Monde

« Nous ne sommes pas là pour jouer […] notre drapeau est l’éducation »

Le discours d’une adolescente sur les occupations de lycées devant les députés du Paraná fait le tour du Brésil

Publié le 7 novembre 2016

Ana Júlia, une lycéenne de 16 ans s’est exprimée face aux députés de l’Assemblée législative de l’État du Paraná pour défendre les occupations des lycées qui prennent de l’ampleur au Brésil en défense de l’éducation. Les différentes vidéos ont très rapidement fait le tour de la toile. Un discours émouvant, caractéristique d’une jeunesse combative, qui s’organise pour défendre ses droits et pour un avenir meilleur.

Issu du site brésilien Esquerda Diario, traduction de Kenza S.

Au Brésil, ce sont actuellement plus de mille établissements scolaires qui sont occupés - dont près de 850 dans le seul État du Paraná - en réponse à l’offensive du gouvernement Temer contre l’éducation. En effet, le 22 septembre, le gouvernement golpiste faisait passer par mesure provisoire - un outil constitutionnel permettant d’appliquer des lois en passant outre le vote des députés - une nouvelle réforme sur l’éducation. Passage en force qui a par ailleurs fait polémique et suscité la controverse. Cette réforme prévoit entre autres de ne plus obliger les établissements à enseigner certaines matières comme le sport, les arts, la littérature et les sciences sociales ainsi que l’augmentation de la charge horaire tandis que le budget de l’éducation, lui, va être congelé. Dans un pays comme le Brésil, où les inégalités sont très marquées, ne plus obliger les établissements à dispenser certains cours cela signifie accepter que des élèves ne bénéficient pas d’un enseignement complet dans les écoles avec moins de moyens. De plus, les professeurs brésiliens, qui sont parmi les plus mal payés au monde, voient cette nouvelle réforme et l’augmentation des charges horaires comme un nouveau pas vers la précarité. D’autant que la réforme de l’éducation est suivie par la proposition d’amendement constitutionnel (PEC) 241, contre laquelle la jeunesse est également en lutte. Au programme : gèle des dépenses publiques dans la santé, l’éducation, la protection sociale et ce… sur les vingt prochaines années. Une mesure anti-sociale et ultra-réactionnaire que les brésiliens appellent déjà « PEC de la fin du monde ».

C’est donc contre la mesure provisoire de l’éducation et la PEC 241 et en défense des occupations des lycées qu’Ana Júlia, lycéenne de 16 ans dans l’État du Paraná, a pris la parole face aux députés de l’Assemblée législative de l’État. Un discours émouvant, à l’image de la lutte et de la détermination de la jeunesse brésilienne engagée dans la défense de ses droits, pour l’éducation, en somme pour un avenir meilleur... Donnant une énorme claque aux députés brésiliens, mis face à leurs responsabilités dans la destruction du système éducatif et de la détresse de toute une jeunesse. Et face au mépris et à l’infantilisation dont le mouvement est victime, elle leur rappelle que les étudiants mobilisés ne sont pas là pour jouer, mais bien en défense de leur avenir, et en défense de leurs idéaux. Elle les invite par ailleurs à rendre visite aux lycéens mobilisés dans leur établissement, de voir leur capacité d’organisation et de luttes, au lieu de les traiter de bon-à-rien et d’endoctrinés, affront gigantesque fait à ceux qui se battent pour leurs conditions d’existence, profs comme élèves.

