Des cortèges du 23 à ceux du 5 décembre

Pour un féminisme lutte des classes

Pour un féminisme lutte des classes

Après la manifestation contre les violences sexistes et à l’approche d’une grève d’ampleur contre la réforme des retraites, nous revenons sur les enjeux d’un renouveau du mouvement féministe dans cet entretien avec des militantes du collectif Du pain et des roses.

Laura Varlet, cheminote ; Philomène Rozan, étudiante à l’Université Paris 7 et au NPA Jeunes ; et Petra Bernus, étudiante à Bordeaux Montaigne, ont toutes trois participé à la création du collectif Du pain et des roses en France et à la préparation de cette manifestation contre les violences faites aux femmes.

RP : Le collectif Du Pain et des Roses existe depuis le mouvement des gilets jaunes. Mais la politique des collectifs Pan y Rosas existe depuis le début des années 2000 en Amérique latine. En tant que collectif féministe, anticapitaliste, antiimpérialiste, socialiste, Du Pain et des Roses défend un féminisme "lutte des classes" pour détruire le système capitaliste actuel et construire une société libérée du capitalisme et du patriarcat. Cette année c’était la première apparition du collectif pour la Journée internationale contre les violences qui avait lieu le 23 novembre à Paris. Comment avez-vous préparé cette journée en tant que travailleuses, étudiantes, en tant que militantes révolutionnaires ?

Laura : Depuis quelque temps déjà il y a de plus en plus de réactions, une volonté d’agir sur les questions féministes du côté des cheminots et cheminotes que je connais, et notamment celles et ceux qui se sont mobilisés contre le pacte ferroviaire en 2018. Je pense que c’est lié à une politisation plus généralement sur beaucoup de questions de société. Le 8 mars dernier déjà on était quelques cheminots et cheminotes à aller au rassemblement place de la République pour la journée internationale de lutte pour les droits des femmes et le 9 mars, avec quelques collègues, on s’est retrouvé dans le cortège féministe des femmes gilets jaunes et de Du Pain et des Roses au sein de la manifestation des gilets jaunes du samedi. A la SNCF il y a de nombreuses femmes précaires, mères isolées, en temps partiels… Elles sont nombreuses à s’être mobilisées contre le pacte ferroviaire, et elles voient bien que le fait d’être en temps partiel, sur des postes mal payés, de galérer entre les enfants et le travail, ce sont des violences spécifiques faites aux femmes. En plus à la SNCF comme ailleurs on n’est pas épargnées par les violences sexistes et sexuelles au travail que ce soit par les usagers mais aussi de la part de supérieurs ou collègues hommes. Depuis que je suis à la SNCF j’essaye d’avoir des discussions au sein de mon syndicat, avec les collègues, sur les questions féministes, sur comment s’organiser sur nos lieux de travail aussi contre ces violences. Depuis le dernier congrès de mon syndicat, la Fédération Sud Rail, nous avons décidé de relancer la commission « femmes », qu’on a récemment nommée commission « Pluri’ELLES », pour penser au sein même de notre activité syndicale les questions des violences faites aux femmes et contre toutes les diversités de genre, par le biais de formations, mais aussi d’actions. Je milite également au sein du collectif Du Pain et des Roses, avec des travailleuses d’autres secteurs, des jeunes également, et nous essayons de voir comment s’organiser ensemble contre cette société capitaliste et patriarcale. Avant le 23 novembre, on s’est réunie avec les camarades du collectif, dont des militantes de la grève d’Onet qui nettoient les gares de la région de Paris Nord et qui aujourd’hui font partie de Du pain et des Roses. C’était pour discuter et s’organiser, pour penser ensemble notre activité en région parisienne, pour la grève à partir du 5 décembre, pour échanger sur la réforme des retraites. Les femmes ont un rôle à jouer dans cette grève, parce qu’on est les plus touchées par la précarité, aussi par le sexisme, et celles qui allons perdre le plus avec la réforme.

Philomène : Le collectif existe depuis 6 mois et on a fait notre première apparition de rue au milieu de la mobilisation des Gilets Jaunes, le 9 mars, en lien avec la journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Et ce 23 Novembre on l’a envisagé de la même manière, en lien avec les mouvements de lutte des classes que connaît la France ces derniers temps. On l’a préparé dans l’idée de dire le 23 on est dans la rue contre les violences sexuelles, pour dire notre rejet des féminicides en augmentation cette année, mais aussi contre toutes les violences faites aux femmes, contre l’islamophobie qui s’est intensifiée ces dernières semaines et qui vise en premier lieu les femmes voilées, et contre les violences sociales , contre la précarité qui touche particulièrement les femmes. C’est dans ce sens qu’on disait « Le 23 dans la rue et le 5 on continue ».

