Luttes féministes

Grève du travail domestique ou grève salariée ?

Notti Ness

Leire Izargorri

Grève du travail domestique ou grève salariée ?

Notti Ness

Leire Izargorri

L’intensification de la lutte de classe a rouvert le débat autour de la grève comme moyen de lutte. La grève salariée est-elle un réel outil capable de renverser le rapport de force dans les mobilisations sociales ou bien une méthode devenue archaïque et qu’il est temps de réinventer ? Après deux mois de mobilisation contre la réforme des retraites cette question traverse aujourd’hui le milieu féministe alors que cette année, le 8 mars, journée internationale pour les droits des femmes, tombe un dimanche. Pour abattre le patriarcat, faut-il abandonner la grève des salariés au profit de la grève des tâches domestiques et de la consommation ?

Cette année, le 8 mars tombe un dimanche. Cet aléa du calendrier a permis d’ouvrir un débat dans le milieu féministe autour des outils de lutte dont le mouvement des femmes doit se doter pour abattre le patriarcat. Pour les courants les plus radicaux, il s’agit de visibiliser le travail de soin quotidien majoritairement réalisé par les femmes au sein des foyers en plaçant la grève des tâches domestiques et de la consommation au centre de la mobilisation. Cependant, si la grève du travail domestique permet effectivement de lever le voile sur la “deuxième journée” de labeur qui attend les femmes lorsqu’elles ferment la porte de leur usine, de leur bureau, de leur centre de soins ou de leur classe d’école, elle ne s’attaque pas frontalement à ceux à qui profite réellement ces tâches de reproduction sociale, et surtout elle ne remet pas en cause le système capitaliste, qui se nourrit du patriarcat pour justifier la double exploitation de la moitié de la population mondiale.

La grève du travail domestique, stratégie de lutte contre le patriarcat ?

La notion de travail de reproduction désigne l’ensemble des tâches nécessaires à la reproduction de la société et de la vie telle que l’éducation des enfants, le soin apporté aux personnes malades ou dépendantes ou encore le nettoyage des lieux de vie. Lorsque ce travail n’est pas rémunéré, comme c’est le cas au sein des foyers, on parle de travail domestique. Ce travail domestique comprend toutes les tâches qui permettent d’améliorer le cadre de vie quotidien d’un foyer tel que faire à manger, faire le ménage, faire la lessive ou s’habiller. Sous le capitalisme, le travail domestique est nécessaire à la reproduction de la force de travail et constitue donc un pilier fondamental à la reproduction du capital. En ce sens, si le travail domestique est lié à la sphère de la production, il est relégué à la sphère privée du foyer, entretenant ainsi l’idée selon laquelle il constituerait une tâche qui incomberait naturellement aux femmes. C’est pour redonner de la visibilité au rôle unilatéral des femmes au sein des foyers que certains courants féministes ont mis en avant la nécessité de la grève du travail domestique comme moyen de lutte contre le patriarcat. Mais la grève du travail domestique permet-elle de lutter stratégiquement contre le patriarcat ?

La grève est un moyen de lutte porté collectivement par une classe exploitée qui s’unit autour de revendications communes afin d’instaurer un rapport de force avec la classe qui les exploite. Si la grève permet de faire pression sur la classe exploiteuse en s’attaquant aux profits du patronat, ce moyen de lutte permet surtout de poser politiquement la question du pouvoir. En arrêtant le travail, les grévistes font la démonstration que ce sont elles et eux les producteurs, c’est à dire ceux qui produisent les richesses. En se dégageant du temps pour prendre leurs affaires en main les travailleuses et travailleurs en lutte questionnent le fonctionnement même du système. La grève du travail domestique, en se confinant à la sphère privée, ne revient ultimement qu’à instaurer ce rapport de force entre les différents membres d’un foyer sans remettre en question ceux à qui profite réellement ce travail domestique. En effet, si ces tâches sont majoritairement laissées à la charge des femmes, ce ne sont pour autant pas les hommes du foyer (mari, enfants) qui en retirent un profit financier mais bien le patronat qui bénéficie quotidiennement du fait d’avoir des employés aptes à travailler sans avoir à débourser un seul centime.

Comme le remarque Lorna Finlayson sur les limites des grèves domestiques, « l’abandon du travail rémunéré touche le capitaliste avec une perte immédiate de profits. L’abandon du travail reproductif non rénuméré est moins direct. Si le travail consiste à s’occuper de personnes vulnérables, comme des enfants ou des personnes âgées, l’arrêt du travail ne peut être une option acceptable. Dans le cas où le travail n’est pas une question de vie ou de mort, comme laver le linge ou passer l’aspirateur, la femme le fera plus tard ou une autre personne le fera. Ou bien personne ne le fera et la maison sera un peu plus désordonnée. Dans le meilleur des cas, un mari ou un petit copain pourront ressentir de la honte de faire quelque chose que fait normalement la femme. Le capitaliste ne souffre pas, il ne s’en rend même pas compte » [1].

De plus, la grève du travail domestique nourrit l’idée selon laquelle la féminisation des tâches reproductives ne s’expliquerait que par des comportements individuels des hommes à l’intérieur du foyer ou par une forme d’inégalité aux origines abstraites, sans la lier au caractère systémique des oppressions de genre ni aux fondements profonds de l’organisation des relations sociales régie par le capitalisme patriarcal.

