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Culture et Sport

Un nouvel album aux rythmes de la résistance des exploités du monde entier

Interview. Saïdou et son nouveau groupe Sidi Wacho, la musique au service des luttes

Propos recueillis par Flora Carpentier

Sidi Wacho, c’est la nouvelle aventure musicale de Saïdou, qui s’engage à nouveau du bon côté de la barricade, avec pour compagnon de route le chanteur de cumbia chilien Juanito Ayala, et leur troupe de joyeux troubadours aux influences internationales : le Dj chilien Antu, l’accordéoniste Jeoffrey Arnone, le trompettiste aux influences balkaniques Boris Viande, et le percussionniste « El Pulpo ». A leurs talents et à leurs rythmes endiablés, à la confluence de la cumbia et du hip-hop, se mêlent des textes sans détours, chantés en français, en espagnol, en arabe et en portugais, dénonçant les fractures entre les classes sociales, le racisme et l’impérialisme… tout en invitant les exploités du monde entier à laisser leur peur de côté pour descendre dans les rues.

« Sidi Wacho », c’est un nom qui interpelle, l’adjonction entre le terme « Monsieur » en arabe, et « Wacho », l’enfant des rues au Chili. « Libre », c’est le premier album du groupe, qui trouve ses prémices dans un quartier populaire de Santiago du Chili, avant d’être enregistré à Lille, pour une sortie dans les bacs ce 11 mars. Sans complexe, il rappelle la condition de ceux d’en bas, des sans-terres et des prolétaires, face aux « bourgeois » et à tous ceux qui « nous emmerdent », à vouloir « des ouvriers sans grève » et « des révolutions sans pavés ni parpaings ». Rappelant à tout un chacun que la lutte des classes est bel-et-bien d’actualité, tout en ravivant la mémoire de ceux qui se sont battus, « Libre » est sans aucun doute une invitation à la révolte. Quant à Saïdou, fils de paysans algériens immigrés en France, il n’a rien oublié du combat des siens contre une France coloniale et profondément raciste : « Nos histoires sont dans nos chansons. Ce sont des témoignages de ce qu’on vit, de ce qu’on a vécu, de ce que les gens nous ont inspiré… que ce soient nos familles, nos amis, nos références politiques ou philosophiques… », nous raconte-t-il, rencontré dans un café de Ménilmontant.

Votre album est écrit dans plusieurs langues et fait référence aux peuples de divers horizons… Pour vous c’est important l’internationalisme ?

La dimension internationale elle est dans nos gènes, surtout quand on est issu des anciennes colonies, de l’immigration coloniale, ou quand on vient du sud. Les années 60, toute la période anticoloniale a été une période d’internationalisme. Il y avait beaucoup de ponts déjà à l’époque entre les sud-américains, les nord-africains, avec les congrès anticoloniaux, etc. Dans ce projet-là, on espère s’inscrire là-dedans, en continuant à faire honneur à nos pères, nos anciens, nos références. Pour nous c’est important cette dimension internationale.

Dans « Salam Wacho », vous revendiquez les porteurs de valises, ces militants français qui soutenaient le FLN pendant la guerre d’Algérie. La lutte anti-impérialiste a encore une actualité aujourd’hui ?

C’est aujourd’hui plus que jamais, parce qu’aujourd’hui la question de l’impérialisme est beaucoup plus pernicieuse, avec toute une stratégie de communication qui veut essayer de nous faire croire que l’impérialisme n’existe plus. On nous parle de mondialisation au lieu de nous parler d’impérialisme. Quand on parle de mondialisation dans notre société aujourd’hui, c’est évidemment toujours en faveur du premier monde. L’impérialisme est encore plus violent quand il semble invisible. On l’accepte, on l’intériorise, il s’imprègne dans la durée. On le voit en Afrique, dans le monde arabe, en Amérique du Sud… les sociétés du sud ont totalement intégré certains codes imposés par l’impérialisme : la consommation, etc… mais qui sont à contre-culture en réalité. Il y a toute cette dimension coloniale qui est hyper violente. Donc plus que jamais il faut lutter contre l’impérialisme. On est tous concernés. Si on veut transformer cette société pour qu’elle soit plus juste, pour qu’il y ait plus d’égalité, plus de partage, à chaque niveau il y a des luttes à mener, qu’on soit né en France ou ailleurs.

