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Genres et Sexualités

Violences sexuelles

Retour sur la mécanique bien rodée de Tariq Ramadan

Depuis la première plainte déposée par Henda Ayari à l'encontre de Tariq Ramadan, de nombreuses femmes se sont exprimées pour faire part de leur expérience avec le célèbre islamologue. Abus de faiblesse, mensonges, manipulation, menaces et intimidations, les multiples similarités de ces témoignages contribuent à mettre en lumière un système de prédation à la mécanique bien rodée mis en place depuis des années et entretenu par la complaisance de son entourage.

Crédit photo : Cottereau Fabien

Depuis l’affaire Weinstein et la libération de la parole féminine qui s’est ensuivie à travers les hashtags #metoo et #balancetonporc dénonçant l’aspect structurel des violences faites aux femmes, des témoignages sont venus lever le voile sur le caractère habituel des agressions sexuelles dans les milieux clos et huppés tels que ceux du spectacle et de la politique. Il y a un mois, Henda Ayari portait plainte pour viol contre Tariq Ramadan, islamologue très médiatisé depuis les années 90 et connu notamment pour ses apparitions télévisées. Depuis, de nombreuses femmes ont fait part de leur expérience personnelle avec Tariq Ramadan, dévoilant un système de prédation minutieusement pensé pour mettre et maintenir sous emprise des dizaines de femmes, s’assurant ainsi l’impunité la plus totale. Abus de faiblesse, abus de pouvoir, mensonges, manipulations, menaces et intimidations, immersion dans ce que Mediapart a renommé le « système Tariq Ramadan ».

Abus de faiblesse

La première similarité qui frappe à la lecture des nombreux témoignages contre Tariq Ramadan, c’est l’état psychologique dans lequel ces femmes se trouvaient au moment de leur rencontre avec l’islamologue. En effet, toutes traversaient à ce moment là une période difficile et c’est d’ailleurs ce qui posait généralement les bases de leur relation avec Tariq Ramadan. Ce dernier prenait alors le rôle de confident et de conseiller instaurant une relation de confiance avec ses futures victimes, confiance d’autant plus facilitée par son statut d’homme « savant », « religieux » et « respectable ». Ainsi, Henda Ayari explique avoir rencontré Tariq Ramadan sur Facebook alors qu’elle vivait une séparation difficile avec son mari. Ayant perdu la garde de ses trois enfants, sans argent, sans logement et sans travail, elle avait suivi les conseils de son assistante sociale et décidé à contrecoeur d’enlever son voile pour faciliter sa recherche d’emploi. Approchée par une salariée administrative du site de Ramadan, elle entame une correspondance avec l’islamologue et trouve auprès de lui le réconfort dont elle a besoin. Amélie, quant à elle, sortait d’une relation avec un compagnon harceleur et traversait une dépression profonde. Majda souffrait du poids d’un passé douloureux et emprunt de violence. Naïma était « engloutie par les problèmes ». Toutes croient trouver en Tariq Ramadan une aide providentielle et ne se doutent pas du piège dans lequel elles viennent de tomber.

Mensonges et manipulation

S’ensuit alors généralement une correspondance durant laquelle Tariq Ramadan, par l’écoute et les conseils faussement désintéressés, met en place une véritable emprise psychique sur ses victimes. Celles-ci se sentent valorisées par l’intérêt que leur porte le célèbre intellectuel et sont impressionnées par son charisme et son éloquence. Lui de son côté joue de son influence et de l’admiration qu’il suscite chez les jeunes femmes pour leur proposer des rencontres. A certaines, comme à Amélie, il dit vouloir lui proposer un « projet » après avoir été touché par une de ses interviews sur la cause palestinienne. A d’autres, comme à Yasmina ou Majda, il promet de leur apporter une aide spirituelle et de les « guider vers la lumière ». Il ment sur sa situation matrimoniale et affirme qu’il est divorcé et certaines se voient même proposer le mariage. « Il me disait qu’il était tombé amoureux [...] Il exigeait ma confiance absolue. Il me disait qu’il était divorcé devant Dieu et les hommes. Je l’ai cru. Un homme de cette envergure ne ment pas, c’est bien connu. » explique Majda. A toutes, il exige le silence absolu sur leur relation, isolant ainsi consciemment ses victimes pour mieux exercer son emprise.

