Halte au génocide

Complices d’Israël. Ces roitelets ennemis de la cause palestinienne

Philippe Alcoy

Complices d’Israël. Ces roitelets ennemis de la cause palestinienne

Philippe Alcoy

Pour beaucoup de régimes des pays arabes la cause palestinienne est encombrante. Ils préfèrent la « normalisation » des relations avec Israël, légitimant de fait la colonisation sioniste et l’oppression du peuple palestinien.

« Des relations nouvelles et amicales sont en train de fleurir (…) Nous assistons aux derniers vestiges de ce que l’on appelait le conflit israélo-arabe », écrivait avec enthousiasme en mars dernier dans les colonnes du Wall Street Journal Jared Kushner, ancien conseiller du président étatsunien Donald Trump et l’un des principaux architectes du plan de « normalisation » des relations entre Israël et plusieurs pays arabes ou à majorité musulmane. Très rapidement l’agression israélienne contre les Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza est venue montrer que ces déclarations relevaient avant tout de la propagande impérialiste. Cependant, ce que Kushner dévoile de façon claire c’est qu’il y a effectivement toute une série de pays arabes et musulmans qui, pour diverses raisons, se sont rapprochés d’Israël ces dernières années, une question qui est stratégique pour l’Etat sioniste. Une autre chose que cette situation démontre c’est que ce qui se passe en Palestine occupée n’a rien à voir avec un conflit religieux, une vision simpliste qui occulte toute la complexité des rapports entre les classes et du jeu d’alliances et d’inimités au Moyen-Orient.

En effet sous l’égide du gouvernement de Donald Trump l’année dernière les Emirats Arabes Unis (EAU), le Bahreïn, le Soudan et le Maroc ont « normalisé » leurs relations avec Israël (à cette liste il faut ajouter le Kosovo dont une grande partie de sa population est musulmane). Selon Kushner d’autres pays arabes voudraient rejoindre ce groupe, dont l’Arabie Saoudite qui maintient des très bonnes relations (souvent secrètes) avec Israël. Un autre pays arabe fondamental pour la stratégie de survie de l’Etat israélien dans la région est l’Egypte qui depuis 1979 et la signature d’un accord de paix entre les deux pays s’occupe de surveiller sa frontière avec Gaza. Enfin, nous avons la Jordanie qui elle a signé un accord de normalisation des relations avec Israël en 1994, ce qui lui a permis de recevoir des aides fondamentales de la part des Etats-Unis.

Ces accords et relations relativement secrètes entre ces régimes arabes et Israël posent des contradictions importantes entre les gouvernants et les populations locales qui à des degrés différents voit la cause palestinienne comme une cause juste. Le dictateur égyptien Anouar el-Sadat l’a payé de sa propre vie en 1981 quand il a été assassiné après avoir signé l’accord de paix avec Israël. Cet assassinat n’a cependant pas réussi à dévier l’Egypte de son tournant pro-impérialiste initié justement avec Sadat. En ce sens, l’actuelle agression d’Israël contre les Palestiniens est un test important et délicat de cette politique pour beaucoup de ces régimes.

Adoption du récit sioniste

La nouvelle agression d’Israël contre Gaza, la Cisjordanie et contre les Palestiniens d’Israël est la première épreuve de la nouvelle « amitié » entre les régimes arabes et le régime sioniste. Et les premières réactions face aux provocations des forces de sécurités israéliennes à Jérusalem-Est et ensuite face aux bombardements de Gaza ont démontré que ces monarchies réactionnaires sont prêtes à aller jusqu’au bout dans l’isolement de la population palestinienne. Ainsi, « alors que, le 6 mai, plus de vingt Palestiniens ont été blessés lors d’une nouvelle manifestation contre l’annonce de l’éviction de familles palestiniennes de Jérusalem-Est occupée au profit de colons israéliens, Mohamed al-Khaja [ambassadeur des Emirats Arabes Unis] a donné une interview au quotidien Yediot Ahronot, saluant la normalisation de son pays avec Israël et déclarant aux Israéliens qu’ils « lui donnaient le sentiment d’être chez lui » », peut-on lire dans Middle East Eye.

