Réédition à l’occasion du centenaire

Lénine par Lukács

Michael Löwy

Lénine par Lukács

Michael Löwy

Éloge de la pensée du grand dirigeant bolchévique, le Lénine de Lukács est un appel vibrant en faveur de la pratique révolutionnaire. Parce que les rapports sociaux capitalistes obscurcissent la conscience et rendent la totalité sociale inintelligible, l’« actualité de la révolution » n’est pas l’affaire des seules circonstances : elle est fille de la praxis.

Parce que les rapports sociaux capitalistes obscurcissent la conscience et rendent la totalité sociale inintelligible, l’« actualité de la révolution » n’est pas l’affaire des seules circonstances : elle est fille de la praxis. Contre la passivité contemplative et la théorie pure, Lukács voit dans Lénine l’incarnation d’une « pensée concrète » qui épouse le réel pour en infléchir la course et qui presse chaque opportunité pour en faire jaillir les énergies révolutionnaires. Comme le montre Lukács, la pensée de Lénine, artisan infatigable de l’unité des opprimés et bâtisseur d’un parti d’action, est résolument de notre temps et de notre monde. Manifeste pour l’action, cette synthèse engagée regorge de leçons précieuses et arme son lecteur dans une période de guerre, de crise et de révolution. Soulignant son actualité, la préface écrite par Michael Löwy, à l’occasion de la parution de la brochure aux éditions Communard.e.s, contextualise ce texte dense et résume ses thèses et ses lignes de force.

Georg Lukacs, La pensée de Lénine. L’actualité de la révolution, préface de Michael Löwy, Paris, éditions Communard.es, 2024.

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En 1924 est paru un opuscule de Georges Lukács intitulé Lenin. Studien über den Zusammenhang seiner Gedanken (Lénine. Étude sur la cohérence de sa pensée). Il ne sera publié en français qu’en 1972 – dans une traduction de Jean Marie Brohm et Boris Fraenkel, deux intellectuels
et militants trotskystes – aux éditions Denoël, sous le titre La pensée de Lénine. L’actualité de la révolution, avec une postface de Lukács rédigée en 1967. Ce retard s’explique, en partie du moins, par le refus de Lukács de voir réédités ses écrits de jeunesse, comme Histoire et conscience de classe (HCC, 1923). Le centenaire de la mort de Lénine en 2024 est l’occasion de sortir de l’oubli ce classique du marxisme révolutionnaire.

Ce Lénine de 1924, rédigé par Lukács d’un seul jet peu après la mort du dirigeant de la révolution d’Octobre, est fondé sur les même prémisses théoriques que le grand opus philosophique de 1923, mais il a un caractère plus directement politique et aborde une série de problèmes importants absents d’HCC, comme la théorie léniniste de l’État. À ce sujet il est intéressant d’observer que, contrairement à nombre d’écrits des dirigeants bolcheviques après 1917, la « dictature du prolétariat » est généralement désignée par Lukács dans cet ouvrage comme un pouvoir de la classe en tant que telle, plutôt qu’un pouvoir exercé par le parti au nom de celle-ci. Dans sa discussion sur la question du parti révolutionnaire, Lukács se réclame, bien entendu, de la conception léniniste de l’organisation, mais il avance en fait une hypothèse qui tente, implicitement, d’unifier dialectiquement les orientations de Lénine et de Rosa Luxemburg. À ses yeux, le parti communiste n’est ni un préalable de l’action révolutionnaire (thèse qu’il attribue à… Karl Kautsky), ni un produit de celle-ci (Rosa Luxemburg) mais les deux à la fois : il est aussi bien le résultat d’un développement historique dialectique et son promoteur conscient.

Comme dans HCC, la catégorie dialectique de la totalité occupe dans La pensée de Lénine une place clé, par exemple :

L’actualité de la révolution signifie par conséquent ceci : traiter tout problème quotidien particulier en liaison concrète avec la totalité historico-sociale ; les considérer comme moments de l’émancipation du prolétariat [1].

Et comme dans le grand opus philosophique de 1923, l’adversaire idéologique est la contemplation passive, le fatalisme mécaniste,

Qui ne voit dans la révolution elle-même que l’effet mécanique des forces économiques […] qui conduiraient presque automatiquement le prolétariat à la victoire lorsque les conditions objectives de la révolution seraient « mûres » [2].

Tout en insistant sur le rôle dirigeant du prolétariat chez Lénine, Lukács observe que le révolutionnaire d’Octobre intégrait, dans sa stratégie, « la notion de peuple dans son acception révolutionnaire, à savoir l’alliance révolutionnaire de tous les opprimés ». Et il ajoute ceci, qui est assez surprenant : « C’est pourquoi le parti de Lénine se considère à juste titre comme l’héritier des traditions authentiquement révolutionnaires des narodniki [3] » – une observation profondément juste, mais rarement prise en compte.

