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Genres et Sexualités

Variations sur un même thème

Sexe. Certains l’aiment « beurette »

Dans une enquête publiée la semaine dernière sur l’industrie pornographique globale, The Economist montrait un tableau, largement repris et commenté par les journalistes et les internautes français, qui synthétise le trafic des usagers de Pornhub, l’un des principaux sites disponibles en libre-accès, sur la base des pays de provenance et des mots-clefs les plus récurrents dans la recherche de matériel porno. Si, fut un temps, les hommes préféraient les blondes à la Marilyn, il semblerait qu’aujourd’hui les Français leur préfèrent les beurettes. La donnée est-elle si étonnante que ça ?

Sur Rue89 Claire Richard, analysant les données du tableau, a souligné l’exception national – « les ‘Beurettes’, un fantasme bien français » – au sein du panorama des porno-amateurs des autres pays qui, en l’occurrence, n’expriment pas de préférences ethnicisées. Ainsi, les Américains et les Canadiens chercheraient surtout des « lesbiennes », les Italiens des « Milf », les Indiens des « femmes mariées » (« wives »), les Russes du sexe anal. Le Monde, en revanche, a réagi fermement à l’enquête de l’hebdomadaire britannique pour remettre les choses au point : « Non, ‘beurette’ n’est pas le terme le plus recherché sur les sites pornographiques en France », titre l’article. Le tag le plus recherché serait davantage « French », selon le site d’étude français Sexualitics.

Mais il suffit de lancer la recherche sur ce même site en tapant les mots « française » et « beurette » pour constater encore une fois que « beurette » arrive en tête. Ou bien on peut également se référer aux résultats d’une autre enquête – « Deep tags : toward a quantitative analysis of online pornography » – menée sur l’un des piliers du porno français, Xhamster, et publiée en 2014 sur la revue Porn Studies par les mêmes chercheurs qui animent Sexualitics, pour decouvrir que le tag « French » s’accompagne de préférence aux termes « arab », « anal » et « gangbang ».

Le tableau de The Economist reste en effet très vague dans l’explicitation des ses critères : qui seraient les Français en question ? S’agit-il uniquement d’hommes ? S’agit-il de « Français de souche » ? Il exclut par ailleurs, parmi les mots employées dans les recherches des usagers sur Pornhub, les adjectifs désignant la nationalité, qui pourtant jouent un rôle important dans la consommation du porno pour des raisons linguistiques.

Indépendamment des algorithmes et des paramètres de computation des tags, si l’on conduit une simple « recherche maison » sur google, on peut constater que, dans la consommation de porno, les catégories se mélangent et les adjectifs, enfin, ne s’excluent pas.

Ainsi, sur les sites « spécialisés » beurettesvideo.com, tout comme sur xvideos.com et JacquieetMichelTV, des plateformes bien connues des amateurs, on peut trouver des titres tels que « Beurette fait du porno en cachette », « Yasmine la salope passe son permis de conduire », « Beurette suceuse de bites au lycée », « Jeune beurette baisée sur le parking de la cité », aux côtés d’autres titres soulignant la caractérisation « patriotique » du sujet, à l’instar de « Une beurette française qui aime cette queue », « Beurette française aux toilettes suce la queue de son mec », « Beurette française baisée à l’hôtel », « Belle beurette française aime baise anale ». Et pour ne pas pénaliser les spécificités régionales, on peut également se référer à des productions locales : « Une beurette marseillaise se fait casser le cul dans la forêt », « Zedkah défonce sa beurette lyonnaise en levrette » ou encore « Namia, une beurette française baisée sur Paris ». Il y en a pour tous les goûts.

La persistance du désir

Comme l’a souligné Rue 89, le fantasme sexuel et social de la beurette s’appuie sur le mythe caricatural de la jeune femme arabe docile mais sauvage, réprimée (par « sa » religion et « sa » culture patriarcale) mais assoiffée de sexe, « vierge mais débauchée, à la fois ‘soumise’ et ‘pute’, bref, (…) ‘prude salope’ », expliquent les sociologues Eric Fassin et Mathieu Trachman dans un article de 2013 consacré au genre pornographique des « beurettes voilées ».

Dans une généalogie néocoloniale parfaitement cohérente, à laquelle diverses études ont été dédiées à partir de l’ouvrage capital de Edward Said, Orientalisme (1978), la légende érotique de la femme orientale, très en vogue au XIX°, survit dans l’imaginaire occidental et se réadapte aux idiosyncrasies culturelles du XXI° siècle.

Si, comme le suggérait Said, dans l’économie libidinale du discours orientaliste, l’Orient colonisé est féminisé en tant que proie de conquête brutale et sanglante, la femme orientale, à savoir l’esclave, l’odalisque, la danseuse du ventre, la Schéhérazade des Milles et une nuits, incarne à son tour l’icône érotique par excellence. C’est ainsi que l’exotique devient érotique, et vice-versa.

Si l’on se réfère à la littérature, parfois continuation de la pornographie par d’autres moyens, on retrouve sans surprise les mêmes fantasmes. Théophile Gautier raconte ainsi dans Constantinople (1853) le journal de son séjour en Turquie, comment à chaque voyageur revenant en Europe après avoir passé un temps en Orient il était systématiquement posé la même question : « et les femmes ? ».