Mettant l’accent sur l’isolement dans lequel se trouvent Palestiniens par rapport aux régimes de la région, George Friedman écrit : « Normalement, les autres pays arabes publient des déclarations hostiles à Israël, mais jusqu’à présent, ils sont restés relativement silencieux. Au contraire, l’ambassadeur saoudien aux Nations unies a condamné le barrage de missiles de Gaza contre les citoyens israéliens. Par ailleurs, un prédicateur bien connu aux Émirats arabes unis, Waseem Yousef, a tweeté pour soutenir ouvertement les actions d’Israël. Bien sûr, beaucoup de personnes dans le monde arabe ont contesté ces deux déclarations, mais le fait qu’elles aient été autorisées par leurs gouvernements respectifs indique un changement significatif du sentiment arabe à l’égard des événements à Gaza ».

En termes de communication Middle East Eye note un changement important dans le discours sur les réseaux sociaux aux EAU. C’est la rhétorique israélienne qui est adoptée pratiquement sans aucune nuance : « Rares étaient ceux qui pensaient que les accords d’Abraham permettraient aux Émirats de faire pression sur Israël pour aider la cause palestinienne. La plupart des analystes s’attendaient à ce qu’Abu Dhabi continue à fermer les yeux sur les souffrances des Palestiniens, mais il était tout de même surprenant que les Émiriens aillent jusqu’à prendre le train de la hasbara israélienne, en déformant, sélectionnant et recadrant les faits pour servir la cause d’Israël au détriment des Palestiniens (...) L’influenceur émirati Hamad Alhosani a choisi de retweeter la vidéo d’@IsraelArabic accusant faussement les manifestants d’avoir été instrumentalisés par le Hamas, déclarant selon ses propres termes : "Que Dieu protège le Mont du Temple de la falsification du terrorisme". L’influenceur Munther al-Shehhi a également retweeté @IsraelArabic, en disant : "Merci, Israël en arabe, d’avoir clarifié la vérité" ».

Du côté du Maroc la question est plus délicate encore. Car si dans des pays comme les Emirats la question palestinienne a été progressivement dépolitisée, il en va tout autrement dans le pays du Maghreb où il existe une forte tradition de soutien à la Palestine. Le régime se trouve ainsi dans une situation délicate où il ne peut pas adopter ouvertement un discours pro-Israël mais en même temps ne peut pas permettre que des manifestations trop hostiles à son nouveau partenaire se tiennent. Prétextant la lutte contre le Covid-19, les autorités marocaines ont ainsi tenté d’empêcher la tenue de manifestations de solidarité avec la Palestine.

Une question d’ordre intérieur

Au lendemain de l’une des nuits les plus terribles de bombardements israéliens sur Gaza plusieurs manifestations ce vendredi ont eu lieu dans des pays arabes en soutien à la Palestine. C’est le cas notamment du Liban où des manifestants se sont dirigés vers la frontière avec Israël mais aussi de la Jordanie où les manifestants ont exigé la fin de la « normalisation » des relations avec Israël et même l’expulsion de l’ambassadeur israélien. Pour la monarchie jordanienne ces mobilisations représentent systématiquement un problème en termes de stabilité politique interne étant donné qu’une grande partie de la population de la Jordanie est composée de réfugiés palestiniens expulsés par l’armée israélienne tout au long des années.

En effet, tous ces régimes craignent l’effritement de leur légitimité et que la mobilisation de la jeunesse, de la classe ouvrière et des secteurs populaires finisse par les renverser. Le souvenir du « printemps arabe » est traumatisant pour eux. En ce sens, la cause palestinienne est un facteur de politisation de ces sociétés. C’est pour cela que la normalisation des relations avec Israël, ramenant une soi-disant « résolution » de la question palestinienne et une amélioration des relations avec les puissances impérialistes occidentales, offre une opportunité aux monarchies arabes de tenter d’enlever la question palestinienne de l’agenda politique et du débat public. Rien ne garantit ce résultat, comme le montre l’exemple de la Jordanie, qui a signé un accord avec Israël en 1994.

