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Genres et Sexualités

Être trans

Briser le tabou : grossesse et avortement chez les hommes trans

Les hommes peuvent tomber enceinte, certains ont un utérus, leurs corps peuvent donner naissance à un enfant. L’enquête que nous publions, avec un témoignage, a pour but de commencer à montrer que nos vies valent plus que leurs profits.

De nombreuses photos d’hommes enceintes ont été partagées sur les réseaux sociaux, c’est un thème qui est sujet à débat, mais sur lequel il y a peu de recherches. Le tabou et le préjugé sont à l’ordre du jour, l’information est rare, mais l’idée de cet article est de rompre avec cet état de fait.

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, le premier homme trans enceinte porté à leur connaissance est Thomas Beatie, en Arizona, aux États-Unis. En 2008 il a eu son premier fils, et aujourd’hui, il est le père de trois enfants. En juillet 2016, 23 pays d’Europe incluaient la stérilisation dans leurs exigences pour reconnaître légalement une personne comme trans.

En Amérique Latine, il y a un cas d’école. Diane Rodriguez et Fernando Machado sont un couple de personnes trans connues qui ont récemment eu leur premier fils en Équateur. « On n’avait pas encore de prénom. Maintenant oui, mais on attend avant de l’annoncer » explique Diane en montrant une photo de son fils.

Mais une donnée à prendre en compte est qu’il n’y a pas besoin d’aller si loin pour connaître avec précision les limites auxquelles se heurte un homme trans au moment de décider ou non d’être père.

Alexis est le premier homme à avoir donné naissance à un enfant dans notre pays [l’Argentine, NDLR] , et son cas a rencontré un écho à l’international. Il a accouché à l’hôpital Fermín Salaberry de Victoria, à 120 kilomètres au sud de la capitale, accompagné à chaque moment par Karen, sa compagne qui est également trans.

Être père est une décision : qu’en est-il de l’avortement ? C’est illégal

Alvaro est nerveux, il se ronge les ongles, il tremble. Il attend dans un garage où l’accueille une médecin recommandée par une amie. Il a vu trois filles sortir en pleurant, une mauvaise peinture d’un cheval et sent une odeur de clinique mais en pleine zone sud de Rosario. Alvaro a tout juste 18 ans, son copain voulait lui démontrer que son corps était « celui d’une femme » et a décidé d’arrêter de mettre des préservatifs. Alvaro est enceinte depuis deux mois et veut avorter.

Un brancard avec une partie en bois où doit se poser la tête, un bureau usé et une médecin de plus de 60 ans avec un sourire qui le tranquillise lui explique le processus. Lui, n’a pas encore commencé le processus d’hominisation à base de testostérone, et il a donc toujours ses règles. La médecin lui demande l’argent en avance, il cherche comment l’obtenir et pouvoir avorter deux semaines plus tard.

Deux semaines plus tard, il revient avec la moitié de la somme, il promet de trouver le reste, mais comme il ne reste pas beaucoup de temps, la médecin décide de ne pas attendre plus longtemps pour l’opération. Alvaro se réveille en couche, dans les vapes, et on le laisse se reposer dans une chambre. 30 minutes plus tard il est dans le bus 135 et rentre chez lui. L’avortement légal, libre et gratuit, n’est pour l’instant qu’une illusion en Argentine, et Alvaro aura réussi à ne pas faire partie de la statistique qui emporte chaque année plus de 500 personnes…

Comme Alvaro, il y a Mathieu en France

La première fois, c’était il y a plus de 10 ans, il avait 20 ou 21 ans. Il ne prenait pas la pilule, c’était un truc de fille, et il ne faisait pas de truc de filles. Quand il essaie de se souvenir s’il avait toujours ses règles ou non, c’est confus dans sa tête, mais en tout cas il affirme que non. Sa tension baissait, il avait des malaises, son humeur changeait et il grossissait. Trop. Jusqu’à ce qu’une nuit, il raconte tout à une amie. Elle l’a convaincu d’aller acheter un test, et le lendemain, il n’y avait plus aucun doute.

« Je me suis senti malade, avec la nécessité urgente qu’un médecin me soigne. Je me suis rapproché d’un hôpital public, et pris rendez-vous avec un gynécologue, pour la première fois de ma vie.

