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Genres et Sexualités

Pride 2017

Retour sur la Marche des Fiertés avec un militant du nouveau collectif bordelais « Trans-Pédés-Gouines »

À l’occasion de la Pride 2017, nous sommes revenus sur la manifestation du samedi 17 Juin de Bordeaux avec un membre du collectif « Trans-Pédés-Gouines ». Né récemment, ce collectif se veut à contre-courant des associations LGBTs existantes dans la ville : alors que celles-ci ont été vidées de tout contenu politique ces dernières années se cantonnant essentiellement au domaine associatif, ce que souhaite TPG c’est remettre les questions politiques et révolutionnaires au centre de la lutte LGBT. Penser la convergence des luttes, la lutte contre toutes les oppressions mais aussi militer pour la liberté sexuelle, élaborer sur les identités LGBTs… Voilà les pistes de réflexion que s’est données le collectif. Alors que les homosexuels subissent de plein fouet la recrudescence des idées réactionnaires et du néolibéralisme ces dernières années, il est plus que jamais temps de penser ces combats y compris face au quinquennat Macron.

Crédits photo : TPG

Révolution Permanente : Le collectif « Trans-Pédés-Gouines », qu’est-ce que c’est ?

Ce collectif existe depuis peu de temps, deux mois environ. Il regroupe différentes personnes LGBTs de Bordeaux qui se sont retrouvées autour du constat commun qu’il n’existait pas de groupe qui avait une action et une réflexion politique sur nos conditions d’existence et sur nos identités. Au départ on était quelques personnes et au fur et à mesure on s’est retrouvés être un certain nombre bien qu’on ne soit pas encore totalement constitués. Même notre nom sera peut-être amené à changer. Que dire d’autre ? Les principales idées sur lesquelles on se retrouve c’est la lutte contre toutes les oppressions en opposition au phénomène dépolitisant qui existe dans les luttes LGBTs, qui ne font plus de politique mais de « l’action associative » d’après les propres dires des collectifs LGBTs de Bordeaux. Nos valeurs impliquent l’anticapitalisme, l’antiracisme, l’antisexisme… toutes ces oppressions qu’on retrouve dans nos communautés. Dans la plupart des collectifs dominants, c’est simplement des « pédés blancs » qui ne s’intéressent pas aux questions de racisme et qui parfois reproduisent ce genre d’oppression. C’est une sorte d’oppression dans l’oppression. Nous on ne voulait pas se retrouver là-dedans et on voulait continuer à réfléchir sur les combats LGBTs en précisant que ceux-ci sont loin d’être finis. Car même s’il y a beaucoup de « pink washing » avec notamment des personnalités politiques qui disent soutenir les luttes LGBTs, cela reste toujours dans un cadre très légaliste, qui ne remet pas en cause l’oppression structurelle que subissent les homosexuels.

RP : Comment s’est déroulée la Gay Pride de samedi dernier ?