Dans le cas des Emirats, l’article de Middle East Eye sur l’utilisation des réseaux sociaux dans ce pays que nous avons déjà cité affirme : « Ces comptes sont les outils directs d’un régime qui craint la "rue arabe" autant qu’Israël. Tout comme le gouvernement Netanyahu et l’establishment sécuritaire en Israël, Abu Dhabi a considéré le Printemps arabe comme problématique - et plus encore, comme une menace potentiellement existentielle. Une mobilisation de masse incontrôlable autour de griefs légitimes, tels que la cause palestinienne, est un cauchemar sécuritaire pour le régime d’Abou Dhabi qui, au cours de la dernière décennie, est devenu le patron autoritaire ultime de la contre-révolution régionale. (...) Remplacer l’apathie générale envers la Palestine par une approche hasbara [propagande sioniste] plus proactive n’est pas une tentative des EAU de flatter leur nouveau partenaire stratégique. Plus sinistre encore, la normalisation de la violence israélienne contre les manifestants pacifiques par les médias sociaux émiratis est motivée par la crainte d’une mobilisation pro-palestinienne potentielle dans le pays ».

C’est cette même « crainte de la rue » et des changements que les mobilisations populaires et des classes exploitées pourraient produire qui a poussé les Emirats et Israël à agir ensemble pour renverser le gouvernement de Mohamed Morsi des Frères Musulmans en 2013 en Egypte. Non que les Frères Musulmans représentent une quelconque alternative progressiste pour les masses égyptiennes et de la région (ils ont su mener des attaques meurtrières contre les manifestants égyptiens) mais ils craignaient que les Frères Musulmans bénéficient le Hamas, allié de l’Iran. C’est ainsi qu’ils ont aidé l’armée à reprendre le pouvoir et mettre à la tête de l’Etat le détesté Abdel al-Sissi, très favorable à Israël et aux puissances impérialistes.

Comme on peut le voir, la normalisation des relations avec Israël pour toutes ces monarchies et régimes dictatoriaux arabes servent comme un facteur puissant de contrôle de l’ordre social intérieur. Mais ce n’est pas le seul facteur qui explique ces accords sur le dos du peuple palestinien.

Marchandages géopolitiques

Les accords de normalisation des relations avec Israël ont tous des contreparties d’ordre économique, militaire et géopolitique. Ainsi, un point en commun entre plusieurs des alliés/partenaires d’Israël dans le Golfe c’est leur opposition à l’Iran. Les Emirats, le Bahreïn (dont la monarchie est sunnite mais la population majoritairement chiite) et l’Arabie Saoudite voient, comme Israël, l’Iran comme une menace. Le renforcement de leur alliance est un atout contre Téhéran qui a son tour est devenu le principal soutien des mouvements islamistes palestiniens comme le Hamas et qui possède une présence militaire en Syrie et est allié du Hezbollah au Liban.

Mais la politique de pression sur l’Iran n’est pas le seul élément d’unification de ces différents pays. Car il existe une concurrence entre l’Arabie Saoudite, les Emirats et la Turquie pour conquérir le leadership du monde sunnite. Face à la politique « expansionniste » de la Turquie ces Etats ont besoin d’Israël pour freiner les ambitions turques. Et cela malgré le fait que les relations entre la Turquie et Israël soient contradictoires et ambiguës comme on a pu le voir lors de la guerre dans le Haut-Karabakh où les deux pays se trouvaient du côté de leur allié azéri. Cependant, dans la Méditerranée Orientale Israël se trouve dans un bloc avec l’Egypte, Chypre, les Emirats et la Grèce pour l’exploitation des réserves de gaz découvertes dans la zone, contre les intérêts méditerranéens turcs.

