Un livre menacé d’interdiction

Faut-il détester les hommes ? Autour de « Moi les hommes, je les déteste », de Pauline Harmange

Cléo Rivierre

Faut-il détester les hommes ? Autour de « Moi les hommes, je les déteste », de Pauline Harmange

Cléo Rivierre

Menacé d’interdiction pour soi-disant « provocation à la haine » par un chargé de mission du ministère de l’égalité hommes-femmes, le livre de Pauline Harmange « Moi les hommes, je les déteste » n’est pourtant pas le pamphlet haineux que l’on a voulu présenter. Bien au contraire, il s’agit d’un ouvrage qui met des mots sur une colère légitime, la colère des femmes contre le sexisme. Il s’agit cependant de s’interroger : que faire de cette colère ?

Un livre menacé d’interdiction

Dans son ouvrage Moi les hommes, je les déteste (Seuil, 2020), Pauline Harmange cherche à mettre des mots sur la méfiance que de nombreuses femmes, a fortiori de nombreuses féministes, ressentent envers les hommes. Elle revient sur les fondements de cette méfiance, qui se mue parfois en détestation. Elle trace un chemin pour planer « très loin au dessus du regard des hommes et des exigences masculines », comme une voie pour la libération individuelle et collective des femmes.

L’autrice revendique ainsi une forme de « misandrie », c’est-à-dire de détestation des hommes. Plus précisément, selon sa propre définition : « un sentiment négatif à l’égard de la gent masculine dans son ensemble ». Elle précise : « Le sentiment négatif en question peut être représenté sous la forme d’un spectre allant de la simple méfiance à l’hostilité, qui se manifeste la plupart du temps par une impatience envers les hommes et un rejet de leur présence dans les cercles féminins. » Pour Pauline Harmange, détester les hommes, c’est chercher à atténuer leur place dans sa vie, l’importance accordée à leurs critiques, à leurs regards. Ainsi, ignorer les hommes permettrait selon elle d’« enfin prendre la place juste qui nous revient de droit ».

Elle rappelle à juste titre que cette méfiance n’est pas l’équivalent de la misogynie. La misogynie fait partie d’un continuum de violences contre les femmes, c’est-à-dire un ensemble d’éléments qui va des propos sexistes jusqu’aux expressions les plus extrêmes comme les féminicides ou les violences sexuelles. Pour Pauline Harmange, la misandrie est un mécanisme de défense face à ce continuum de violences sexistes et sexuelles – et elle s’attelle à l’expliquer tout au long de son livre. Ainsi, il serait faux de placer la misandrie comme simple miroir de la misogynie. Les hommes ne sont pas opprimés du fait de leur genre ; « détester les hommes » n’est pas l’élément d’une oppression globale, mais plutôt une réponse à la violence du patriarcat. De plus, la misandrie de Pauline Harmange n’est pas, comme elle le rappelle, une manière de justifier des violences envers les hommes. Au contraire, son ouvrage consiste en un récit des chemins qu’elle a trouvés, en tant que femme mariée à un homme, pour atténuer l’impact négatif du sexisme dans sa vie. Ainsi, le titre du livre, s’il est très provocateur, ne reflète pas réellement son contenu.

Pourtant, le raisonnement absurde visant à tracer un trait d’égalité entre misogynie et misandrie a été celui de Ralph Zurmély, chargé de mission au Ministère de l’Égalité Femmes-Hommes, lorsqu’il a décidé en septembre de menacer de procès la maison d’édition de Moi les hommes, je les déteste. Comme relaté par Mediapart, le jour de la sortie du livre, les éditeurs de Monstrograph reçoivent un mail de ce chargé de mission du ministère : « Ce livre est de toute évidence, tant au regard du résumé qui en est fait sur votre site qu’à la lecture de son titre, une ode à la misandrie (= haine des hommes), écrit Ralph Zurmély, qui ne demande pas à lire l’ouvrage. Or, je me permets de vous rappeler que la provocation à la haine à raison du sexe est un délit pénal ! En conséquence, je vous demande d’immédiatement retirer ce livre de votre catalogue sous peine de poursuites pénales ».