La Pride de samedi s’est bien déroulée. L’idée qu’on avait avec le collectif c’était de se retrouver dans un « pink block » donc le contraire d’un « black bloc » au final ; avoir plein de couleurs très variées mais un ensemble qui soit motivé et qui soit force de slogan. L’idée pour nous c’était d’être choquant, de par nos tenues, de par les messages sur nos pancartes etc… On avait des pancartes comme « convergences des turluttes », « no gender no master » … Des trucs un peu provoc’. Pas dans le sens de vouloir être dans l’excès, on ne pense pas forcément tout ce qui est écrit, mais l’idée c’est d’avoir une formulation un peu directe pour interpeler les gens. Du coup on s’est retrouvés à l’arrière du cortège. On était à peu près 80 personnes. Petit à petit on s’est dispersés, on est allés discuter avec les gens. Et en discutant avec eux on s’est rendus compte que ça marchait super bien ! Tout le monde nous souriait, venait nous voir, venait prendre des photos avec nous, etc... Le cortège a été bien reçu et ça nous a assez rassurés car traditionnellement les Pride de Bordeaux et d’autres villes ont été vidées de leur contenu politique. En plus, ce qui était frustrant dans la manif’, c’est qu’il y avait des musiques très assourdissantes qui empêchaient les discussions et rendaient le truc encore plus apolitique. Aujourd’hui la Pride est plutôt devenue une fête où on va danser et se chopper. On ne savait pas comment un tel cortège serait reçu par les gens…
Nous, on avait une pancarte qui disait « la première pride était une émeute », en référence aux émeutes de Stonewall. En 1969, à NY dans le quartier de Greenwich Village où il y avait une série de bars LGBTs qui subissaient une répression régulière des flics, les personnes trans, drag queens et dragkings ont décidé de ne plus se laisser faire et ont monté des barricades dans la rue. Ils se sont affrontés tout le mois de Juin. D’autres LGBTs les ont rejoints par la suite. C’est un très beau moment de l’histoire. Donc la Pride vient quand même de là ! C’est pas juste une fête où on se balance des confettis. Après au sein de notre cortège, on voulait faire un bloc radical mais qui ne soit pas austère et ne donne pas envie d’être rejoint, au contraire on voulait rester dans une ambiance festive car on pense aussi que ça fait partie de notre culture et de notre identité politique de jouer de tous les codes.
Sinon au cours de la manif’, à force d’avancer on a fini par se retrouver en tête de cortège et on a également croisé le cortège des FLAG, à savoir l’association des flics LGBTs. Ils étaient tout devant parce que le policier qui avait été tué sur les Champs-Élysées au moment de la campagne était par hasard homosexuel et membre du Flag. Et on sentait une espèce de fierté LGBT dans la manif à être reconnus par des flics parce que ceux-ci voulaient bien s’afficher avec nous. Et le message que nous on a voulu faire passer c’est que certes, cela doit être très dur d’être flic et LGBT je ne dis pas le contraire, c’est un métier où cela doit être très dur de l’afficher ; mais d’un autre côté les flics ça reste ceux qui frappent les meufs, qui répriment les LBGT donc ce n’est pas une excuse et ce ne sont pas nos alliés. Nous on affichait des pancartes par rapport à l’oppression et aux violences policières qui sont par ailleurs homonormatives et hétéronormatives et cherchent à prendre une place dans nos luttes. On pense qu’ils ne devraient pas avoir cette place ni s’y infiltrer. Sinon, on a également lâché une banderole « A bas la dictature des normaux » à partir d’un immeuble, une banderole qui a aussi été très bien reçue. Pour nous, ce message veut dire quoi ? Qu’on ne veut pas se confronter à la norme. Etre accepté ce n’est pas s’intégrer à un modèle oppressif d’hétéro, blanc, bourgeois, cisgenre ; ni aux clichés sur les homosexuels. On veut juste être qui on veut. Lutter pour les causes LGBTs ce n’est pas non plus juste militer « au nom de l’amour » comme on dit, c’est lutter au nom de la sodomie, du sexe considéré comme « sale » ou immoral, du bdsm, bref de la liberté sexuelle et de pouvoir l’affirmer et le crier.

RP : Peux-tu revenir sur la situation des LGBTs dans le monde ?

Récemment, il y a eu le génocide en Tchétchénie qui a été traité -comme tous les problèmes extérieurs à la France- le temps de 2-3 jours histoire d’alimenter les JT. Ce qui est incroyable c’est qu’on ait réussi à étouffer et banaliser ces évènements. Aujourd’hui, l’homosexualité n’est tellement plus considérée comme un combat dans nos pays que les marques d’homophobie sont traitées comme des évènements liés à « la barbarie » ou au manque de civilité des autres pays parce que cela se passe à plusieurs kilomètres. Or, l’oppression des LGBTs est structurelle et n’est pas une question de continent ; en France aussi il y a une homophobie qui touche toutes les couches de la société, ce n’est pas une question de civilisation ni d’éducation.
On a d’autres pays, comme en Iran, où l’homosexualité est punie de la peine de mort. Et dans le monde entier, l’espérance de vie d’une personne trans est d’à peu près 26 ans, c’est très très faible. Certains arrêtent leurs études, d’autres se suicident… Et ça c’est en France et partout dans le monde. Si l’homophobie n’est pas partout instaurée par des lois, dans les faits elle existe et c’est une réalité.

