Genres et Sexualités

Le genre nous unit, la classe nous divise

Une autre histoire du féminisme

Publié le 26 octobre 2016

Nous reproduisons ci-dessous l’introduction d’une formation féministe organisée par des camarades de Révolution Permanente à Toulouse autour du livre Pan y Rosas, écrit par Andréa d’Atri et réédité en 2014, en espagnol.

Le féminisme, une idée dépassée ? Si en France le mouvement féministe peut paraître affaibli, notamment du fait de son institutionnalisation, les récentes mobilisations en Pologne (pour le droit à l’avortement) ou en Argentine (contre les violences faites aux femmes) remettent au goût du jour cette « vieille idée ». Retour sur une autre histoire du féminisme, loin des ministères et des promesses électorales, aux côtés des milliers de femmes qui se sont battues avant nous et dont nous devons aujourd’hui tirer les bilans, approfondir les analyses, et reprendre le combat.

Léonie Piscator

Des inégalités structurelles

 
Les inégalités entre les hommes et les femmes sont structurelles. C’est à dire qu’elles font partie intégrante de la société, ce qui s’exprime à tous les niveaux (au sein du foyer, au travail, dans la vie quotidienne…).

Pour ne donner que quelques exemples, en ce qui concerne le travail salarié, les femmes représentent 40 % de l’emploi global dans le monde, mais 50 % de ces travailleuses sont des travailleuses précaires. Malgré le fait que les femmes représentent près de la moitié de la population mondiale, elles incarnent 70 % de la population la plus pauvre. En France, en moyenne, le salaire des hommes est 10 % plus élevé que celui des femmes. Ces inégalités sont également vraies parmi les classes dominantes, chez les capitalistes : seul 1 % de la propriété privée est détenue par des femmes. Pour ce qui est du travail domestique, en moyenne, les femmes s’occupent des tâches ménagères 1h30 de plus que les hommes.

Les femmes sont également victimes de violences quotidiennes ; violences esthétiques, physiques, psychologiques… Cela se traduit par un contrôle des corps : au travers des multiples publicités sexistes, qui sont de véritables injonctions à être minces, belles, et constituent une violence psychologique au quotidien, mais aussi, plus directement, au travers des viols et des lois liberticides. En moyenne, en France, plus de 200 viols sont commis chaque jour. Une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son compagnon, parce qu’elle est une femme. Régulièrement, le droit des femmes à disposer de leur corps est remis en cause par des lois qui visent à interdire l’avortement, comme récemment encore en Pologne. Toutes les 9 minutes, une femme meurt des suites d’un avortement, dans le monde.

Des inégalités qui s’expriment différemment selon les classes sociales

 
Le groupe social constitué par les femmes n’est cependant pas un groupe homogène, on ne peut pas parler « de la femme » en général car il existe une multitude de femmes différentes, qui ne vivent pas les inégalités de la même manière. Par exemple, il n’existe que très peu de points communs entre une chômeuse française racisée et Carla Bruni ou Angela Merkel. L’exemple le plus parlant, pour montrer que les inégalités se révèlent différemment selon les classes sociales est la question de l’avortement. En effet, dans un pays où l’avortement est interdit, une femme issue de la classe dominante va pouvoir aller avorter à l’étranger, ou se payer un médecin compétent qui acceptera de l’aider dans l’illégalité. Les femmes plus pauvres, en revanche, prendront le risque de se faire avorter elles même, à l’aide d’un cintre, et mourront dans la majorité des cas. Et cela est également valable dans les pays où l’avortement est légal, où les femmes sont « égales face à la loi ». Les inégalités y subsistent aussi selon les classes sociales puisque l’argent est nécessaire pour y avoir accès (déplacement, accès à l’assurance maladie en France – quid des femmes sans papiers ?), et que dans nombre de pays, même si l’avortement est légal, il est payant. Au sein du groupe social des femmes, il existe donc de véritables inégalités.

