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Culture et Sport

Un film à voir et à revoir

« Grave » : Chronique de femmes cannibales dans un monde de prédation

Après les malaises de spectateurs au festival de Toronto et la distribution de sacs à vomi dans un cinéma de Los Angeles, Grave est une oeuvre qui a fait parler d'elle. Mais pour dire quoi ?

Grave est le premier long métrage de Julia Ducournau, une jeune réalisatrice tout juste diplômée de la Fémis (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son). Après les malaises de spectateurs au festival de Toronto et la distribution de sac à vomi dans un cinéma de Los Angeles, « Grave » est une œuvre qui a beaucoup fait parler d’elle. Pourtant loin de se limiter à l’exposition de scènes spectaculaires d’anthropophagie, il s’agit avant tout de l’intense récit d’apprentissage de deux sœurs, enjointes à devenir « femmes » au sein d’une société oppressante et violente. Du sang et de la chair il y en a, et c’est normal.

Lorsque Justine, jeune fille timide et surdouée, entre à l’école vétérinaire, elle a 16 ans, de l’acné au visage et des poils sous les aisselles. Elle y rejoint sa sœur, qui étudie dans la promotion supérieure, comme son père et à sa mère avant elles. Végétarienne comme toute la famille, elle quitte le cocon familial et l’influence d’une mère protectrice et autoritaire pour découvrir le monde d’une jeunesse forgée par la cruauté du bizutage et la brutalité et la froideur du corps médical. Au cours de l’une des épreuves du « baptême », elle est obligée de manger de la viande crue et y prend goût. Soumise à la métamorphose forcée de son corps d’adolescente sous les pressions des injonctions à la « féminité » et au milieu des animaux disséqués et conservés dans du formol, Justine succombe à l’irrépressible désir de dévorer des hommes. Après tout, entre un corps objet et un morceau de viande, il n’y a qu’un pas …

« Rentrez dans le rang, on vous amène vers la liberté ! »

Pour éviter d’être traité de renégat et effacé de la photo de promotion, il faut, pour tous les nouveaux venus, passer par le rite « d’intégration » de l’école. Humiliation, hyper-sexualisation et asservissement : ceux qui se font appeler « vénérables » ont tout pouvoir sur les bizuts, et surtout celui de « leur apprendre à obéir ». Une véritable armée de l’idéologie dominante, qui force les filles à « s’habiller sexy » et imprime une logique de concurrence et de compétition afin de former les jeunes générations à une société profondément hostile à l’émancipation de chacun. Une jeunesse à la fois docile et corvéable mais aussi impitoyable et individualiste.

Car lorsque Justine est réveillée par des hommes cagoulés lors de sa première nuit à l’internat, c’est pour la forcer à avancer en rangs serrés, aux côtés de ses camarades. Pour aller où ? « Vers la liberté ! » On répond en criant. Après avoir rampé à quatre pattes, les jeunes recrues sont projetées dans une soirée où l’alcool coule à flot et les filles doivent « faire les putes » pour la photo. Passer de l’étouffement du noyau familial à la tyrannie des grandes écoles : c’est ça la liberté ?

Après la soirée, Justine qui n’a pas eu le droit de se coucher avant les anciens, s’endort, épuisée. Elle rêve du cheval dont elle a assisté à l’anesthésie en cours la veille. Il court, l’écume aux lèvres, jusqu’à l’épuisement. Pourtant, il est sur un tapis roulant et bridé par un mord entre les dents. Image de ces hommes et de ces femmes que l’on asservit, à qui l’on assigne une tâche, un rôle, orchestration consciente de leur épuisement. Toutes ces soirées, c’est pour mieux oublier, et accepter docilement, sous couvert d’ivresse et d’exaltation, cet éternel recommencement.

Un chemin de course et un parcours du combattant, sans fin, ni but, à l’image d’ailleurs de ces tapis qui meublent les salles de sport où s’alignent des corps humains déterminés à atteindre un idéal de beauté qui n’existe que dans la tête de ceux qui l’exigent.

« On y passe toutes »

Car apprendre à grandir, pour Justine, c’est aussi apprendre à être une « femme », une vraie. Au milieu des chiens que l’on dissèque et des chevaux que l’on traite comme de la viande, des centaines de corps humains se heurtent, se touchent, sans se parler ni se sentir. Le cadre du monde médical, qui montre les corps sous une lumière crue, renforce la nature désincarnée de ces enveloppes sans vie. Celle qui n’a jamais porté de talons hauts devra s’y faire et le développement de son goût pour la chair humaine va de pair avec la transformation forcée de son corps et la découverte déformée de la sexualité.