La jeune adolescente dénonce la destruction du système éducatif, ainsi que le passage en force de la réforme : « nous avons besoin d’une réforme qui soit débattue, discutée, une réforme qui soit faite par les professionnels de l’éducation ». S’ajoute à cela bien évidemment une critique de la PEC 241, mais aussi de la volonté d’établir une « école sans parti », projet du gouvernement de mettre en place une loi sur l’objectivité politique à l’école. « Une école sans parti est une école sans sens critique, une école raciste, homophobe. C’est faire des étudiants, des jeunes, de la société, une armée de non-pensants, une armée qui écoute et baisse la tête, et nous ne sommes pas cela ! ». Ce discours, enregistré par la TV de l’Assemblée a très vite eu un effet viral sur les réseaux sociaux. Rien que sur la page Facebook du média alternatif Mídia Ninja qui a relayé la vidéo, celle-ci a été vue plus de 6 millions de fois ! Et pour cause, ce discours est l’expression d’un malaise, celui de toute une génération qui doit lutter d’arrache-pied pour la conservation de ses droits, et la conquête de nouveaux, face à de nombreuses offensives libérales. Le Brésil, sur qui au début du siècle les capitalistes de la Terre entière avaient les yeux rivés pour sa croissance économique fulgurante, a depuis eu affaire aux revers de la crise. Et c’est la population qui en subit les frais, ceux des attaques néo-libérales, réactionnaires, et des mesures austéritaires. Ce discours démontre l’expression d’une violence, celle de l’État qui chaque jour administre la misère sociale. Dans son discours, Ana Júlia évoque Lucas Eduardo Araújo Mota, un étudiant poignardé par un autre dans un lycée occupé, événement dont la classe politique s’est tout de suite emparée pour criminaliser les occupations et en ordonner l’arrêt. Un événement récupéré, mais dont elle est largement coupable. L’État qui tous les jours organise le désordre social, la précarisation de la population, la détresse des jeunes. « Hier, j’étais aux funérailles de Lucas, et je me rappelle n’y avoir vu aucun des visages qui sont ici ! », « je vous invite à regarder vos mains, vos mains sont tellement sales, sales du sang de Lucas, et pas seulement de Lucas mais de tous les adolescents et les étudiants victimes de cela ! Le sang de Lucas est sur vos mains ! Vous représentez l’État ! ». Les députés protestent, l’adolescente garde son calme et leur rappelle que selon la propre jurisprudence brésilienne, les adolescents sont sous la responsabilité de l’État.

Ci dessous, nous proposons une traduction du discours de l’adolescente :

Cher Président, chers députés, et à tous les autres présents : Bonjour.

Je m’appelle Ana Júlia, lycéenne au collège d’État Senador Manoel Alencar Guimarães, j’ai seize ans, et je suis ici pour m’adresser à vous au sujet des occupations.

Ma question initiale est la suivante : à qui l’école appartient-elle ? Je pense que tous ceux présents ici connaissent déjà la réponse. Et c’est avec la certitude que vous connaissez cette réponse que je vous parlerai de la légitimité de ce mouvement. Concernant sa légalité, si quelqu’un ici en doute encore, je l’invite à lire l’alinéa 5 de l’article 16 de la loi 8069. Si après cela vous doutez encore de la légitimité de notre mouvement, je vous invite à participer à nos occupations. Je vous invite à venir nous rendre visite, à nous connaître de près.

C’est une insulte que vous nous faites, à nous qui sommes là-bas, dévoués, cherchant notre motivation tous les jours, de nous traiter d’endoctrinés. C’est une insulte aux lycéens, c’est une insulte aux professeurs. Notre difficulté est de réussir à former une pensée bien plus grande que vous. Nous devons voir tout ce que les médias diffusent, entamer un processus de compréhension, de sélection, pour de là décider de ce pour quoi nous allons être pour ou contre, pour ensuite pouvoir comprendre. Et c’est un processus difficile, ce n’est pas facile pour des étudiants de simplement décider ce qu’est lutter. Et même comme ça, nous avons relevé la tête et nous affrontons cela.