Pour le dire autrement, ces dernières décennies, de nombreuses femmes ont intégré les instances dirigeantes du monde, accèdent à des postes définis jusqu’alors comme spécifiquement masculins (même si elles y sont toujours très minoritaires par rapport aux hommes) : femmes présidentes, ministres, mais aussi scientifiques, militaires, femmes d’affaires, etc. Des lois visant à l’égalité formelle (droit de vote, parité dans certaines hautes instances…) ont été mises en place. Mais on ne peut pas parler de progrès pour « les femmes » en général. Ces mesures tendent à favoriser seulement les femmes d’une certaine classe sociale, et de certains pays (les pays dits centraux), alors que des millions de femmes sont aujourd’hui précaires, exploitées, dominées, violées, tuées.

Des inégalités qui renforcent le système

 
Le patriarcat, c’est à dire la domination structurelle des femmes en tant que groupe social, n’est pas apparu avec le capitalisme. Les féministes marxistes ont théorisé l’apparition du patriarcat comme lié à l’apparition des sociétés de classes. C’est à dire que dès lors qu’est apparue la propriété privée, et donc que la société a été divisée entre une minorité qui possède les richesses et le reste de la population, il a fallu avoir un contrôle sur les femmes et leur corps pour contrôler sa descendance, sa lignée, pour transmettre un héritage. Le patriarcat était donc déjà partie intégrante du système féodal par exemple.

Mais le capitalisme, dernière expression de ce qu’est une société de classes, c’est à dire l’exploitation de la majorité de la population, qui ne possède que sa force de travail pour vivre, par la classe bourgeoise, qui possède les moyens de productions, est allié au système patriarcal. Patriarcat et capitalisme, chacun fondé sur la division et la hiérarchisation se renforcent l’un l’autre.

Le travail domestique, effectué gratuitement par les femmes, permet à la classe dominante de ne pas rémunérer ce qu’on appelle la « reproduction de la force de travail », c’est à dire tout ce qui permet aux travailleurs d’avoir les forces nécessaires pour être rentables lorsqu’ils travaillent pour les capitalistes : vivre dans un environnement propre, manger, se laver, dormir… Pourtant, le système capitaliste a développé les conditions matérielles qui permettraient de socialiser ces tâches pour en décharger les femmes, en créant des crèches, des cantines et des laveries collectives par exemple, mais cela n’est pas mis en place, car la classe dominante a tout intérêt à ce que ce travail soit effectué gratuitement. Grâce au système patriarcal, ces tâches sont invisibilisées et attribuées majoritairement aux femmes.

Mais avec l’intégration des femmes au système de production, notamment à partir de la révolution industrielle, au XIXe Siècle, la caractérisation de l’oppression des femmes a changé. Outre le travail domestique non rémunéré, nombre de femmes se sont mis à travailler en dehors du foyer familial, exploitées doublement, et bien moins rémunérées que les travailleurs hommes. L’enjeu était double pour la classe dominante : avoir une main d’œuvre moins chère mais aussi, ainsi que le définissent les marxistes, faire des femmes travailleuses une pression objective pour les intérêts des travailleurs hommes (nivellement par le bas des salaires et des conditions de travail, menace de chômage…)

Ils divisent ainsi les travailleurs, et cela se traduit notamment par le fait qu’au moment de l’apparition de cette nouvelle catégorie de « femmes travailleuses », au XIXè Siècle, les femmes s’organisent indépendamment des hommes parce que la majorité des syndicats, sous couvert de la protection de l’emploi et du salaire, refuse les femmes et leur intégration au marché du travail.

