Culture et Sport

Le festival sous état d’urgence

Cannes 2016. Des films, du fric, des flics

Publié le 11 mai 2016

Révolution Permanente ne sera pas sur la Croisette pour couvrir le Festival de Cannes. Nous n’avions de toute façon ni reçu de carton d’invitation, ni effectué de démarches en ce sens. Il y a sans doute plus urgent à traiter.
C’est en tout cas sous la pluie et sous haute surveillance policière que cette 68e édition s’est ouverte. Mais à quoi peut bien servir l’imposant dispositif policier, supervisé par le ministre de l’intérieur en personne ?

Pierre Reip

Il a tellement plu que le tapis rouge a dû être déposé la veille, puis épongé à toute vitesse, pour éviter les chutes malencontreuses lors de la montée des marches. Qu’on se le dise, tout a été fait pour assurer la sécurité des heureux participants à la grand-messe internationale du 7e art.

Filmer, c’est une passion à Cannes, et elle s’exprime à chaque coin de rue. Avec 500 caméras, une pour 147 Cannois, la ville dispose du réseau de vidéo-surveillance le plus dense de France.

Mais pour le festival, le maire LR David Lisnard a vu les choses en grand. Le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve a même fait le déplacement fin avril pour s’assurer que tout était bien en place : « Les moyens mis en œuvre sont exceptionnels, a-t-il souligné. Le Festival représente un enjeu particulier dans le rayonnement international de la France  ». Il ne faudrait surtout pas qu’on oublie que l’état d’urgence est toujours bel et bien en place.

En plus des 200 policiers municipaux qui seront sur le qui-vive, la direction du Festival a embauché 400 agents de sécurité privée… Impossible d’échapper à la fouille des sacs ou de tenter de resquiller si l’on n’a pas de sésame pour pénétrer dans le Palais des festivals. Mais cela ne suffit pas à la démonstration de force qu’entend mener à bien le ministère de l’intérieur. La préfecture des Alpes Maritimes a décidé de recourir au GIGN et de faire quadriller la ville en permanence par quatre unités de forces mobiles. Ce à quoi il faut ajouter une myriade de flics en civil parmi la foule et, on n’en doute pas, jusque dans les toilettes du Majestic, sans oublier bien sûr les soldats de l’opération sentinelle, et leurs rondes incessantes. De quoi donner le tournis !

Ce n’est pas tout, pour s’assurer que le message était bien passé, un impressionnant exercice de simulation d’attentat a été effectué le 21 avril dernier, sous l’égide du RAID et de la BRI (Brigade de Recherche et d’intervention). Avec 180 figurants, c’était du grand spectacle, digne du meilleur Hollywood. Une attaque par mer a même été envisagée !


Exercice antiterroriste au Palais des festival... par lemondefr

Officiellement, bien-sûr, l’ultra-militarisation de la ville est justifiée par la menace terroriste. Dans les faits, le dispositif sanctuarise encore plus le Festival comme un événement mondain ultra-select, où l’on parle Big Business.
Laissons parler les pros. Didier Lupfer, directeur du cinéma à Canal + et président de StudioCanal en témoigne très bien dans Libération :
« On voit les paillettes et la montée des marches, mais le Festival de Cannes est surtout le premier marché international du cinéma, avec un nombre considérable d’acheteurs qui l’arpentent. En quelques jours, il est possible de voir tous les acheteurs de la planète. […] On déclenche ou on finalise beaucoup de ventes à ce moment-là. J’y réalise entre 20 et 30 % du chiffre d’affaires de StudioCanal. Mes équipes y vont aussi pour scruter le marché, lire des scénarios, voir des films et des extraits. Moi, j’y vais d’abord pour ça : vendre, vendre, vendre. Je vois très peu de films, je n’ai pas le temps, je suis là pour faire du business et multiplier les rendez-vous en face à face  ».

Bref, pas vraiment glamour… Il y a certes chaque année des films d’auteurs, parfois excellents et radicaux, et certains parviennent à se frayer un chemin jusqu’à la Palme d’or. Mais ils sont aussi les faire-valoir d’une industrie lucrative de la culture. Il n’y a pas que les blockbusters qui rapportent. Sous les paillettes et le crépitement des flashs, les défenseurs du Festival essayent de lui racheter une conscience en répétant qu’il permet à des films à petit budget de percer. Ils citent allégrement les multiples exemples de films « critiques et subversifs » à avoir été primés. Cannes n’en reste pas moins aux antipodes de ce qui serait un grand rendez-vous populaire du cinéma, ouvert à toutes et tous, sans cartons d’invitation. Les films, œuvres d’art techniquement reproductibles à l’infini, pourraient pourtant être accessibles au plus grand nombre, gratuitement. Le gouvernement préfère dépenser des millions pour ses démonstrations de force sécuritaires.

C’est aussi cela que dénonçaient Jean Luc Godard, François Truffaut et tous les autres en Mai 68, seule année pendant laquelle le festival n’a pas eu lieu. C’est pour cette même idée de la culture que se battent aujourd’hui les intermittents et précaires. C’est aussi et surtout eux que Bernard Cazeneuve tente de dissuader.