Nous ne sommes pas là pour jouer. Nous savons pourquoi nous luttons. Notre drapeau est l’éducation, notre seul drapeau est l’éducation. Nous sommes un mouvement non partisan, nous sommes un mouvement des étudiants pour les étudiants. Nous sommes un mouvement qui se préoccupe des générations futures, un mouvement qui se préoccupe de la société, qui se préoccupe du futur de notre pays. Quel futur le Brésil aura-t-il si nous ne nous préoccupons pas de la génération de personnes qui vont développer un sens critique, politique, qui ne se contenteront pas simplement de lire quelque chose et le croire ? Nous devons savoir ce que nous sommes en train de lire. Nous devons nous porter contre l’analphabétisme, qui est un grand problème au Brésil aujourd’hui. Et c’est pour cela que nous sommes ici, que nous occupons NOS écoles. C’est pour cela que nous levons le drapeau de l’éducation, c’est pour cela que nous sommes contre la mesure provisoire. Oui, cette mesure provisoire est prévue par la Constitution. Sauf qu’elle est prévue pour des situations d’urgence. Nous savons que nous avons besoin d’une réforme de l’enseignement secondaire, et pas seulement de l’enseignement secondaire sinon du système éducatif dans son ensemble. Une réforme de l’éducation est prioritaire, sauf que nous avons besoin d’une réforme qui soit débattue, discutée, une réforme qui soit faite par les professionnels de l’éducation. C’est de cette réforme là dont nous avons besoin, une réforme avec du dialogue, avec laquelle les gens seraient tous d’accord. La mesure provisoire a, oui, des côtés positifs, sauf qu’elle a de nombreuses failles. Si nous la mettons en pratique avec toutes ces failles nous allons obligatoirement droit dans le mur, le Brésil va droit dans le mur.

Cette mesure n’est pas notre seule revendication. Nous avons également la célèbre loi sur l’objectivité politique à l’école. L’école sans parti est un affront ! Une école sans parti est une école sans sens critique, une école raciste, homophobe. C’est faire des étudiants, des jeunes, de la société, une armée de non-pensants, une armée qui écoute et baisse la tête, et nous ne sommes pas cela ! Nous avons une histoire, et dans cette histoire, nous luttons précisément contre cela. En plein 21e siècle, en 2016, vous nous imposez ce projet ? Une école sans parti nous insulte, nous humilie, nous dit que nous sommes incapables de penser par nous-mêmes. Sauf que nous l’avons, et nous ne baisserons pas la tête. La PEC 241 [1] est un autre affront. C’est inconstitutionnel ! C’est un affront à la constitution citoyenne de 1808 ! Dedans, il est prévu une sécurité sociale ! La PEC 241 prévoit sa suppression ! C’est un affront à la protection sociale, à la santé, à l’éducation. Nous ne pouvons simplement pas laisser passer cela. On ne peut pas rester là à croiser les bras. Nous sommes ici pour des idéaux. Nous, les étudiants, nous sommes ici pour des idéaux, parce que nous avons fait des assemblées, nous avons voté, posé les pour et les contre et c’est comme ça que nous avons vu que nous sommes ici pour une lutte, que notre drapeau est l’éducation et qu’on ne va pas la laisser tomber si facilement. Nous sommes là pour l’éducation, les écoles sont occupées pour l’éducation, les lycées du Paraná et du Brésil sont occupés pour l’éducation. Nous ne sommes pas là pour rigoler ni pour jouer. Nous sommes là pour des idéaux, parce que nous croyons au futur de notre pays. Ce pays c’est le nôtre, cela va être celui de mes enfants et des enfants de mes enfants, et nous sommes là parce que nous nous préoccupons de notre pays. Hier, j’étais aux funérailles de Lucas, et je me rappelle n’y avoir vu aucun des visages qui sont ici ! Je ne m’en souviens d’aucun ! Et vous voulez me faire croire que… (balbutie) Nous étions inquiets nous oui... vous êtes ici en représentation de l’État, et je vous invite à regarder vos mains, vos mains sont tellement sales, sales du sang de Lucas, et pas seulement de Lucas mais de tous les adolescents et les étudiants victimes de cela ! Le sang de Lucas est sur vos mains ! Vous représentez l’État !

[Protestations des députés. Le Président de l’Assemblée fait une intervention. Il dit à l’adolescente qu’elle ne peut insulter les parlementaires. Il réclame le silence des spectateurs et menace de clôturer la séance si les protestations ne cessent pas. Il rappelle qu’elle a eu le droit de venir ici, qu’elle peut s’exprimer sur la PEC, mais sans offenser les députés « Ici personne n’a les mains pleines de sang non ! » dit-il.]

