Genres et Sexualités

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S’organiser contre la culture du viol. Leçons du Brésil.

Publié le 5 août 2016

Tatiana Cozzarelli

Au milieu des attaques des gouvernements d’extrême droite au Brésil, des dizaines de milliers de femmes sont descendues dans la rue pour manifester contre la culture du viol. Comment ces manifestations sont-elles liées au climat politique actuel au Brésil, et que peut nous apprendre cette mobilisation pour les luttes des femmes, en France et ailleurs ?

S’organiser contre la culture du viol. Leçons du Brésil.

Le 20 mai, à Rio de Janeiro, une fille de 16 ans est allée chez son copain, où elle a été droguée et violée par 33 hommes. Peu de temps après l’agression, ces hommes ont filmé la fille qui était couchée sur le lit, inconsciente et saignant, tout en rigolant et en faisant des plaisanteries sinistres. La vidéo a été postée sur Twitter et a suscité un tollé national ; sur internet ont explosé des expressions de dégoût, d’indignation et d’horreur.

Les femmes au Brésil ont répondu rapidement à cet acte odieux. Un filtre sur Facebook « Je lutte contre la culture du viol » a commencé à circuler et les femmes ont organisé des manifestations dans le pays. Cependant, le système judiciaire n’a pas seulement traîné des pieds, mais a laissé aux violeurs le bénéfice du doute tout en scrutant la victime. Le secrétaire de la sécurité publique de Rio a dit qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour parler de crime donc qu’il ne pouvait pas faire d’arrestation. Après avoir regardé la vidéo et entendu des témoignages, l’adjoint chargé d’enquêter sur l’affaire a dit qu’il était “incertain” de si un viol avait vraiment eu lieu. La victime a déclaré que, lors de l’interrogatoire, il n’y avait eu aucun effort de fait pour la faire se sentir à l’aise : « Je pense que c’est pour ça que les femmes ne signalent pas le viol », a-t-elle dit.

Le secrétaire de la sécurité publique et son adjoint ont regardé la vidéo dans laquelle la jeune fille est couchée inconsciente et saignant, tandis que les hommes se réjouissaient et que 33 l’ont violée – littéralement une confession enregistrée – et ces hommes ont l’audace de se demander si un viol a vraiment eu lieu. Si avec une telle preuve et avec un tel examen public, le système de justice doute encore de s’il y a eu viol, qu’en est-il pour les femmes qui ne disposent pas d’une vidéo et dont l’affaire n’attire pas le regard de tout le pays ? Aucune arrestation n’a eu lieu jusqu’au 30 mai, et quelques jours après quelques-uns des hommes ont été emmenés pour un interrogatoire. À ce jour, seulement deux personnes ont été arrêtées dans le cadre de cette affaire.

Après un tollé national et une plainte formelle de l’avocat de la victime sur les déclarations de l’adjoint chargé de l’affaire, un nouvel adjoint a été assigné à l’affaire, qui a affirmé l’évidence : un viol a eu lieu. Pourtant, même avec cette affirmation, la quasi-totalité des hommes impliqués n’a pas été arrêtée ni inculpée.

Les médias ont également criminalisé la fille en soulignant qu’elle consomme des drogues et est tombée enceinte à 13 ans. Ils sont sûrs d’eux en annonçant qu’elle est retournée à l’endroit du viol pour récupérer son téléphone portable, ce qui implique qu’elle n’a pas été traumatisée par le viol puisqu’elle a été en mesure de retourner sur les lieux. Les médias ont fait allusion à sa relation avec les trafiquants de drogue dans les favelas, en essayant de la peindre comme une criminelle, méritant d’être violée.
La diabolisation de la victime par le système de justice et les médias n’a rien de nouveau, mais illustre plutôt la façon dont ces institutions sont complices dans la perpétuation de la culture de viol qui affecte des millions de femmes chaque année. Toutes les 11 minutes, une femme est violée au Brésil. Ceci est basé sur les statistiques officielles, le nombre réel est probablement beaucoup plus élevé. Certains viols aboutissent à des féminicides. Selon les statistiques officielles, une femme est tuée au Brésil à peu près toutes les heures et demie. Certaines sont tuées d’une façon horrible et clairement sexiste, comme la jeune femme qui a été tué avec 15 coups de feu à son vagin début juillet.

Le contexte politique

Bien que la violence sexuelle contre les femmes n’a rien de nouveau au Brésil, ce viol en particulier a eu lieu dans un contexte politique très spécifique alors qu’il y a une immense mobilisation de la jeunesse, des femmes et des travailleurs. Pourtant, dans le même temps, il y a actuellement un virage superstructurel vers la droite avec le coup d’Etat qui a renversé la présidente du Parti des Travailleurs, Dilma Rousseff. Ce coup d’Etat cherche à attaquer les travailleurs et les personnes opprimées en mettant en place des mesures d’austérité pour faire payer les travailleurs pour la crise économique actuelle et cherche à limiter les droits des personnes LGBT, des femmes et des Noirs.