Socialiser le travail domestique pour le mettre au service de la lutte contre le capitalisme patriarcal

La grève de la production, en s’attaquant directement aux intérêts des capitalistes, remet en cause l’organisation sociale du système capitaliste qui relègue les femmes tout au bas de la chaîne d’exploitation en leur imposant les conditions de travail les plus pénibles et les plus précaires. En effet, la classe ouvrière s’est largement féminisée au cours des dernières décennies. Aujourd’hui, elle n’est plus exclusivement masculine puisque les femmes représentent 47 % du total des salariés.

Malgré les efforts de l’idéologie dominante pour invisibiliser le travail salarié des femmes en l’assimilant à ce qui serait un travail complémentaire à leur « travail principal » de mère nourricière ou de gestionnaire de foyer, les derniers mouvements sociaux ont vu émerger des femmes comme actrices à part entière de la grève salariée , notamment dans les secteurs majoritairement féminisés tel que la santé, l’éducation ou l’entretien. L’émergence de figures féminines dans la lutte de classe s’explique par le fait qu’elles occupent les emplois les plus précaires leur conférant un droit face à la vie qui est bien loin des droits démocratiques qu’elles ont acquis. Dans le mouvement des gilets jaunes débuté en novembre 2018, les femmes se sont tenues en première ligne des manifestations pour protester contre le pouvoir politique en place, subissant la répression violente du gouvernement. Le 23 novembre, elles manifestaient contre toutes les violences qui leur sont faites, dont les féminicides constituent le dernier maillon d’une longue chaîne de violences sociales engendrées par le système néo-libéral, démasquant ainsi l’hypocrisie du féminisme bourgeois porté par Schiappa. Depuis deux mois, les femmes luttent aux côtés de leurs collègues hommes contre la réforme des retraites qui n’est qu’une énième attaque contre les travailleuses et travailleurs, et dont les femmes sont les premières victimes.

Ces expériences de lutte ont mis en avant la nécessité de l’auto-organisation des travailleurs pour faire tenir la grève dans la durée par la tenue d’assemblées générales, la mise en place de caisses de grève mais également par le maintien des forces engagées dans la lutte qui ne peut se faire qu’en socialisant les tâches domestiques entre tous les travailleuses et travailleurs. En ce sens, revendiquer la socialisation des tâches domestiques pose la question du rôle de ces tâches dans le mouvement ouvrier. On ne peut imaginer une grève qui tienne dans la durée sans travail domestique. Les travailleurs en grève ont besoin de manger, de boire, de savoir leurs enfants nourris et en bonne santé. C’est ce qui leur donne la force de continuer la lutte jour après jour et l’énergie de s’opposer à leur patron. En socialisant le travail domestique, les travailleurs s’en emparent pour en faire, non plus un outil au service du capital mais un outil au service de la lutte et des grévistes.

Pour un 8 mars sous le sceau de la lutte ouvrière

La stratégie du mouvement féministe pour abattre le patriarcat nécessite de porter des revendications qui s’attaquent frontalement aux fondements du système d’exploitation qui subordonne tous les systèmes d’oppression, même ceux qui le précèdent comme le patriarcat. Pour cela, le mouvement féministe doit se doter d’un programme qui démystifie la hiérarchisation sociale des individus instaurée au profit de capitaux privés.
Ce 8 mars s’inscrit à l’international dans une période intense de lutte de classe qui s’accompagne d’une remise en question profonde du pouvoir politique et économique en place. Il serait à la fois erroné et contre-productif pour le mouvement féministe de s’organiser de façon parallèle et isolée de ces mobilisations. Au contraire, c’est en se liant aux secteurs stratégiques du mouvement ouvrier et en se réappropriant ses méthodes de lutte que les féministes pourront instaurer un rapport de force capable à la fois d’abattre le capitalisme et de lutter contre le patriarcat. Cela commence par prendre la rue le 8 mars mais doit continuer au-delà de cette date en s’organisant sur nos lieux d’étude et de travail et en organisant la grève aux côtés des secteurs en lutte pour le blocage total de la production, des services et des transports.

Il n’y a rien à attendre des institutions bourgeoises patriarcales, c’est depuis la base que les femmes doivent s’organiser et porter les revendications féministes dans les syndicats et dans tous les organes légitimes d’auto-organisation des travailleurs pour construire un programme de lutte qui défende les exploités et tous les opprimés. Face au gouvernement Macron qui précarise toujours plus les travailleuses, les femmes doivent lutter pour réclamer de meilleures conditions de travail, le droit à une retraite digne, des salaires égaux entre hommes et femmes sans nivellement par le bas, un accès pour toutes et tous à l’éducation. Sur leurs lieux de travail et d’études, elles doivent s’organiser pour dénoncer les violences sexistes et réclamer la mise en place de crèches, de cantines et de laveries communes pour que le patronat paye pour ce travail invisible. Mais pour porter plus globalement la revendication pour la socialisation du travail domestique, la classe ouvrière doit exiger sa reconversion en travail public afin de libérer les femmes de cette double charge de travail et d’en faire une branche à part entière et visible de la production.

C’est avec ces mots d’ordre que le collectif Du pain et des Roses participera au 8 mars, parce qu’il est urgent d’impulser cette alliance si on veut réellement combattre les oppressions sans se limiter à les visibiliser. Parce que la stratégie pour abattre le patriarcat sera internationaliste, anti-impérialiste, anti-raciste et révolutionnaire, ce sont l’ensemble des exploités et des opprimés qui doivent battre le pavé aux côtés des femmes, pour un 8 mars contre les oppressions et pour la grève contre Macron et son monde.

Lire aussi sur le sujet : Nous les femmes, nous sommes le prolétariat 

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Finlayson, L., “Travelling in the Wrong Direction”, London Review of Books, vol. 41, n.º 13, juillet 2019, traduction propre
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