Qui déteste Pauline Harmange ?

Mais est-ce si choquant de mettre des mots sur cette colère et cette peur des femmes envers les hommes lorsque, comme elle le rappelle, « en 2017, 90 % des personnes ayant reçu des menaces de mort de la part de leur conjoint étaient des femmes » ou encore qu’« en 2019, ce sont 149 femmes qui sont mortes assassinées par leur conjoint ou leur ex-conjoint » ? Est-ce si choquant qu’en réponse au patriarcat, certaines féministes revendiquent une méfiance envers les hommes ?

Ce qui fait peur au conseiller du ministère de l’égalité hommes-femmes et à tant d’autres personnes en position de pouvoir, ce n’est pas tant le contenu de l’ouvrage (qu’ils n’ont pas lu) que ce qu’il représente : une nouvelle génération de féministes qui dit ouvertement ses convictions, qui pose le problème du sexisme comme un problème systémique, qui veut que « la peur change de camp ».

Cette volonté de ne plus consentir silencieusement à un système oppressif a été exprimée notamment par la tribune de Virginie Despentes publiée au lendemain des Césars, pour évoquer le geste d’Adèle Haenel après le sacre de Polanski. « Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes. » La formule « c’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde » a eu un grand succès, notamment en étant reprise sur de nombreuses pancartes le 8 mars 2020.

Les menaces dont le livre de Pauline Harmange a fait l’objet ne sont pas sans rappeler les attaques en « racisme anti-blanc » qui sont faites aux personnes racisées dès qu’elles osent pointer les discriminations structurelles dont elles sont victimes et surtout, dès qu’elles s’organisent en non-mixité afin de lutter contre ce racisme. La non-mixité, c’est-à-dire le fait de se réunir entre opprimés, sans membre du groupe « dominant », est un outil très courant dans les luttes pour l’émancipation, notamment car elle permet de libérer la parole et d’élaborer sur les contours de l’oppression vécue et les stratégies pour y mettre fin. Ces dernières années, de nombreuses attaques contre le militantisme antiraciste radical ont consisté en des tentatives d’interdiction de colloques, de festivals, de réunions, etc. – un symptôme des volontés de censure contre tout discours qui questionne les inégalités systémiques.

L’ironie, c’est que la tentative de censure du ministère aura plutôt donné un bon coup de publicité à l’ouvrage. Ainsi, Monstrograph, la petite maison d’édition associative a d’abord imprimé l’ouvrage à 450 exemplaires, puis 500 de plus, avant de passer la main à Seuil afin d’assurer réponse à la forte demande. L’ouvrage est même désormais traduit en plusieurs langues – un beau pied de nez à ceux qui ne supportent pas son contenu féministe.

Que faire de la colère des femmes ?

La société capitaliste et patriarcale est source de nombreuses violences pour les femmes ainsi que pour l’ensemble des exploités et des opprimés. Comme le rappelle Pauline Harmange, « certaines de ces violences sont insidieuses, comme un bruit de fond dans le quotidien des femmes, si pernicieuses qu’on grandit avec l’impression qu’elles sont la norme dans les relations entre les hommes et les femmes. » L’autrice pointe ainsi toutes les violences du quotidien, largement banalisées : elle évoque la charge mentale, le « mansplaining » (lorsqu’un homme explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà), le paternalisme, les blagues sexistes... un ensemble de violences invisibilisées qui forment une longue chaîne dont le dernier maillon est la violence physique, la violence qui tue les femmes sous les coups de leur conjoint.