Violences

Très vite, l’intellectuel laisse de côté les conseils religieux et sollicite sexuellement les jeunes femmes. Loin de la rigueur morale dont il se fait l’ambassadeur, il leur envoie des messages explicites dans lesquels il leur demande notamment de lui faire parvenir des photos ou vidéos à caractère sexuel. Utilisant le rapport de confiance qui s’est établit avec ces femmes, il les invite dans des chambres d’hôtel et referme alors le piège sur ses victimes. Amélie raconte ainsi qu’au moment de se déshabiller, il lui aurait mordu les seins très violemment. « C’est une pratique que j’ai trouvée violente et que je n’ai pas désirée, explique-t-elle. Je lui ai dit : “Je n’aime pas ça.” Il m’a dit : "Je sais, c’est pour ça que je le fais.” J’ai trouvé ça très, très choquant, j’ai fondu en larmes. » Christelle, qui a elle aussi porté plainte pour viol, affirme avoir été giflée et battue à plusieurs reprises avant d’être violée. « Je ne comprenais rien, j’avais les larmes aux yeux. […] J’ai hurlé de douleur en criant stop ! ». Beaucoup témoignent de pratiques sexuelles brutales mais n’ont jamais porté plainte, s’estimant consentantes et ayant peur de ne pas être crues.

Menaces et intimidation

Pour dissuader ses victimes de toute dénonciation, Tariq Ramadan a élaboré toute une technique d’intimidation mêlant menaces et usage de faux. Sara, qui après avoir entretenu une relation épistolaire avec Ramadan avait décidé de relater son expérience - ainsi que celles d’autres femmes avec qui elle était en contact – sur Facebook a ainsi reçu en Novembre 2013 deux mail d’un certain Me Jean-Pierre Allaman, avocat au barreau de Paris et Genève et conseil de l’islamologue. Or, Me Allaman, non seulement ne semble pas respecter les formules juridiques consacrées mais, en outre, ne semble avoir d’existence ni sur Internet, ni sur les registres des barreaux de Paris et Genève. Sara explique avoir également reçu un email d’intimidation de la part d’un ami proche de Tariq Ramadan et soupçonne ce dernier d’être à l’origine de celui-ci. Certaines femmes se retrouvent victimes de chantage de la part de Ramadan qui affirme détenir des informations compromettantes à leur sujet. Sara évoque notamment le cas d’une femme mariée et mère de famille avec laquelle il aurait eu une relation : « Il avait une vidéo d’elle en train de lui faire une fellation, donc il la faisait chanter avec ça », assure-t-elle. A d’autres, il menace de faire du mal à leurs enfants. Toutes, redoutent le pouvoir de nuisance de cet homme d’influence et, impuissantes, ne savent pas vers qui se tourner.

Réseau et complaisance

Durant toutes ces années, ces femmes ne sont pas toutes restées muettes et certaines d’entre elles ont même parlé de leur histoire autour d’elles ou sur les réseaux sociaux mais n’ont trouvé aucun écho médiatique ou judiciaire. Car la « méthode Tariq Ramadan », c’est aussi s’assurer un réseau d’influence assez important pour imposer la loi du silence. Ainsi, on connaissait sa réputation de « coureur », voire « d’obsédé » mais on n’avait jamais entendu parler de « viol ». Bernard Godard, expert de l’islam du ministère de l’intérieur de 1997 à 2014 explique à l’Obs avoir été mis au courant de l’existence de nombreuses « maîtresses » et de son caractère « violent et agressif ». “Ces derniers temps on a des rumeurs disant qu’il est devenu un peu plus violent. » admet-il, n ’expliquant cependant pas l’omerta totale sur le sujet. Le frère de Tariq Ramadan, Hani, aurait lui-même été mis au courant de ces affaires mais aurait rejeté la faute sur les victimes. Pas étonnant si pour lui, comme pour son frère - et comme le rapporte Henda Ayari dans une interview -, « soit vous êtes voilées, soit vous êtes violées ». En plus de devoir faire face au déni général, certaines femmes ont dû aussi affronter le lot d’insultes qui leur est tombé dessus lorsqu’elles ont osé dénoncer celui qui aux yeux de beaucoup était identifié comme le « défenseur de l’islam » car à travers lui « c’est systématiquement l’islam qui était attaqué. »

L’affaire Ramadan fait évidemment écho aux affaires Weinstein, Marchal-Beck et d’autres révélées ces dernières semaines et témoigne indubitablement du caractère structurel des violences faites aux femmes. Mais ces témoignages sont d’autant plus glaçants qu’ils mettent en lumière le mode opératoire systématique et élaboré d’un prédateur qui ne laisse aucune chance à ses victimes, ayant bien compris les bénéfices qu’il pouvait tirer des appareils d’oppression et de pouvoir mis à sa disposition par une société de classe profondément patriarcale.