Gustave Flaubert, quant à lui, ne se faisait pas prier pour satisfaire la curiosité des ses compatriotes à ce sujet : dans ses Cinq lettres d’Egypte (1849-1850) et sa correspondance avec Louis Bohuilet il s’étend sur les vertus physiques de Kuchuk Hanem, « une courtisane fort célèbre (…), une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre ») rencontrée à Esneh, en Haute-Égypte (« j’ai en un jour tiré cinq coups et gamahuché trois fois. Je le dis sans ambages ni circonlocution. J’ajoute que ça m’a fait plaisir »). Flaubert évoque aussi dans une lettre à Gautier les dangers contagieux de la sexualité perverse de la faune égyptienne : « au Caire j’ai vu un singe masturber un âne. L’âne se débattait, le singe grinçait des dents, le foule regardait, c’était fort. […] Quelles idées ça va faire naître en nous !? ».

Plus récemment, en 2008, Der Spiegel, saluait une nouvelle génération d’auteures arabes ou d’origine arabe – comme Nedjma, Joumana Haddad ou Salwa al Neimi – qui remplissent de leurs livres les rayonnages dédiés à la littérature érotique – en célébrant l’explosion d’une véritable « intifada sexuelle ». La preuve par le miel, L’amande ou encore J’ai tué Schéhérazade et bien d’autres romans ont été très bien accueillis par les critiques en Europe, malgré (ou peut-être grâce à) la mobilisation massive de la part de femmes de stéréotypes bien connus des répertoires de l’orientalisme classique, ce discours créé par les hommes et pour les hommes, décrit par Said.

Pourtant, la beurette, n’est pas seulement un archétype invoqué de l’érotisme postcolonial ni un sujet qui passionne uniquement dans le strict périmètre des sites de cul : dans le rap et dans la mode, à la télé et sur les réseaux sociaux, la chasse à la beurette se propage partout.

Orgueil et préjugés

Mais qui est donc la beurette ? La sémantique du terme s’est complexifiée et diversifiée au fil des années. De la définition neutre du dictionnaire, à savoir « jeune femme née en France de parents immigrés d’origine maghrébine » à l’histoire de la Marche de l’égalité contre le racisme de 1983, canonisée comme « la Marche des beurs », en oubliant de rendre hommage aux beurettes qui l’animaient aux côté de leurs camarades masculins, beurette en est devenu une catégorie socio-sexuelle à connotation ethnique, le côté diminutif affectueux dissimulant mal la condescendance et le mépris.

Tout type de blagues circule sur les beurettes. « On les compare à des oranges, rapport à la couleur de leur teint carotte obtenu à coup d’UV cancérigènes ou de poudre Terracotta », observe dans un post sur CliqueTv Faiza Zerouala, journaliste et auteure du livre Des voix derrière le voile, publié cette année. « On leur reproche leur hommage permanent à la scoliose vu leur tendance à exagérer leur cambrure sur tous leurs selfies. On moque leurs extensions capillaires, leurs lissages brésiliens et leurs lentilles colorées, pieds de nez à la génétique. On rira de leur physique exhibé dans les bars à chichas au milieu de deux volutes de tabac aromatisé à la pomme ou au caramel ».

Et si cela ne suffisait pas, sur des groupes Facebook qui comptent des milliers d’adhérents, on les accuse de déshonorer la famille et l’islam, on les insulte à coup de centaines de likes et surtout on leur reproche de sortir avec des Noirs. Voilà le pire prototype de la beurette qui circule sur le web : la « beurette à khel » (« Noir » en arabe), sœur perdue et reniée par ses propres frères à cause du péché du métissage, honte de la communauté.

Le rap des cités en rajoute une couche quant à la mauvaise réputation des beurettes. De Booba, qui admet fumer le narghilé pour draguer (« J’vais à la chicha qu’pour les beurettes ») à la série des songs Anti-beurette (« elle reste vierge que par son signe astrologique »), alors que El Matador dévoile ce que « Les beurettes aiment (ceci n’est pas un jugement) » :

« J’encule vous tous, ma pute prépare le couscous

***

Beurette aime les rappeurs et les footballeurs

Elle aime le métissage, mélange de couleurs

Beurette est maghrébine, mais les UV lui donnent un teint orangé

Traite-la de ‘biatch’, ça ne va pas la déranger

Elle veut un fils qui ressemble à Booba

Destinations préférées : Marrakech ou Dubaï

Elle change de prénom, elle a honte du sien. Elle se trouve un joli pseudonyme

Un blaze d’actrice porno ; ça sonne un peu plus clean

Mais lorsque tabou est le sujet :

Chicha en bouche, elle dit que y a que Dieu qui peut la juger

Beurette écoute du Rap US, à la salle elle travaille ses abdo-fessiers

***

Beurette trouvera un pigeon pour se marier

Experte, avec le nombre de quequette qu’elle a manié

Promise à son cousin du bled, même lui l’a reniée

Elle changera de ville pour dissimuler ses dossiers

Pour l’instant elle aime faire des castings, se déshabiller

A l’occasion elle peut vendre son corps pour 2, 3 billets

Bien que sa famille ne cautionne pas son comportement

Elle en est à son septième ou huitième avortement

Mais cette fois-ci elle a décidé de le garder

Le père n’étant pas d’accord, logiquement, il l’a largué

Tu la juges, avec sa poussette, quand elle passe en ville

Mais n’oublie pas que Beurette ça peut être ta frangine... »

La catégorie éclate sous les coups des porno-consommateurs et des pseudo-dénigrateurs, mais le fantasme persiste entre cuisses et couscous. Aux beurettes de répondre en chantant sur un tout autre ton.