C’est dans ce système patriarcal que prend racine la colère des femmes, leur envie de relever la tête et de se battre. Comme l’écrit l’autrice, « il a fallu longtemps pour qu’on réhabilite cette colère féminine » mais « elle commence à trouver sa place, à se défaire du tabou qui l’entoure depuis des siècles : on écrit à son propos, on lui trouve des racines ». Plus loin, elle affirme que « cette place, nous devons la chérir, et attiser en nos seins le feu de nos colères, qui demandent justice, qui exigent réparation, qui nous somment de ne pas céder à la résignation. Ce sont nos colères qui tiennent les hommes pour responsables de leurs actes et qui donnent de l’élan à toutes nos révolutions. », écrit-elle.

La question se pose alors : que faire de cette colère ? Contre qui la diriger ? On l’aura compris, pour Pauline Harmange, il s’agit de pointer la responsabilité des hommes dans la violence patriarcale. On peut cependant regretter que, bien qu’elle tende à démontrer le caractère systémique du sexisme, l’autrice ne pointe que très peu le fait que la responsabilité de la perpétuation et du renforcement du patriarcat repose avant tout sur un système économique et social. Si elle rappelle en effet que « le privé est politique », comme le scandaient les féministes des années 1970, la plus grande partie de son ouvrage se situe bel et bien dans la sphère privée ; et ce qui est décrit, c’est surtout les manifestations du sexisme dans les relations individuelles et dans le développement personnel des femmes. Et logiquement, son chemin pour l’émancipation tel qu’elle le raconte dans ce livre se situe également dans la sphère privée : « arrêter de nous dévaloriser », « oser plus souvent », « être plus sympa avec nous-mêmes », etc.

Mais en réalité, derrière le comportement sexiste des individus, il y a la responsabilité d’un système, capitaliste et patriarcal, et des outils qui servent à maintenir ce système en place : l’État, le gouvernement, la police, etc. Si Pauline Harmange pointe avec justesse l’ampleur des violences physiques et symboliques, il aurait été intéressant de questionner ce qui fait que ces violences existent et persistent. S’il est si difficile de se débarasser du patriarcat, c’est car ces violences sont entretenues par une organisation sociale, des outils, une classe dominante. On pense, par exemple, au terrible traitement judiciaire des femmes victimes de violences, comme l’ont illustré récemment les affaires Julie ou encore Valérie Bacot. On pense aussi à la nomination au ministère de l’Intérieur de Gérald Darmanin, accusé de viol. Plus largement, on pense aux violences économiques et sociales qui enferment une grande partie des femmes dans des métiers dévalués et sous-payés. Autant d’exemples qui montrent la reproduction du patriarcat par l’État, la justice, le grand patronat.

Alors, que faire de notre colère ? Si l’on peut comprendre que dans leur vie personnelle, un certain nombre de militantes féministes pratiquent volontairement la misandrie, comment nous libérer non pas seulement du regard des hommes sur notre quotidien, mais bel et bien du patriarcat en tant que système ? La lutte pour l’émancipation des femmes ne doit-elle pas passer par une alliance avec ceux qui subissent la même exploitation, face au système capitaliste ?

Il est urgent d’élaborer une stratégie féministe qui serait à même non seulement de libérer les femmes des contraintes du patriarcat, mais aussi de mettre fin au racisme, à l’oppression des personnes LGBTI, à toutes les oppressions – mais aussi à la domination de la classe capitaliste. Cette domination, économique et culturelle, reproduit et entretient ces oppressions dans le cadre du capitalisme.

La sororité que Pauline Harmange appelle de ses vœux pourra être un outil pour construire des solidarités entre opprimées. Mais elle doit se doubler d’une fraternité entre tous les exploités et opprimés, quel que soit leur genre. Car on ne pourra pas se débarrasser des oppressions une par une, chacun de notre côté dans nos sphères privées. Il s’agit de transformer cette colère en rage, de construire un rapport de force à même de mettre fin aux oppressions et à l’exploitation. C’est tout un système qu’il faut abattre par la révolution, et toute une société à reconstruire.

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