Aller au gynéco, c’était aussi un truc de fille, et dans la salle d’attente tout me paraissait ridicule, surréaliste, honteux, comme un rêve, irréel. Le gynéco me parlait au féminin tout le temps comme s’il était aveugle, comme s’il ne voyait pas le garçon assis en face de lui, comme si mon aspect masculin n’était qu’un misérable accident, et qu’il feignait de ne pas se rendre compte pour ne pas m’offenser, ou je ne sais quoi, mais en tout cas tout me parut surréaliste.

Je demandai depuis combien de temps j’étais enceinte. Je lui dis « un mois ? Deux ? ». Il répondit « je ne suis pas sûr. ». Il leva les yeux de son bureau, et me regarda d’un air que je n’étais pas sûr de savoir analyser, mais qui en tout cas montrait qu’il ne me prenait pas au sérieux. »

Ensuite, ils passèrent à la pièce d’à côté pour une échographie, il le traita comme un animal, lui fit enlever son T-shirt comme si c’était facile, s’adressant à lui comme femme malgré le fait qu’il lui ait dit à plusieurs reprises qu’il était un homme trans.

Des choses bizarres apparaissent à l’écran, et il pense : « Pourquoi dois-je faire tout ça ? Pourquoi ça doit durer autant ? Et quand il se rend compte que cela fait déjà plus de 12 semaines, je ne peux plus rien faire ! ». Mathieu a aussi décidé d’avorter, convaincu et sans le moindre remord.

Avortement, orientation et identité sexuelle

Les rôles de genres ne sont pas seulement perpétués par la culture d’un système social donné. La famille comme noyau du système capitaliste, avec l’appui idéologique de l’Église, essaye d’imposer la sexualité avec la reproduction comme unique but. Comme disait Engels : « Le pouvoir exclusif des hommes une fois établi, son premier effet se fait sentir dans la forme intermédiaire de la famille patriarcale qui apparaît alors. Ce qui la caractérise essentiellement, ce n’est pas la polygamie, sur laquelle nous reviendrons plus tard, mais « l’organisation d’un certain nombre d’individus, libres ou non, qui constituent une famille sous l’autorité paternelle du chef de celle-ci. Dans la forme sémitique, ce chef de famille vit en polygamie, les esclaves ont une femme et des enfants, et le but de l’organisation tout entière est la garde des troupeaux sur un terrain délimité. »

Bien que l’écrit d’Engels date de 1884, nul besoin d’aller si loin pour entendre les injures transphobes du pape, qui quand il avait rencontré un homme trans avait comparé les personnes trans a des bombes nucléaires. La critique de la binarité a commencé dans les années 70 lors de la lutte de Stonewall mais a engendré des écrits dans les années 90.

Le progrès, en ce qui concerne la démocratisation de la notion d’identité de genre, a dû attendre la publication des « Principes de Yogyakarta » sur l’application de la législation internationale des droits de l’homme en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre, en 2007. Les Principes de Yogyakarta cherchaient à formaliser l’état actuel de la législation internationale qui s’applique aujourd’hui aux personnes discriminées pour leur orientation sexuelle et leur identité de genre, sous la forme de vingt-neuf principes à l’intersection d’une série de droits, civils, sociaux, culturels et économiques. Ces Principes définissaient pour la première fois dans la législation internationale les termes d’« orientation sexuelle » et d’ « identité de genre ».

Le combat continue

Aujourd’hui, il est toujours aussi nécessaire de se battre, non seulement pour l’égalité des droits, mais aussi pour améliorer l’accès à la santé, à la gynécologie, en particulier pour les secteurs les plus précaires et vulnérables. De plus, il est nécessaire de permettre un accès gratuit pour toutes et tous à la contraception.

Les recherches quant à la grossesse des personnes trans sont loin d’être terminées. C’est un premier pas dans un monde qui invisibilise, réduit au silence, et qui cache un gigantesque business d’avortements clandestins et de trafics de médicaments.

Nous ouvrons la section de ce quotidien pour qu’il serve d’outil afin de combattre l’oppression de toutes les personnes LGBTI aux côtés de tous les exploités et les opprimés, pour arracher nos droits et notre liberté à l’État et ses gouvernements.

Trad LID : LP




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