En effet, après avoir consommé pour la première fois de la viande crue, son corps se couvre de plaques d’eczéma et elle se gratte jusqu’au sang. Premier signe d’une mutation corporelle et psychique. Lorsqu’elle va voir l’infirmière, celle-ci lui demande « Si on vous demande de manger un rein de lapin, vous, vous dites oui ? ». Elle lui raconte ensuite l’histoire d’une jeune patiente « assez grosse » venue pour une prise de sang : « A la fin de la consultation, elle a fondu en larmes : j’étais la seule personne de l’hôpital à ne pas lui avoir parlé de son poids. Tous les internes lui avaient demandé de revenir quand elle aurait maigri. Pourtant je n’ai eu aucun mal à trouver une veine ». Etre « trop grosse », c’est prendre trop de place, sortir, même physiquement, du cadre qui est assignée aux femmes. Alors lorsque l’infirmière lui demande « Et vous, vous situez où ? », Justine répond « bah … moyenne ». En réalité, cette « moyenne » n’existe pour personne. Les deux héroïnes en font effectivement l’expérience : condamnées à se soumettre à la norme, elles deviennent des « filles bizarres ». Eczéma, troubles alimentaires, psychose : conséquences « normales » d’une société qui ne l’est pas.

La première fois où Justine se livre à l’anthropophagie, c’est à la suite de son initiation à l’épilation du maillot. En gros plan et très réaliste, cette scène est en réalité l’une des plus violente du film. On voit les poils s’arracher brutalement alors qu’elle se tord de douleur en suppliant sa sœur d’arrêter la torture. Celle-ci lui répond qu’on y passe toutes. Se taire, serrer les dents, et accepter. Sauf que quand la dernière bande ne s’arrache pas, un accident survient et sa sœur se coupe. A la contrainte de l’épilation succède le plaisir libérateur du goût de la chair.

« Plus pute que toutes les putes » ? : Quand la proie devient prédatrice

Ces deux sœurs qui pissent debout en avançant le bassin ne se régalent que d’hommes. En effet, en observant un peu, on remarque aisément que les victimes des carnivores et les différents cadavres (ceux que l’on voit à la morgue ou les accidentés sur la route) que l’on aperçoit dans le film sont tous de genre masculin. La seule personne avec laquelle Justine développe un rapport d’affection plus profond est son colocataire, homosexuel, avec lequel elle cohabite alors qu’elle avait demandé à vivre avec une fille. « Parce qu’ils se sont dits que j’étais PD et que c’était pareil » explique-t-il. Lui-même à contre-courant des exigences portées par la norme dominante, elle ne l’effraye pas : il s’attache à elle et cherche à comprendre.

Lorsque Justine se décide à « séduire », maquillée, robe courte et talons hauts c’est au son de « Plus pute que toutes les putes » du groupe Orties. Alors que la chanteuse scande
« J’pratique le sexe après la mort/Connard j’te préfère dur et froid/T’es moins bavard », la jeune fille s’entraine à bouger les hanches devant la glace, en embrassant langoureusement son reflet. Elle se toise avec un air fier qui veut dire « chiche », défiance et rébellion face à un regard masculin objectivant omniprésent. Dans un monde où les plus forts dévorent les plus faibles, Justine, comme sa sœur, devient prédatrice parmi les prédateurs. Elles ont aussi leur manière de s’affirmer et de se confronter à l’extérieur.

« Tu trouveras la solution ma chérie »

Le cannibalisme des deux sœurs est traité au-delà de tout jugement moral. Expression déformée du désir, libération morbide des injonctions à la sexualité, « tu trouveras la solution ma chérie » dit avec tristesse et compassion le père à Justine. La métamorphose de celles et ceux qui échappent aux catégories figées n’est pas un sujet anodin. Julia Ducournau en parle déjà dans son court-métrage, Junior, qu’il est possible de visionner jusqu’au 20 avril une œuvre aux allures d’un film de Cronenberg, qui dit par le corps et la sensation la réalité des assignations de genre.

En réalité, la difficulté à exister et à être soi-même ne relève pas d’un problème individuel. La conquête de l’émancipation de chacun et de la liberté à déterminer ses désirs s’obtient par une lutte collective dirigée par l’impérieuse nécessité de vivre par, et pour nous-même. « On trouvera la solution », ensemble, aux côtés de toutes celles et ceux qui souffrent d’une société faite de violence, de domination, et d’injonctions à rentrer dans le rang d’une « normalité » qui, pour le coup, est folle et insensée.




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