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Cultures

Petite leçon d'histoire à Frank Lebœuf

Pour battre l’Uruguay, Frank Lebœuf en appelle aux valeurs guerrières et coloniales de la France

Frank Lebœuf, champion du monde et d’Europe avec l’équipe de France en 1998 et 2000, s’est exprimé sur RMC ce mercredi dans l’émission « Intégrale coupe du monde FIFA 2018 » au sujet de la confrontation en ¼ de final entre la France et l’Uruguay. Il n’a rien trouvé de mieux que d’en appeler à l’histoire coloniale de l’État français pour contrer le jeu uruguayen basé sur ce qu’ils appellent la garra charrúa, un état d’esprit hérité de la résistance du peuple amérindien Charrúa.

Crédit photo : vu sur le site Lucarne opposée

L’équipe de France malgré son jeu plus que poussif, ayant disputé le match le plus ennuyeux de la coupe du monde contre le Danemark, a réussi à éliminer une équipe d’Argentine tout aussi poussive en 8ème de finale pour se qualifier en ¼ pour affronter l’équipe d’Uruguay. Dans l’émission radiodiffusée « Intégrale coupe du monde FIFA 2018 » sur RMC, l’ancien champion du monde Frank Lebœuf a donné son avis sur la confrontation de ce vendredi. Pour vaincre la solide équipe de la Céleste, il en a appelé au passé colonial et à l’impérialisme guerrier de l’État français.

L’équipe de France doit se rappeler son passé guerrier, son passé colonial

Dans un premier temps l’ancien défenseur de Strasbourg a pointé du doigt le fait qu’on pouvait regretter que la France ait un état d’esprit défaitiste. Il manquerait « cette force unilatérale de tout un pays qui serait invincible comme si nous nous étions des agneaux ».
Reprenant l’idée très répandue du football comme rassembleur d’une nation, comme si les 65 millions de personnes habitants en France devraient être derrière l’équipe nationale, il sème les idées de l’unité nationale derrière des sportifs d’un pays, meilleur moyen de véhiculer le nationalisme.
On l’a vu en 1998, l’esprit tant revendiqué des politiques de la France Black, Blanc, Beur, n’a pas duré très longtemps. L’équipe de France s’appuie sur son passé colonial pour avoir les meilleurs joueurs possible.

Ainsi, le nombre de joueurs ayant des origines africaines portant le maillot bleu est extrêmement important. Mais ces joueurs, souvent issus des quartiers populaires où ont été parqués leurs parents, leurs grands-parents, servent à véhiculer les idées d’une France inclusive fière de l’intégration des jeunes racisés. Parfois, cela sert à montrer que n’importe quel jeune des quartiers populaires peut s’en sortir, dans les faits, l’État français continue à entretenir la pauvreté dans les quartiers populaires et par son racisme systémique réprime la jeunesse des quartiers, les violent, les tuent comme Aboubakar tué à bout portant par un CRS à Breil mardi soir.

Pour Frank Lebœuf, les Uruguayens ont « eu les conquistadors » symbole du guerrier invincible qui a conquis par la force et l’extermination les Amériques. Une incompréhension flagrante de l’histoire de l’Uruguay et de ce que représente la garra charrúa, mais nous y reviendrons.

L’ancien défenseur de Chelsea développe : « il me semble qu’on est aussi parti en guerre partout, qu’on était capable d’être des guerriers et de montrer la puissance de la France et je pense que nous on l’a oublié parce qu’on la dénoncé en fait et on a aussi confondu patriotisme et nationalisme et on a l’impression qu’on a plus le droit d’être en accord avec les valeurs de son pays , même de son passé. Ces petit pays comme l’Uruguay […] ont gardé cette force mentale qui a permis à certains pays ou à certaines personnes d’aller dans d‘autres pays. Moi j’aimerais qu’on garde ça car on est un grand pays, un pays qui a fait d’énorme chose et qui est capable en sport aussi de se sublimer pour ses couleurs. »

Au moins, il a le mérite d’être clair. Frank Lebœuf souhaite que la France et donc la sélection, qui ne serait que la représentation du pays, s’inspire de son passé colonial afin de sublimer dans le sport. Il faut rappeler à Frank Lebœuf que l’État impérialiste français a conquis une partie de la planète afin d’accroître sa puissance économique. La France a massacré des peuples entiers, mis en esclavages des millions de personnes. La commerce triangulaire, la traite des noirs mis en place après la controverse de Valladolid où l’Église a interdit sur le papier l’esclavage des amérindiens parce qu’ils auraient une âme. Pour remplacer cette main d’œuvre servile, l’Église a décidé d’importer une main d’œuvre n’ayant pas d’âme, les Africains.