Michel Temer, le président par intérim, a démontré qu’il ne va certainement pas décevoir ses partisans de la droite. Son cabinet est entièrement constitué par des hommes blancs. Temer a également nommé un militant anti-avortement de l’aile droite « secrétaire des affaires des femmes ». Ce nouveau secrétaire s’oppose à l’avortement même en cas de viol et d’inceste (qui sont les seuls cas où une femme peut obtenir un avortement légal au Brésil), et dit qu’elles ne doivent pas aller à l’encontre des « valeurs bibliques ».

Michel Temer a ses propres problèmes sur les questions de genre ; le magazine brésilien Veja a publié un article à propos de sa femme, Marcela Temer, qui est de 43 ans sa cadette. Le titre est « Une femme au foyer belle et modeste », vantant les vertus de cette « femme traditionnelle ». Cela a amené un grand nombre de réponses de femmes sur internet, mettant des photos qui se moque du titre ou changeant ses mots « Belle, combative et de partout où je veux ! » Beaucoup de ces femmes sont maintenant descendues dans la rue contre la culture de viol.

Depuis le premier jour de la prise du pouvoir, le gouvernement de Michel Temer a ouvertement soutenu la misogynie. Ceci est d’autant plus clair si on se base sur les actions du ministre de l’éducation, qui a tenu une réunion pour discuter de la politique de l’éducation avec une célébrité le même qui a plaisanté à propos de commettre un viol à la télévision. La réunion a été organisée pour recevoir des « suggestions » sur l’éducation politique brésilienne dans les écoles.

Bien que le coup d’Etat de la droite rend les attaques évidentes à propos des droits des femmes, les femmes n’étaient certainement pas bien protégées avant. Le gouvernement du Parti des Travailleurs (PT) a fait des mesures cosmétiques pour les droits des femmes, mais n’a pas pris de mesures pour légaliser l’avortement au cours des 13 années du pouvoir exécutif, laissant les femmes mourir lors d’avortements illégaux. En outre, le PT a une longue histoire d’alliances avec l’aile droite, y compris avec l’aile droite de Temer qui a fait le coup d’état et qui était vice-président de Dilma. Cette aile droite a toujours été ouvertement misogyne, leurs attitudes actuelles ne sont pas nouvelles.

Les manifestations

Fin mai et début Juin, des manifestations contre la culture de viol ont eu lieu dans tout le Brésil. A Sao Paulo, 15 000 personnes ont manifesté, dont la plupart étaient des femmes. À Rio, il y en avait 10 000. Lors des manifestations, les femmes chantaient : « ce n’est pas ma faute », et ont compté de 33 à 0, attirant l’attention sur les 33 hommes qui ont violé la jeune fille. Les femmes ont également manifesté contre la police, appelant à la fin de la police militaire brésilienne et dénonçant leur dissimulation des cas de viol. Beaucoup portaient des pancartes « Termer dehors ! » A Sao Paulo, les jeunes du mouvement « Faisca » (Etincelle) ont lancé une effigie d’un des 33 violeurs et l’ont brûlée.

Ce sont les dernières d’une série de protestations concernant les questions relatives aux femmes et à la violence de genre. Celles-ci comprennent des protestations en ligne se moquant de l’article sexiste du magazine Veja, qui exalte la femme traditionnelle. Il arrive également après l’Automne des Femmes, lorsque les femmes sont descendues dans les rues pendant des mois, pour lutter pour le droit à l’avortement et contre une loi qui pourrait encore restreindre l’accès à l’avortement. Ces manifestations montrent que les femmes ne vont pas attendre patiemment à la maison pour voir si le système de justice arrêtera les 33 violeurs. Au contraire, ces femmes expriment une méfiance vis-à-vis du système juridique, tout en reconnaissant que nous devons nous battre au-delà de ce cas spécifique, nous devons lutter contre la culture de viol.

À qui la faute ?

En cas de doute sur l’existence de la culture du viol, celui-ci est dissipé par les 33 hommes qui ont violé une fille, les 33 d’entre eux ne sont pas tous des malades mentaux, comme beaucoup le disent à tort, ou simplement des « mauvaises personnes ». Les 33 hommes ont été touchés par une culture qui objectifie les corps des femmes et qui normalise le viol.

Le fait que la culture du viol existe ne signifie pas que les 33 violeurs ne doivent pas être tenus responsables de leurs actions, ces hommes devraient être poursuivis avec toute la rigueur de la loi. Pourtant, nous savons que la vraie justice ne viendra jamais des mains de l’Etat capitaliste. Andrea D’Atri, fondatrice argentine de Pan y Rosas, argumente que « la violence sexiste fatale n’est pas une exception, mais plutôt quotidienne et la routine. Elle contribue à perpétuer l’ordre social actuel dans lequel les femmes sont subordonnées. Elle est le dernier maillon d’une longue chaîne de violences contre les femmes, elle trouve son origine dans la société de classe, légitimée et reproduite par l’État, son institution et par sa caste d’administrateurs ». La procédure honteuse de cette affaire très médiatisée est une preuve. Par conséquent, nous devons nous battre pour beaucoup plus que la punition de ces 33 hommes – nous devons lutter contre les responsables de la culture du viol, une responsabilité qui doit être placée carrément sur les médias, le système judiciaire, le gouvernement et l’Eglise.
Les médias perpétuent la violence quotidienne sur l’estime de soi des femmes en tournant le corps des femmes en marchandises et en emplissant les femmes d’insécurités au sujet de leur corps tout en faisant l’injonction d’une norme inaccessible de la beauté. Les médias encouragent la culture du viol en perpétuant l’image des femmes comme objets sexuels subordonnés et vont plus loin en doutant des victimes de viol, en enquêtant et en publiant leurs histoires sexuelles.