Que penses-tu des frontières, des barbelés ?

Je n’ai pas envie de folkloriser la question des frontières. Si on prend la question des peuples en lutte par exemple, comme les palestiniens, eux ils n’ont pas de frontières, et ils veulent des frontières. S’il y a des gens dans le monde qui réclament des frontières, je ne vais pas leur dire qu’il n’en faut pas. Je vais les soutenir dans leur lutte d’émancipation. Disons que les frontières ne doivent pas être des cimetières. Elles doivent pouvoir être traversées. Les êtres humains doivent pouvoir se déplacer librement.

La cumbia, le hip-hop, ce sont des styles de musique issus des milieux populaires. Les utiliser, c’est une façon de revendiquer la culture populaire ?

On s’inscrit dans la parole du peuple. Et la question des peuples en lutte, de l’émancipation, elle passe aussi par la culture, par l’art, la musique. Ça passe par la fabrication des discours philosophiques… donc la culture populaire est aussi une question de survie. Evidemment qu’elle doit se propager. Elle témoigne, aussi.

Vos chansons, c’est une façon de participer à l’éveil d’une conscience politique chez ceux qui vous écoutent ?

Je n’ai pas de prétention particulière quand je fais de la musique. Je ne me dis pas que je vais changer le monde avec la musique, que je vais inspirer des gens ou des luttes. Déjà, je m’inspire moi, je témoigne et j’essaye de participer à quelque chose. C’est vrai qu’on a déjà eu des retours de gens qui nous ont dit qu’ils avaient grandi avec notre musique, que ça leur a donné envie d’aller fouiller dans nos références, que ça suscitait une curiosité. C’est déjà beaucoup.

Et que penser des médias ?

Les médias, ils appartiennent aux bourgeois. On peut refabriquer nos médias. Nous, notre premier média c’est la rue, les salles de concert, de théâtre… c’est là où le peuple crée, et pas seulement de façon artistique : intellectuellement, politiquement. Il y a les radios associatives, internet… mais pour moi, le premier média c’est la rue.

C’est possible de vivre de votre vie d’artiste avec des textes comme les vôtres ?

Je me pose rarement la question. C’est un luxe, mais c’est un choix aussi. On vivote avec notre musique. On joue beaucoup, et c’est fatigant, parce qu’on ne dort pas dans des hôtels 3 étoiles, on part dans des petites camionnettes… mais on a l’impression de participer à quelque chose. Notre musique ne nous rend pas riches mais c’est une autre forme de richesse. On rencontre beaucoup de gens, on voyage, et je pense que c’est plus intéressant que l’argent.

Vous avez des projets sur les rails ?

Conquérir le monde ! On a envie de partager ce qu’on fait. Sidi Wacho c’est une rencontre entre des mecs de Lille, Roubaix, Santiago du Chili, Val Paraiso… c’est une proposition en réalité, de s’approprier les luttes et les histoires de chacun. Et cette proposition là, on a envie de la partager aussi sur scène. Voilà l’idée.

Dans une seconde interview à paraître, Saïdou nous donnera son point de vue sur l’actualité et les mobilisations en cours sur le code du travail, qui selon lui, mettent « le baume au cœur ».

Prochaines dates de concert :

16.03 GRENOBLE (38) L’Aquarium
17.03 VILLEURBANNE (69) Karnaval Humanitaire
18.03 PARIS (75) La Maroquinerie
19.03 ST GERMAIN LAPARADE (43) Concert Zik a Donf
20.03 MARSEILLE (13) Le Molotov
10.05 au 25/06 ST DENIS (93) Ligne 13
21.06 PAU (64) Fête de la musique
12.07 GREOUX LES BAINS (04) Les soirées du Château