières années, imposant une division jamais vue auparavant dans les rangs de notre classe.

Au cours des dernières décennies, les relations d’exploitation capitaliste se sont répandues à travers le monde comme jamais auparavant, englobant les activités humaines les plus variées. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, les salariés, avec les semi-prolétaires, constituent la majorité de la population mondiale. Une croissance qui a changé le visage de la classe ouvrière, avec une présence croissante du secteur des services (y compris le transport, la logistique et diverses activités liées aux mouvements des capitaux).

Mais cette croissance vertigineuse de la classe ouvrière s’est accompagnée d’une fragmentation sociopolitique de ses rangs aux proportions historiques. « A l’approfondissement de la division traditionnelle imposée par le capital entre la classe ouvrière des pays impérialistes et la périphérie, se sont ajoutées d’autres qui ont donné lieu, avec la prolifération des chômeurs permanents, à l’émergence de travailleurs de “seconde classe“ (contrats à durée déterminée, sous-traités par des entreprises “externalisées“ , travailleurs sans contrat légal, hors conventions collectives, “sans papiers“, ou différentes combinaisons de ces derniers), qui constituent près de la moitié de la classe ouvrière mondiale ; différenciés du secteur de la classe ouvrière légalement “enregistrée“, “syndiquée“, avec des salaires et des conditions de travail supérieurs à la moyenne. »1

Surmonter cette division et unifier les rangs de la classe ouvrière n’est pas seulement une tâche clé pour les luttes à venir de la main-d’œuvre d’Amazon ; c’est une tâche stratégique du prolétariat du XXIe siècle pour affronter le capital.

Une grève européenne, une classe internationale

Si Amazon s’est répandue dans le monde entier, la classe ouvrière s’est également répandue et découvre de nouvelles façons de la combattre. En novembre dernier, il y a eu des grèves simultanées en Allemagne, en France et en Italie pendant le Black Friday en novembre. Cette semaine, la grève de 72 heures à Madrid a donné lieu à des grèves dans sept centres en Allemagne et à des actions de protestation en Pologne. Selon le syndicat allemand Ver.Di, la grève a été suivie mardi par 2 500 à 3 000 travailleurs dans ce pays.

Les délégués de plusieurs pays européens travaillent depuis plusieurs mois pour faire progresser la coordination internationale ; les représentants du comité d’entreprise de Madrid se sont rendus à plusieurs reprises en Italie, en Allemagne et en France pour rencontrer leurs homologues italiens, allemands et français après la grève de mars. L’idée d’une « grève européenne plus forte » reste un objectif.

La répression aux portes d’Amazon mardi, qui a abouti à l’arrestation de deux personnes et à plusieurs blessés, s’est transformée en « boomerang » pour l’entreprise : des centaines de milliers de personnes à travers le monde ont partagé les images de policiers battant des travailleurs sur les réseaux sociaux. En quelques heures, les grévistes ont reçu des manifestations de solidarité de différentes régions de la planète, ce qui les renforcent énormément pour continuer la lutte.

Amazon est un géant capitaliste difficile à battre, mais ses travailleurs accumulent de l’expérience et gagnent de plus en plus de soutien pour cette lutte, tant de la part d’autres secteurs de travailleurs que de milliers de consommateurs. Grâce à la lutte, ils acquièrent confiance en leur propre force et commencent à se considérer comme une classe internationale qui peut remettre en question le pouvoir des capitalistes, même lorsqu’ils sont les capitalistes les plus riches du monde.

Notes :

1.Estrategia socialista y arte militar, Emilio Albamonte et Matías Maiello, Ediciones IPS, Buenos Aires, 2017).

Traduction : G. Waters




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