Il est clair que le système de justice est impliqué dans la culture de viol, comme cela est illustré par ce cas. La victime est examinée, en dépit d’une vidéo qui la montre inconsciente dans un bain de sang et les procureurs se demandent encore si un viol a eu lieu. Le système de justice est entièrement du côté des violeurs, d’autant plus si les auteurs sont blancs et riches, comme le précise le cas de viol Brock Turner.

Ainsi, le gouvernement dans son ensemble (y compris le système judiciaire) est impliqué dans la culture du viol. Dans le gouvernement Temer, la figure féminine la plus importante est l’épouse du président, vantée pour son rôle traditionnel de femme au foyer. Sans surprise, aucune femme n’a été nommée à son cabinet. Un violeur est invité aux réunions officielles qui déterminent la direction du système d’éducation du pays pour ses jeunes plutôt que de subir une enquête et être placé en prison comme un criminel violent. Que ce soit par la politique directement anti-femme ou anti-avortement ou à travers des réunions et alliances symboliques, le gouvernement perpétue directement la culture du viol.

Au Brésil, le rôle de l’Eglise ne peut pas être minimisé. L’Eglise impose son système de valeurs aux femmes brésiliennes en travaillant à maintenir l’avortement illégal et cela a coûté la vie à des milliers de femmes qui meurent par des avortements clandestins. La séparation entre l’Église et l’État existe seulement de nom, quand les enfants prient souvent à l’école et les politiciens sont élus pour défendre les valeurs chrétiennes. L’Eglise perpétue la vision des femmes comme défenseuses serviles de la “moralité” sexuelle qui centre le plaisir masculin dans les rapports et les actes sexuels. L’Eglise met en avant l’idée que les femmes sont responsables de tenter les hommes dans le péché et que les femmes ne disposent pas du choix de ce qu’il faut faire avec leurs propres corps. Cette marque de la morale chrétienne justifie la condamnation des victimes et nourrit les arguments tels qu’une jeune fille de seize ans soit responsable de son viol et qu’elle l’ait cherché parce qu’elle est tombée enceinte à un jeune âge.

Que faire ?

Tout d’abord, nous devons donner notre solidarité entière à la jeune femme qui a été violée, qui est en quête de justice pour la punition pour les violeurs. Pourtant, nous devons chercher beaucoup plus que la punition pour ces 33 hommes, qui représentent une culture du viol dont les médias, l’Eglise, le système judiciaire et le gouvernement sont responsables. Les brésiliens doivent continuer à exprimer leur indignation dans les rues, en organisant des manifestations de masse comme celles qui ont eu lieu le mois dernier. Ces manifestations devraient commencer à mettre en avant des exigences concrètes qui traitent de la violence contre les femmes.

Il devrait y avoir un plan d’urgence contre cette violence, pour aider les femmes qui ont subi le viol et la violence domestique, comme celui que Nicolas del Caño a mis en avant lors des élections présidentielles en Argentine l’année dernière. Il comprend également des soins de santé (qui comprend la santé psychologique) libres et publiques, ainsi que des logements temporaires pour les victimes de violence sexuelle et domestique pour se distancier des auteurs de ces violences. Il faut aussi des avortements légaux, sûrs et gratuits pour toutes les femmes, y compris les victimes de violence. Ce plan est loin d’être concluant, il s’agit plutôt d’un plan d’urgence qui articule des dispositions minimales pour les femmes qui sont victimes de violence sexuelle et domestique. Ce programme devrait être payé par les impôts des plus riches du pays.

Nous ne pouvons pas permettre à l’Etat de prendre simplement des mesures cosmétiques pour la lutte contre la violence sexuelle, l’engagement doit être concret. Par conséquent, nous devons reprendre la rue, nous devons responsabiliser l’Etat, l’Eglise et les médias et nous devons exiger de l’Etat de fournir les mesures d’urgence dont les femmes ont désespérément besoin.
Les femmes aux États-Unis devraient suivre l’exemple des femmes brésiliennes, en prenant leur activisme anti-viol au-delà d’internet et des pétitions en ligne et dans les rues. Le cas de Brock Turner démontre la façon dont les femmes américaines, comme les femmes brésiliennes et les femmes dans le monde entier ne peuvent pas faire confiance au gouvernement et au système juridique pour apporter la justice dans les cas de violence sexuelle. Nous devons exiger un véritable changement pour soutenir les victimes de viol et nous devons organiser des actions réelles pour y arriver.

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