Sur deux problèmes politiques importants, décisifs mêmes, le Lénine de Lukács apporte des
précisions qui ne figuraient pas dans HCC :

1. Le rapport entre révolution démocratique et révolution socialiste : « La véritable révolution est la transformation dialectique de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne [4] ». La bourgeoisie a trahi ses propres traditions révolutionnaires, le prolétariat est la seule classe capable de conduire à son terme la révolution bourgeoise de manière conséquente, tout en la fusionnant avec la révolution socialiste. « La révolution prolétarienne signifie donc aujourd’hui à la fois l’accomplissement et le dépassement de la révolution bourgeoise [5] ».

2. L’internationalisme. Après avoir souligné la place décisive du Parti bolchevique dans l’État soviétique, Lukács ajoute ceci : « Mais […] ce parti lui-même – étant donné que la révolution ne peut être victorieuse qu’à l’échelle mondiale et que le prolétariat ne peut vraiment se constituer en classe qu’en tant que prolétariat mondial – est incorporé et subordonné, en tant que section, à l’organe suprême de la révolution prolétarienne, à l’Internationale communiste [6] ». (Soit dit entre parenthèses : Lukács aurait dû écrire « doit être », plutôt que « est ».)

Ces deux thèmes – la révolution permanente et la primauté de l’internationalisme – seront, comme on le sait, parmi les points principaux de rupture de l’Opposition de gauche communiste, dirigée par Léon Trotsky, avec le stalinisme. Le léninisme de Lukács en 1924 est précisément celui que va revendiquer l’Opposition de gauche.

Bientôt le stalinisme va codifier les idées de Lénine dans un bloc dogmatique figé, le « marxisme-léninisme ». En contraste, Lukács propose, dans la conclusion de son livre, d’étudier Lénine comme Lénine avait étudié Marx, c’est-à-dire, l’étudier pour « apprendre à manier la méthode dialectique ». Conserver la tradition léniniste signifie donc être capable de la développer de forme vivante.

Un des thèmes centraux de cette brochure est celui de l’actualité de la révolution. Or, cette problématique est le lieu, chez Lukács, d’une certaine ambiguïté : l’actualité de la révolution est parfois conçue comme une période historique de luttes révolutionnaires, mais parfois aussi elle est définie comme une situation révolutionnaire caractérisée par l’effondrement des anciennes structures de la société. Or, si le léninisme était la théorie de l’actualité de la révolution comprise dans le deuxième sens, elle cesserait d’être réaliste dans une situation de stabilité du capitalisme – à laquelle Lukács refuse de croire en 1924. Lukács semble donc limiter la validité du léninisme à une situation d’imminence de la révolution :

Si les mencheviks avaient eu le dernier mot dans leur prévision de l’histoire, si on était allé au-devant d’une période de prospérité relativement calme […] les groupes de révolutionnaires se seraient alors figés dans le sectarisme […]. La forme d’organisation est pour Lénine indissolublement liée à la prévision de la proximité de la révolution [7].

Cette formulation ambiguë est une des racines possibles du tournant à droite de Lukács après 1926 : puisqu’on est entré dans une période de « prospérité relativement calme », où la révolution n’est plus d’actualité, le parti communiste doit adopter une stratégie plus souple, pour éviter de tomber dans le sectarisme…

Dans sa postface de 1967, Lukács propose de « considérer les années 1920 d’une manière purement historique, comme une période révolue du mouvement ouvrier révolutionnaire [8] » et son écrit de 1924 sur Lénine comme un « pur produit du milieu des années 1920 [9] ». Cette approche « historiciste » n’est que partiellement justifiée. Certes, la situation du monde en 1967 était très différente de celle des années 1920. Mais à peine une année plus tard, les événements de 1968 en France, en Tchécoslovaquie, et dans plusieurs pays d’Amérique latine et du monde n’ont pas manqué de mettre à nouveau à l’ordre du jour « l’actualité de la révolution ».

Comme tout ouvrage de théorie politique, le Lénine de Lukács appartient à son époque. Mais pour tous ceux qui parient sur la possibilité d’un avenir révolutionnaire, ce petit opuscule contient des leçons précieuses.

Paris, novembre 2023.

Pour vous procurer le livre, rendez-vous en librairie ou sur https://editionscommunardes.fr

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Cf.infra, p. 17.

[2Cf.infra, p. 45.

[3Cf.infra, p. 33.

[4Cf.infra, p. 72.

[5Cf.infra, p. 73.

[6Cf.infra, p. 129.

[7Cf.infra, p. 38.

[8Cf.infra, p. 134.

[9Cf.infra, ibid.
MOTS-CLÉS

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