Un crime contre l’humanité commis en premier lieu par la France qui s’est largement enrichie sur l’esclavage des noirs et qui a permis le développement de certaines villes comme Bordeaux ou Nantes. Encore aujourd’hui, des rues ont le nom de certains négriers. L’équipe de France est elle-même basée sur le passé colonial du pays. Adil Rami est d’origine marocaine. Matuidi, Kimpembe et Mandanda ont des origines de la RDC, Kanté du Mali, Pogba guinéenne, Umtiti camerounaise, Mbappé camerounaise par son père et algérienne par sa mère, Dembélé mauritanienne, Sidibé malienne, Mendy sénégalaise et Fékir algérienne etc… etc…

La France a envahi des pays ,massacré des peuples asservis d’autres, volé les richesses et continue avec le néo-colonialisme, entretient des dictatures dans certains pays pour ses propres intérêts. Quelles sont « les valeurs  » de la France si ce ne sont la guerre, la destruction, le pillage ?
Le patriotisme n’est que le marche pied du nationalisme, chanter la marseillaise qui était un chant entonné par les révolutionnaires russes en 1917, n’est plus qu’un chant impérialiste. La France a un passé guerrier mais a également un présent guerrier symptomatique des pays impérialistes. L’armée française est déployée dans le monde entier pour défendre ses intérêts maintenir des dictatures comme en Côte d’Ivoire en 2002 pour que Laurent Gbagbo garde le pouvoir mais aussi pour en défaire suivant ses intérêts comme en 2011 en… Côte d’Ivoire avec Laurent Gbagbo.

La garra charrúa, le symbole de la résistance au colonialisme

Frank Lebœuf pour définir la garra charrúa fait référence aux conquistadors. Une incompréhension totale de l’histoire sud américaine. Plus largement, les journalistes sportifs utilisent ce terme comme un terme fourre-tout, pour eux ce n’est qu’une grinta uruguayenne avec beaucoup de violence dans le jeu. C’est bien plus que ça comme l’explique l’excellent article « La garra charrúa : dernier héritage de la résistance indienne » écrit par Nicolas Cougot en 2014 pour le site Lucarne Opposée dont les prochaines lignes sont librement inspirées.

Ce terme vient de la tribu amérindienne Charrúa. Ces derniers ont émigré sur les rives du Rio de La Plata poussés par le peuple amazonien Guaraní. Ils occupaient une partie de l’Uruguay, de l’Argentine et du Brésil. Lorsque les européens envahissent la région, ils répandent maladies et la mort par le fer et le feu. Nombres de peuples amérindiens sont purement et simplement exterminés. Les Charrúas seront les premiers résistants.
Lorsqu’en 1516, Juan Díaz de Solís, le premier conquérant à arriver sur le sol du futur Uruguay, celui-ci est vaincu et tué par les guerriers Charrúas pourtant peuple renommé pacifiste. Mais devant, la mort qu’est l’arrivée des conquistadors, ils n’hésitent pas à lutter coûte que coûte (il est à noter que les historiens ne sont pas d’accord sur les responsables de la mort Juan Díaz de Solís, certains penchent pour les Guaranís).
Malgré tout, cela reste l’événement qui marquera la lutte de résistance des Charrúas. Dans ce peuple, comme pour bons nombres de peuples des Amériques, la propriété privée n’existe pas. S’il y avait des chefs, il n’y avait pas de classe sociale, toutes les familles étant placées sur un même niveau.

Malgré l’avantage technologique et l’emploi massif de supplétifs d’autres tribus amérindiennes des conquistadors, les Charrúas opposent une résistance farouche pour défendre leur culture, le mode de vie, la terre qui n’appartient à personne, leur vie. Ils subiront des campagnes d’exterminations successives entre 1800 et 1831 lorsque les empires espagnols, portugais et britanniques se disputaient le Rio de la Plata.

Entre 1810 et 1820, le peuple Charrúa rejoint les rangs de l’armée libératrice du « el libertador » José Gervasio Artigas qui luttent pour l’indépendance de l’Uruguay et de l’Argentine contre les espagnols et les portugais.

Avec l’indépendance de l’Uruguay les massacres ne vont pas s’arrêter. Les Charrúas seront quasiment entièrement exterminés lors d’un piège tendu par le gouvernement uruguayen. Le 11 avril 1831, ils sont invités à la négociation d’un traité pour vivre ensembles au bord du Salsipuedes. Ils sont massacrés par les hommes de Bernabé Rivera, chargés de la basse œuvre par le premier président de l’Uruguay qui n’était autre que son frère, le général Rivera. Les survivants sont persécutés afin qu’ils ne constituent plus une menace pour l’État et la propriété privée. Les hommes sont tués ou déportés, les femmes et enfants mis en servitude dans les grandes propriétés. Une servitude héréditaire qui durera jusqu’à la chute de la dictature en 1985.

L’Histoire des vainqueurs dit, qu’après le véritable génocide de 1831, il ne restait que 4 Charrúas. Ces derniers, une femme et trois hommes se nommant Senaqué, Tacuabé, Vaimaca Pirú et Guyunusa, ont été envoyé à Paris en 1833 afin d’être exposés comme des animaux aux publics dans une ruelle proche des Champs-Élysées. Trois meurent dans leur première année sur le territoire. Leurs squelettes, organes, des fragments de peau et des moulages de leurs corps sont conservés pendant 170 ans dans les caves d’un laboratoire d’anthropologie biologique. Ce n’est qu’en 2002 que Jacques Chirac accepte de renvoyer les dépouilles en Uruguay.

De fait, l’idée de garra charrúa est contradictoire avec l’histoire même de l’Uruguay puisque la fondation même du pays s’est faite dans le sang de ce peuple et que l’État ne reconnait toujours pas sa responsabilité dans le génocide. Mais cet état d’esprit reste très ancré dans le pays surtout dans son football. Ce petit pays de 3 millions d’habitant réussit l’exploit d’être au plus haut niveau dans le sport surtout dans le football.
Comme l’explique l’article « La garra charrúa : dernier héritage de la résistance indienne » publié sur le site Lucarne Opposée, « pour nombre d’uruguayens, la garra charrùa, l’esprit charrùa, c’est se battre avec bravoure et jusqu’au bout, s’engager complètement dans le combat et tout donner, ne pas hésiter à se sacrifier pour la cause nationale. Car dans l’esprit charrùa l’individu s’inscrit dans un collectif, le groupe est au-dessus ». Un état d’esprit bien au-delà des stéréotypes véhiculés par les médias. A l’image de « son dernier grand symbole [qu’est] Luis Suárez, le buteur capable de se sacrifier un soir de quart de finale mondial pour que sa sélection ait une chance de qualification aux tirs au but. […] la garra charrùa est dans la main du Pistolero, pas dans ses excès d’agressivité. Car elle est l’héritage de fiers combattants aujourd’hui disparus, ceux qui malgré un combat annoncé perdu d’avance, se sont donnés corps et âme pour défendre leur dignité et leurs terres ».

La pseudo analyse de Frank Lebœuf appelle à la France guerrière, à la France coloniale, à la France qui a exposé à Paris pour l’Exposition universelle de 1889, centenaire de la révolution, le « village nègre » et ses 400 Africains, exhibés sur l’esplanade des Invalides, comme les Français avaient exposé 56 ans avant les 4 derniers Charrùas. Mais face à ce discours nauséabond les Charrùas (surnom des joueurs de la sélection uruguayenne) opposeront leurs styles de jeu faisant honneur à ce peuple ayant combattu jusqu’au bout le colonialisme barbare.




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