Pour saisir les liens étroits qui unissent capitalisme et patriarcat dans notre société, il faut aussi comprendre la complicité établie par les capitalistes avec l’institution réactionnaire incarnée par les institutions religieuses , qui imposent des valeurs qui traversent toujours notre société, pourtant dite laïque : valeurs traditionnelles de la famille, contrôle des corps, maternité comme unique moyen de s’auto-réaliser en tant que femme, norme hétérosexuelle... Autant de valeurs qui vont à l’encontre de la société progressiste que l’on vise à construire, à une époque où les progrès scientifiques pourraient nous permettre de nous approprier notre corps (contraception, avortement, etc.). Progrès qui est rendu impossible par le système d’exploitation qui fait du corps un simple outil de travail, soumis aux stéréotypes de beauté, aliéné, transformé en une marchandise de plus dans un monde marchand.

Différents féminismes

 
Comme on l’a défini, selon leur appartenance à une classe ou une autre, les femmes ne subissent pas les oppressions de la même manière. Nombre d’entre elles se sont battues et se battent pour leur émancipation, mais les stratégies de lutte et les conceptions du féminisme divergent selon les époques et selon l’appartenance de classe de celles qui luttent. Le livre Pan y Rosas, et en particulier les 4 premiers chapitres, reviennent sur les luttes des femmes pour leur émancipation depuis la révolution française de 1789 jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, en se centrant particulièrement sur les pays dits centraux (notamment européens). Cela permet de nous apercevoir qu’il n’existe pas un mais plusieurs féminismes, que les stratégies varient et que les luttes féministes elles-mêmes reflètent toujours l’antagonisme de classes, c’est à dire le fait que les intérêts des différentes classes, et donc des femmes bourgeoises et des femmes prolétaires, sont différents. Les différentes conceptions du féminisme qui découlent de cet antagonisme influencent encore aujourd’hui les multiples courants du féminisme actuels - les féministes dits « de la deuxième vague » (fin des années 60) jusqu’à aujourd’hui, pouvant faire l’objet d’une deuxième formation et d’un autre article, ne seront cependant pas traités ici.

Des féminismes liés dans la pratique jusqu’à un certain point

 
Dans la pratique, les différents féminismes se sont parfois retrouvés et ont lutté ensemble, mais l’égalité formelle des droits était un but en soi pour les féministes bourgeoises, tandis que les féministes ouvrières ont toujours eu des revendications qui allaient au-delà de la simple égalité formelle, qui ne signifie pas égalité réelle ni émancipation, puisque comme on l’a vu, le sexisme est structurel, et les lois ne changent rien à cet état de fait.

Il existe plusieurs exemples historiques des luttes qu’ont pu mener ensemble, et jusqu’à un certain point, les femmes bourgeoises et prolétaires. Cependant, dans les périodes de lutte des classes plus intenses, c’est à dire lorsque l’affrontement entre les classes (bourgeoise et prolétaire) est plus direct, l’antagonisme apparaît de manière plus évidente. On s’aperçoit alors véritablement que les intérêts diffèrent pour les femmes bourgeoises et les femmes prolétaires.

La révolution française de 1789 est un bon exemple de lutte qui a uni les femmes bourgeoises et prolétaires jusqu’à un certain point, mais où les revendications portées par les unes et les autres nous montrent aussi que leurs intérêts ne sont pas les mêmes.

Il est bon de rappeler que cette révolution a commencé par une révolte dirigée par les femmes des quartiers populaires de Paris, mues par ce qu’Andréa d’Atri qualifie d’instinct de classe. Ces femmes, très précarisées, agissent durant cette période comme soutien de l’avant-garde militante qui est composée, elle, d’éléments de la bourgeoisie. Pendant la révolution de 1789, pour la première fois, la question des femmes devient une question politique. Certains hommes adhèrent à la lutte féministe. À l’Assemblée Nationale, mais aussi à l’étranger, des revendications sont portées pour le « droit des citoyennes » (Olympe de Gouges en étant probablement la porte-parole la plus emblématique avec sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne). Mais si les femmes bourgeoises et celles des quartiers populaires s’unissent jusqu’à un certain point dans la lutte pour leur émancipation, comme nous l’avons rappelé, la révolution est dirigée par la bourgeoisie et seulement soutenue par les secteurs populaires. Les revendications portées par les femmes de ces différentes classes nous le prouvent. L’accès à l’éducation et la culture sont revendiquées par les femmes bourgeoises alors que les femmes des quartiers populaires souhaitent avant tout participer à la production et avoir accès à des conditions de vie décentes – en d’autres termes, pouvoir toucher un salaire, se nourrir, elles et leurs familles.

Le deuxième exemple, illustrant parfaitement le clivage entre les femmes bourgeoises et prolétaires qui se révèle dans les périodes de lutte de classes intense, est la commune de Paris, en 1871. Pour rappel, il s’agit du premier gouvernement ouvrier et populaire de l’Histoire, qui, entre autres mesures, déclare la séparation de l’Église et de l’État, la révocabilité des fonctionnaires, un salaire des parlementaires égal à celui d’un ouvrier et l’égalité des droits pour les femmes.

De nombreuses femmes prolétaires y participent, prenant les armes contre Thiers et les prussiens, meurent, sont déportées… Tout cela au côté des hommes, contrairement à la Révolution de 1789 où les femmes avaient été empêchées de prendre les armes par les révolutionnaires bourgeois. Elles s’organisent dans des « clubs révolutionnaires ». Au cours de la répression bourgeoise, elles sont accusées d’êtres des incendiaires, des « pétroleuses ». Elles tiennent plus longtemps que les hommes derrière les barricades pendant les derniers jours, peut-être parce qu’elles ont encore moins à perdre que leurs camarades hommes, et tout à gagner.

La Commune est un affrontement ouvert entre deux classes. Femmes bourgeoises et femmes prolétaires ne pouvaient s’unir : elles ne sont pas du même côté de la barricade. Ce qui l’illustre le mieux est l’exemple donné par Andrea d’Atri dans Pan y Rosas : au cours de la réaction bourgeoise, lorsque des milliers de prolétaires sont tués dans les rues de Paris et que les bourgeois qui avaient fui reviennent, les femmes bourgeoises trempent le bout de leur ombrelle dans le sang encore chaud des cadavres des femmes prolétaires.

La Commune de Paris n’en est qu’un exemple, mais d’une manière générale, c’est en particulier avec l’industrialisation et la prolétarisation des femmes, notamment intégrées massivement à l’industrie du textile, que se révèle plus ouvertement l’antagonisme de classe et que le front de lutte pour l’émancipation des femmes se divise.

« Féminisme bourgeois » et « Féminisme ouvrier » ou « socialiste »

 
Les revendications, les moyens d’action, le but poursuivi et les stratégies de lutte sont propres à chaque courant du féminisme de l’époque, qu’Andréa d’Atri s’attache à définir dans le chapitre 3 de son livre.

En premier lieu, le « féminisme bourgeois » se traduit surtout par des associations libérales démocratiques et des sociétés philanthropiques, mettant en avant la charité, l’humanisme de ses membres. Les femmes issues de ce courant luttent pour les droits civils – le droit de vote en premier lieu, pour le bien-être des mères célibataires, l’éducation des jeunes… Elles dénoncent les inégalités dans le milieu familial et conjugal, mais sans remettre en cause le fondement même de la famille et du couple. Progressistes jusqu’à un certain point, elles ont notamment rendu possible l’éducation primaire obligatoire pour les deux sexes dans toute l’Europe et lient souvent leurs revendications à la lutte pour la paix internationale et la défense des peuples opprimées.

Le « féminisme bourgeois » est lui-même divisé en deux courants principaux. Le féminisme « individualiste » (que l’on retrouve particulièrement dans la culture anglo-américaine) se centre sur la lutte revendicative pour l’égalité des droits, et vise à faire de la femme un individu émancipé, souvent assimilé au modèle masculin. Le féminisme « relationnel », quant à lui, est basé sur la différence entre les sexes, dans l’idée que les hommes et les femmes sont complémentaires et qu’il leur incombe des responsabilités spécifiques. Elles insistent notamment sur la protection de la maternité. Ces différences se retrouvent jusqu’à aujourd’hui et ne sont pas sans rappeler le débat ayant eu lieu dans les années 70, entre le féminisme de l’égalité et le féminisme de la différence.

Du côté du féminisme « ouvrier » ou « socialiste », on trouve également plusieurs courants. Les secteurs utopiques ou réformistes pensent que la coopération est nécessaire entre capital et travail pour améliorer la condition de la classe ouvrière, de tous les opprimés et notamment des femmes. Les socialistes utopiques revendiquent l’union libre entre les sexes et remettent en cause l’idée traditionnelle de l’amour et du mariage (l’un des principaux théoriciens du féminisme socialiste utopique du XIXème Siècle est Charles Fourier). Mais, paradoxalement, même s’ils sont pour l’émancipation des femmes, les socialistes utopiques et réformistes ne veulent pas qu’elles soient intégrées à la production sociale dans le cadre du capitalisme.

En parallèle, le socialisme révolutionnaire (deuxième moitié du XIXe siècle) théorise l’oppression des femmes comme conséquence de la division de la société en classes, de l’apparition de la propriété privée, aggravée par le mode de production capitaliste. Ils critiquent la famille bourgeoise fondée sur le capital et le profit individuel, comme unité de base de l’économie capitaliste. Ils théorisent notamment l’exploitation des enfants par leurs parents, et l’utilisation des femmes comme instruments de travail. Ils tirent de leur analyse la vision selon laquelle il est nécessaire d’abolir le mode de production capitaliste pour abolir « la prostitution officielle et non officielle » qui en découle (Karl Marx). Ils revendiquent la suppression de la famille comme unité économique et l’intégration des femmes dans l’industrie publique. Marx et Engels, en théorisant cela, vont à l’encontre de la majorité des socialistes de l’époque qui refusent d’intégrer les femmes à la production.

L’importance de l’internationalisme

 
Un exemple qui illustre parfaitement les conséquences qui découlent du choix stratégique issu de telle ou telle conception du féminisme est la 1ère Guerre Mondiale. On le sait, l’aile la plus progressiste du féminisme bourgeois s’allie parfois aux social-démocrates dans l’activité au quotidien, mais s’allie toujours aux partis libéraux en dernière instance. C’est pourquoi au début du XXème siècle, les luttes féminines radicales pour le droit de vote sont mises en échec par la déclaration de guerre, à cause de la répression et de la censure des gouvernements ; mais aussi et surtout parce que les organisations féministes qui prenaient cette revendication en charge se mettent au service de leur patrie, s’adaptant à la logique de repli sur elles-mêmes des bourgeoisies nationales. Pendant la première guerre mondiale, les bourgeoises d’un pays s’affrontent alors aux bourgeoises d’un autre pays, marquant la fin de la tradition internationale du mouvement féministe bourgeois (ayant jusqu’alors ponctuellement organisé des rencontres de femmes de plusieurs pays).

Dans le même temps, les partis socialistes sont les premiers à prôner l’incorporation des femmes à la production et à revendiquer des droits démocratiques (comme le droit de vote, ajouté aux revendications des partis membres de la IIème Internationale en 1904). Mais il existe chez les socialistes des débats profonds et des désaccords. Certains pensaient que le droit de vote était la condition ultime de libération des femmes, ou encore que les femmes devaient rester au foyer. Tous ces débats sur le programme des socialistes pour l’émancipation des femmes sont le reflet du combat que se mènent révolutionnaires et réformistes au sein de la social-démocratie. La pointe avancée de la lutte contre l’aile droite de ceux qui se revendiquent socialistes sont notamment Rosa Luxembourg et Clara Zetkin, qui organisent des conférences internationales des femmes socialistes, et un journal destiné aux femmes travailleuses qui gagne beaucoup d’influence.