RP : Dans certaines villes, on a vu des cortèges « En Marche » défiler au sein de la Pride. Le « pink macronisme » qu’est-ce que ça t’inspire ?
À Bordeaux en plus on en a une bonne image de ce phénomène, cette image c’est par exemple Marik Fetouh. Il était l’un des adjoints au maire de Juppé, mairie dans laquelle il y avait également des représentants de La Manif pour Tous bordelaise. Et donc ce type sert un peu de caution politique parce qu’il est homosexuel et qu’il est d’origine maghrébine. Du coup, il s’est présenté aux législatives au nom d’En Marche !. Et par exemple, au moment de la Journée contre l’homophobie et la transphobie il a fait une prise de parole au nom d’En Marche jugée légitime parce qu’il était LGBT alors que personne d’autre n’était autorisé à parler. Nous, on nous a refusé le droit de parole en nous disant « qu’on ne faisait pas de politique aujourd’hui ». On a essayé de lire les textes qu’on avait écrits au mégaphone, cela n’a pas duré 10 secondes que les vigiles nous ont virés de façon très violente. Et donc ce type, parce qu’il est à En Marche !, il a le droit de s’exprimer au nom de la communauté LGBT, alors que l’idéologie libérale qu’il diffuse est contraire à nos intérêts.
C’est simplement du « pink washing », à savoir le fait de récupérer les luttes LGBTs et leurs identités à des fins réactionnaires ou pour intégrer ces luttes au capitalisme. Macron et son mouvement font beaucoup ça. Et puis parce que c’est quelqu’un qui se veut « libéral sur les mœurs », genre « j’aime tout le monde » alors que son ultralibéralisme et la casse des acquis sociaux est au contraire une menace pour les personnes LGBT. Déjà que c’est dur de trouver un job quand on est homo, ou alors des jobs précaires, à moins de se conformer aux normes hétéros et invisibiliser son identité de genre. Pareil pour les personnes trans. A partir du moment où l’on a pas des papiers d’état civil conforme à son genre, impossible de trouver un travail. C’est excluant aussi d’être LGBT dans tous les métiers du relationnel où on est confrontés par exemple à des clients, car avoir du personnel homo c’est moins vendeur. Il y a aussi l’inverse, quand les entreprises se servent des LGBTs pour faire des tunes. La Pride a un côté commercial. Il y a plein de produits commerciaux qu’on peut assimiler aux LGBTs (par exemple dans certains bars hétéro dans le Marais à Paris, ils font des « cocktails gay »). Notre identité est récupérée pour faire des tunes. Mais on ne veut pas se faire acheter.

RP : Vous avez été à l’initiative de pancartes telles que « les queers soutiennent la lutte des ouvriers de Ford Blanquefort ». Vous faites également partie du « Front social ». Pour toi, le mouvement ouvrier et les mouvements LGBTs auraient intérêt à s’unir ?

Carrément ! Déjà, ne serait-ce que parce que dans nos propres collectifs il y a des enfants d’ouvriers. Ce qu’on cherche à affirmer aussi c’est qu’on n’entre pas dans un moule et des codes bourgeois. Quand on est gay, on nous dit qu’on doit se conformer à beaucoup d’attitudes ; être effeminé, un peu fashion. Nous on veut pouvoir revendiquer nos origines ouvrières. On veut aussi que les LGBTs qui sont ouvriers nous rejoignent. Nous on ne cherche pas à se renfermer sur nous-même, on pense qu’il faut lutter tous ensemble. Ce qui nous réunit dans notre collectif c’est le fait qu’on soit LGBT, mais pas que. Sinon on monterait une start-up comme Macron ! Nous on veut se battre contre toutes les oppressions générées par le capitalisme. Quand on voit les gens de Blanquefort qui sont juste à côté de chez nous, dans toutes les manifs et pas que celles qui les concernent directement, on a envie de faire pareil et de se montrer solidaires. On ira à leurs manifs, on ira aux autres manifs, on était dans le Front social aussi pour se battre contre Macron. On avait marqué « convergence des turluttes » pour rigoler, mais quand même ! On se soutient parce qu’on est révolutionnaires, parce qu’on se bat contre toutes les oppressions. C’est pas parce qu’eux sont ouvriers à Blanquefort et nous LGBTs qu’on n’a rien à voir, au contraire.

RP : Militer pour les droits des LGBTs, est-ce que c’est aussi militer pour renverser le système ?

Oui ! De base notre sexualité est révolutionnaire, car elle va à l’encontre de la bien-pensance bourgeoise et capitaliste, mais on est aussi révolutionnaires car on veut renverser toutes ces normes de genres, de classes, de races. Et de manière même pragmatique, si on veut réussir à supprimer ces oppressions, cela ne peut pas passer par un système qui justement se sert des oppressions pour se reproduire. C’est-à-dire que même si on voulait se battre juste pour nous-même, on pourrait même pas. Nous ce qu’on veut c’est partager nos identités, nos expériences avec les gens. Aujourd’hui ce n’est pas possible. Donc on est révolutionnaire, forcément !




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