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Cinéma

Le double regard des frères Coen sur la mythologie hollywoodienne

Publié le 23 juin 2016

Dans les années 1950 à Hollywood, Eddie Mannix travaille à la fois à la production des grands studios et comme fixeur, réglant les problèmes des stars sous contrats. Mais voilà qu’un jour la star de son péplum est kidnappée.

Cédric Lépine

Sortie DVD : Avé Cesar  ! de Joel Ethan Coen

Tout l’amour du cinéma hollywoodien que portent les frères Coen est enfin clamé en un film, tel un bouquet de fleurs hétéroclite. Depuis les quelques décennies de leur filmographie, ils ont su voyager dans les genres cinématographiques de l’âge d’or des grands studios hollywoodiens tout en apportant leur propre regard inquiet. L’hommage rendu ici à une époque révolue n’est donc pas sirupeusement candide. Cet amour incontestable est comparable à celui d’un fils envers ses parents qu’il aime affectueusement et dont il reste imperturbablement reconnaissant tout en souhaitant cultiver son indépendance à leur égard. Le regard critique est d’autant plus juste qu’il est ici développé par un membre de la famille.

En cela, le film serait comme le second volet d’un dyptique sur la famille dont le premier serait A Serious Man (2009). Comme les secrets de famille cachent des zones d’ombres peu recommandables, il est tout à fait logique que les frères Coen s’intéressent au maccarthysme et propose, sous la forme d’une vengeance sur l’Histoire toute tarantinienne (cf. la lecture toute personnelle de la vérité historique dans Inglourious Basterds), aux scénaristes communistes blacklistés dans le contexte du maccarthysme une tentative de rébellion. Dans la lignée des personnages crétins qu’a incarné avec brio George Clooney, celui-ci reprend le flambeau et place sous le registre de l’ironie et de l’humour grinçant Avé Cesar ! À vrai dire, le film est délibérément transgenre, naviguant entre reconstitution historique, film choral, polar, comédie, etc. et offrant à chacun des genres une véritable participation au film comme autant de guest star : chaque tournage d’un film de genre est présenté tout d’abord comme s’il s’agissait d’une séquence diégétique d’Avé Cesar ! alors que la chute se termine avec le hors champ du tournage en studio. Autrement dit, les frères Coen démontrent que le genre occupe la même place pour eux qu’une star, deux éléments qu’ils auront coutume d’utiliser dans leur filmographie. Dès lors, faire jouer des stars hollywoodiennes des années 1950 par des stars contemporaines n’est pas non plus anodin, car en plus de la vertigineuse mise en abyme, les frères Coen questionnent ce qui fonde un film de nos jours à travers l’utilisation desdites stars.

Si l’humour et l’autodérision semblent dominer tout au long du récit, l’amertume est de chaque séquence, rejoignant le regard d’autres inoubliables cinéastes sur Hollywood, qu’il s’agisse de The Player de Robert Altman (1992), Le Dernier nabab d’Elia Kazan (1976), Maps to the Stars de David Cronenberg (2014) ou encore Les Ensorcelés de Vincente Minnelli (1952)… À cet égard, Avé Cesar ! est aussi une synthèse de ce que le film sur Hollywood par Hollywood pourrait être en tant que genre cinématographique à part entière. Avec modestie et sans la moindre prétention, les frères cinéastes réussissent ce pari fou de réaliser une triple synthèse : celle de leur propre œuvre, celle des genres de l’âge d’or des studios et celle du genre métafilmique. Pour toutes ces raisons, impossible de sous-estimer Avé Cesar !qui par son ton, le temps qu’il prend à installer son récit en osant s’éloigner de l’histoire d’enlèvement (les kidnappings chez les frères Coen ne sont jamais qu’un prétexte à lancer un récit, qu’il s’agisse d’Arizona Junior, Fargo, The Big Lebowski, etc.) comme trame principale pour être directement concurrencer par des scènes de tournage, fait partie des œuvres majeures des frères Coen, prouvant une fois de plus que la vraie subversion n’est pas une rébellion lancée à grands fracas mais s’insinue plus insidieusement dans l’esprit du spectateur.

Article originellement publié sur Le Blog de Cédric Lépine et reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur.