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Poésie

Warsan Shire. « Personne ne pousse ses enfants sur un bateau à moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre-ferme »

Publié le 7 septembre 2015

« Maison ». « Home ». C’est le titre d’un poème, écrit et récité pour la première fois en 2010 par Warsan Shire, une poétesse somalienne anglophone, avant même que les médias et les gouvernants aient mis un nom sur la « crise des migrants ». Somalienne, donc, elle a fui son pays, en pleine guerre civile. Une guerre civile qui se poursuit, aujourd’hui, en dépit (ou à cause, sans doute) d’une intervention étatsunienne dans les années 1990, d’une multiplication des ingérences étrangères et, depuis 2006, la tentative de mettre sur pied un gouvernement fantoche appuyé par des troupes de l’Union Africaine, le tout sous l’égide de Washington et des principales puissances européennes. Les candidats au départ, en Somalie, n’ont jamais été aussi nombreux. Mais « personne ne passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion / En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus / Soient plus qu’un voyage », écrit Shire. Nous traduisons, ici, de larges extraits de « Home »

Personne ne quitte sa maison à moins

Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin

Tu ne cours vers la frontière

Que lorsque toute la ville court également

Avec tes voisins qui courent plus vite que toi

Le garçon avec qui tu es allée à l’école

Qui t’a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine

Porte une arme plus grande que son corps

Tu pars de chez toi

Quand ta maison ne te permet plus de rester.

Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas

Du feu sous tes pieds

Du sang chaud dans ton ventre

C’est quelque chose que tu n’aurais jamais pensé faire

Jusqu’à ce que la lame ne soit

Sur ton cou

Et même alors tu portes encore l’hymne national

Dans ta voix

Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d’un aéroport

En sanglotant à chaque bouchée de papier

Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière

Il faut que tu comprennes

Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau

A moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre-ferme

Personne ne se brûle le bout des doigts

Sous des trains

Entre des wagons

Personne ne passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion

En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus

Soient plus qu’un voyage

Personne ne rampe sous un grillage

Personne ne veut être battu

Pris en pitié

Personne ne choisit les camps de réfugiés

Ou la prison

Parce que la prison est plus sûre

Qu’une ville en feu

Et qu’un maton

Dans la nuit

Vaut mieux que toute une cargaison

D’hommes qui ressemblent à ton père

Personne ne vivrait ça

Personne ne le supporterait

Personne n’a la peau assez tannée

Rentrez chez vous

Les noirs

Les réfugiés

Les sales immigrés

Les demandeurs d’asile

Qui sucent le sang de notre pays

Ils sentent bizarre

Sauvages

Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant

Ils veulent faire pareil ici

Comment les mots

Les sales regards

Peuvent te glisser sur le dos

Peut-être parce leur souffle est plus doux

Qu’un membre arraché

Ou parce que ces mots sont plus tendres

Que quatorze hommes entre

Tes jambes

Ou ces insultes sont plus faciles

A digérer

Qu’un os

Que ton corps d’enfant

En miettes

Je veux rentrer chez moi

Mais ma maison est comme la gueule d’un requin

Ma maison, c’est le baril d’un pistolet

Et personne ne quitte sa maison

A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage

A moins que ta maison ne dise

A tes jambes de courir plus vite

De laisser tes habits derrière toi

De ramper à travers le désert

De traverser les océans

Noyé

Sauvé

Avoir faim

Mendier

Oublier sa fierté

Ta survie est plus importante

Personne ne quitte sa maison jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille

Qui te dit

Pars

Pars d’ici tout de suite

Je ne sais pas ce que je suis devenue

Mais je sais que n’importe où

Ce sera plus sûr qu’ici

Traduction. Paul Tanguy