Je vous prie de m’excuser, mais le Statut de l’Enfant et de l’Adolescent [2] dit que la responsabilité des adolescents revient à la société, à la famille, et à l’État. [Applaudissements des étudiants dans les galeries.]

Nous, les étudiants qui occupons les écoles, nous ne sommes pas des bons à rien comme vous le dites ici, comme la société, dehors, le dit. Nous sommes là pour des idéaux, nous luttons pour eux, nous croyons en eux. Je vous invite à aller à nos occupations, à voir la charge psychologique qu’elles représentent, à voir que ce n’est pas facile d’être là, et que nous allons continuer à lutter, nous allons continuer à lutter parce que nous y croyons, parce que nous sommes avides de connaissances, que nous n’arrêterons pas d’aller au-devant de la connaissance. Je vous invite à venir, à connaître le mouvement. Et vous serez très bien reçus, parce que notre but est de vous exposer pourquoi nous sommes là. Le mouvement étudiant nous a donné beaucoup plus de connaissances politiques et citoyennes que tout le temps où nous sommes restés assis à écouter des cours magistraux. Une semaine d’occupation nous a apporté bien plus de connaissances politiques et citoyennes que beaucoup d’années que nous avons et que nous allons encore passer dans des salles de cours. Malgré toutes ces ridiculisations, démoralisations, malgré le fait que nous avons été offensés, malgré les problèmes que nous aurons à affronter, nous arrivons encore à conserver de la joie. Nous conservons de la joie parce que nous nous rendons compte que nous ne sommes plus de simples adolescents, nous devenons des citoyens engagés.

[1] PEC : Proposition d’amendement constitutionnel

[2] ECA : Estatuto da Criança e do Adolescente, lois sur la protection de l’enfant

Ce discours a eu un fort retentissement dans un contexte de mobilisation de la jeunesse. Une nouvelle page s’ouvre pour le mouvement étudiant brésilien, qui avait déjà fait parler de lui l’année dernière avec une série d’occupations d’établissement à São Paulo entre les 23 septembre et 17 décembre, contre le plan de réorganisation de l’école, prévu par le gouvernement de Geraldo Alckmin. Jusqu’à 200 écoles avaient été occupées, la lutte ayant par la suite payé puisque le gouvernement avait préféré reculer et le secrétaire en charge de l’éducation H. Voorwald démissionner. Avec cette mobilisation, la jeunesse brésilienne démontre encore une fois sont caractère combatif. Une nouvelle génération qui se forme dans la lutte et prend goût aux processus d’auto-organisation. Récemment une assemblée rassemblant 600 représentants d’écoles occupées du Paraná avait débouché sur les revendications suivantes : la création d’un décret qui garantisse la promesse annoncée par le gouvernement de suspendre la réforme, la non criminalisation avant ou après des élèves et professeurs ayant participé au mouvement, et enfin la garantie d’une conférence délibérative libre et ouverte de l’État du Paraná pour débattre de la précarisation de l’enseignement et de l’éducation afin que ce sujet ne soit pas laissé entre les seuls mains des gouvernants.

« Une semaine d’occupation nous a apporté bien plus de connaissances politiques et citoyennes que beaucoup d’années que nous avons et que nous allons encore passer dans des salles de cours » disait Ana Júlia dans son discours. Et pour cause, c’est une nouvelle génération militante qui se crée au Brésil, qui apprend dans la lutte, qui construit l’auto-organisation et qui réfléchit à un monde meilleur.

La lutte des étudiants brésiliens n’est pas sans rappeler les luttes qu’ont pu mener les jeunes en France contre l’austérité -notamment contre la Loi Travail. D’ici à là-bas, la jeunesse est en première ligne face aux mesures austéritaires imposées par les capitalistes. Il est donc indispensable pour la jeunesse de tous les pays, de continuer à mener la bataille pour une éducation gratuite, pour toutes et tous, une éducation libre et des conditions de vie dignes. De la France au Brésil, solidarité internationale avec les lycéens et étudiants brésiliens mobilisés !