Cette politique de normalisation entre certains Etats arabes et Israël est très bien vue par les puissances impérialistes occidentales. Bien que son grand architecte ait été Donald Trump, elle s’inscrit complètement dans les intérêts stratégiques des Etats-Unis. Mais la « normalisation » n’est pas seulement bénéfique pour Washington. La France de son côté tire profit également. En effet, la France, qui est une puissance impérialiste en recul, garde une forte présence essentiellement en Afrique, notamment dans ses anciennes colonies. Or, depuis plusieurs années elle se trouve sous la pression de la concurrence d’autres puissances comme les Etats-Unis mais aussi de la Chine, la Russie et plus récemment de la Turquie. Paris a échoué, pour le moment, dans sa politique d’entraîner d’autres puissances européennes dans la région afin de protéger ses intérêts. C’est pour cela qu’elle tend à former un partenariat avec les monarchies du Golfe, L’Egypte et le Maroc au Maghreb. Pour les Emirats et l’Arabie Saoudite mais aussi pour l’Egypte cela leur permet d’avoir un partenaire occidental dans leur concurrence contre la Turquie qui essaye de se projeter au Maghreb et en Afrique subsaharienne. Le Maroc joue un rôle très important pour les projets de la France en termes d’industrie et de commerce en Afrique. C’est en ce sens que la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental par les Etats-Unis en échange de la normalisation des relations avec Israël est vue d’un très bon œil par Paris.

Les vrais alliés de la cause palestinienne

Ce que cette situation montre clairement c’est que les palestiniens et palestiniennes ne peuvent et ne doivent rien attendre de ces régimes réactionnaires. Ils peuvent être arabes, ils peuvent être musulmans mais ils sont avant tout des exploiteurs et des oppresseurs de leurs propres peuples. Ce ne sont pas ces roitelets obscurantistes et pro-impérialistes qui peuvent apporter quoi que ce soit de progressiste aux peuples de la région, à la cause palestinienne contre le colonialisme sioniste. Au contraire, depuis des décennies ils mènent des négociations et collaborent avec le régime d’apartheid qu’Israël impose aux Palestiniens.

Ce n’est pas non plus de la main des directions islamistes ou conciliatrices palestiniennes que la Palestine pourra vaincre le sionisme. Le Fatah en Cisjordanie est profondément corrompu et conciliant avec Israël. Le Hamas a tenté lui aussi de négocier avec les autorités sionistes, mais surtout sa stratégie de frappes contre des cibles civiles ne sert qu’à justifier les agressions israéliennes. La libération de la Palestine ne viendra jamais à travers du bombardement des villes israéliennes où vivent des travailleurs et travailleuses juifs et étrangers mais aussi une grande partie de la population palestinienne d’Israël.

Au contraire, le peuple palestinien a besoin d’une alliance avec les exploités et les opprimés de la région ; dans les pays arabes mais aussi en Israël. Les classes dominantes arabes et musulmanes de la région n’ont aucun intérêt en commun avec les millions de Palestiniens humiliés, exploités et opprimés au quotidien par Israël. Comme on le voit à chaque agression sioniste, ce sont les peuples de la région, les travailleurs et la jeunesse, et non leurs dirigeants qui défendent le mieux la cause palestinienne. Mais un allié de taille du peuple palestinien contre le sionisme ce sont précisément les exploités et les opprimés d’Israël ; l’unité entre les travailleurs palestiniens et juifs serait un coup mortel pour l’idéologie réactionnaire sioniste. Et dans cet objectif les Palestiniens d’Israël, qui aujourd’hui sont en train de se révolter dans tout le pays, peuvent jouer un rôle déterminant pour soustraire la classe ouvrière juive de l’influence du sionisme. Car contre les discours haineux et racistes, Juifs et Palestiniens pourraient vivre ensemble et en paix dans un même Etat, laïc et socialiste, débarrassé de l’exploitation et de l’oppression ; un Etat palestinien socialiste construit sur les ruines de l’Etat colonial d’Israël.

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