La polarisation entre réformistes et révolutionnaires est à son comble chez les socialistes lorsque des parlementaires de la IIème internationale votent les crédits de guerre, ce qui aboutit à la fondation de la IIIème Internationale par Lénine et dont Clara Zetkin fut l’une des déléguées.

L’un des épisodes majeurs de cette époque, et pourtant méconnu, fut la troisième Conférence Internationale des Femmes Socialistes, qui s’est tenue à Berne du 26 au 28 mars 1915. Cet événement, réunissant pendant la guerre 70 femmes de différents pays, fut la première conférence socialiste dont le thème central était l’opposition à la guerre en cours et où a été voté la condamnation de la guerre impérialiste avec le mot d’ordre « Guerre à la guerre ». Cela six mois avant la Conférence de Zimmerwald, bien plus connue, où l’aile révolutionnaire de la IIème Internationale s’est à son tour prononcée contre la guerre impérialiste.

L’internationalisme et la lutte contre la guerre ne sont dès lors plus défendus que par le socialisme révolutionnaire. Et il s’agit de l’un des axes principaux du féminisme que l’on défend.

Articulation classe/genre au centre de notre conception

 
En guise de conclusion, il paraît bon de donner quelques définitions permettant de se saisir plus en profondeur des enjeux du féminisme lutte de classes.

Comme nous l’avons dit au début, le patriarcat – et l’oppression structurelle qui en découle – est l’allié de l’exploitation capitaliste, même s’il lui est antérieur. D’un côté, l’exploitation désigne la relation entre les classes. Elle est la structure même de l’économie capitaliste, basée sur l’appropriation du produit de travail excédent des masses travailleuses par la classe possédant les moyens de production. De l’autre côté, l’oppression est définie quant à elle par la relation de soumission d’un groupe par un autre, en fonction d’une caractéristique spécifique, qu’elle soit d’ordre culturel, racial ou sexuel. L’oppression désigne l’utilisation des différences pour discriminer, dominer, un secteur social.

Comme le rappelle Andréa d’Atri, les femmes sont un groupe interclassiste et non pas une classe sociale en soi : « L’appartenance à une classe d’un sujet délimite les contours de son oppression.  » Double peine et double chaîne pour les femmes, donc.

De cette analyse historique, matérialiste, nous tirons notre conception du féminisme : le genre nous unit, la classe nous divise. La lutte contre le patriarcat est indissociable de la lutte contre le capitalisme. Il faut se battre simultanément contre l’un et l’autre, ce qui est très bien illustré par cet extrait du chapitre 7 de Pan y Rosas :

«  Pour la pensée marxiste, l’appartenance de classe ne peut pas simplement s’ajouter aux autres identités multiples, car elle constitue le noyau autour duquel les autres appartenances s’articulent et prennent leur définition concrètes. Les identités que le système constitue comme subordonnées (femmes, noir, homosexuel, etc.) ne possèdent leur signification concrète qu’en relation avec une classe sociale, où la classe est l’élément qui détermine les conditions de vie particulières de chaque sujet de sa propre subordination identitaire. [...]

Dans une société sans aucune forme d’oppression, on peut imaginer que les femmes seront dans une position équivalente à celle des hommes, de même pour les noirs et les blancs ou les hétérosexuels et les homosexuels. Mais il y aura toujours des femmes et des hommes, des peaux de toutes les couleurs et des orientations les plus diverses, coexistant en toute harmonie. Autrement dit, il n’est pas nécessaire d’éliminer les uns ou les autres pour l’élimination de la situation d’oppression (justement, il ne s’agit pas de cela !). Cependant, on ne peut imaginer de manière analogique l’égalité de « reconnaissance » pour les bourgeois et les prolétaires. Ce sont des catégories identitaires qui s’excluent mutuellement. Libérer l’humanité de l’esclavage salarié signifie, irrémédiablement, combattre le système à la racine, en le révolutionnant. Chercher la « reconnaissance » de la classe exploitée signifie l’élimination de la propriété privée, c’est à dire de la classe exploiteuse elle-même.  »