Ce cortège, on l’a préparé avec des étudiantes dans nos universités, en essayant de discuter du lien entre violences sexistes et sociales, du lien entre l’université patriarcale et la société patriarcale, car ça nous semblait important à quelques semaines du 5 décembre, pour comprendre en quoi les femmes devaient manifester le 23 contre tous les violences faites aux femmes, mais aussi à partir du 5. On a, avec les lycéennes et étudiantes de Du Pain Et Des Roses, organisé un grand atelier banderole, pancartes et fabrication de nos Gilets Violets, parce qu’un cortège c’est aussi comme ça que ça se prépare !

Petra : A Bordeaux on a fait nos premiers pas en suivant de près la grève menée depuis mars par les urgentistes contre la casse de l’hôpital public. Ça a été une lutte très dure pour les grévistes, face à une direction qui leur a mis une importante pression en s’appuyant sur les différentes lois qui chaque année restreignent le droit à faire grève, avec notamment les services minimum imposés y compris les jours de grève, où les huissiers viennent directement toquer chez les grévistes pour les réquisitionner.

Défendre la lutte des hospitaliers en tant que collectif féministe anti-capitaliste et socialiste, c’est combattre la casse des services publics organisée par les gouvernements successifs qui veulent en faire des entreprises compétitives dans la quête aux profits, au détriment d’une majorité de la population pour laquelle se soigner dans des cliniques privées n’est pas envisageable. Les services publics, comme la santé, les transports ou encore l’enseignement doivent être gratuits, au service de toutes et tous !

C’est dans cette perspective qu’on a préparé le 23 novembre, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, pour nous l’occasion de crier notre colère contre le chiffre exorbitant de féminicides, dont un a lieu tous les trois jours en moyenne en France mais aussi contre le gouvernement Macron dont les principales mesures qu’il a prises, comme l’attaque des services publics, les réformes du code du travail et de l’assurance-chômage, ou encore la réforme des retraites ne font qu’aggraver la vie de tous et toutes les précaires, mères célibataires ou encore étudiantes. Et c’est pour cela que le 23 novembre, nous portions fièrement notre banderole “Violences sexistes, violences sociales, même combat contre le capital !”.

RP : La marche a été un succès en France mais aussi dans plusieurs pays où ont lieu dans le même temps des mobilisations contre la vie chère, les régimes au pouvoir et 40 ans de néo-libéralisme. Les femmes sont très présentes dans ces mobilisations, elles qui sont particulièrement touchées par la précarité ainsi que concernées par des violences de genre qui dans plusieurs pays sont extrêmement prégnantes. En France les femmes étaient nombreuses dans la mobilisation des gilets jaunes, le 23 novembre il y avait énormément de jeunes filles voire de très jeunes filles mais aussi des travailleuses de différents secteurs. Dans les cortèges de Du Pain Et Des Roses l’un des slogans était « Le 23 dans la rue, le 5 on continue », et il a été repris par une partie des manifestantes. Qu’est-ce que cette mobilisation dit selon vous de la situation politique dans le pays mais aussi de l’état d’esprit dans la jeunesse et le mouvement ouvrier alors même que ces dernières années le 25 novembre a réuni trois fois moins de manifestants et qu’on est à quelques jours de la grève du 5 décembre contre la réforme des retraites ?

Petra : Le succès de la date du 23 novembre en France, où les chiffres ont quasiment triplé par rapport à ceux du 8 mars dernier, donne énormément d’espoir quant à la possibilité aujourd’hui de renforcer un mouvement d’ampleur où les femmes se placent en première ligne, capable de mettre un coup d’arrêt aux politiques néo-libérales. Mais on ne peut pas oublier de l’inscrire dans la situation politique internationale convulsive, où des mobilisations massives, spontanées, et d’une combativité sans précédent sont en cours, affrontant une répression dure, qui mutile et tue. Au Chili, on entend des foules qui battent le pavé de toutes les villes du pays en scandant “Ce ne sont pas 30 pesos, ce sont 30 ans de néolibéralisme !”. En France, les Gilets Jaunes ont montré le chemin, de par leur spontanéité et leur radicalité, en affrontant la police qui n’a pas hésité à mutiler, éborgner, en toute impunité, et c’est dans cette lignée que doit s’inscrire le mouvement féministe qui naît.

Laura : Je pense que c’est un signal le fait que cette journée du 23 novembre en France ait été une journée de mobilisation historique comme on en n’avait pas vu depuis plusieurs années. Je pense que ça s’inscrit dans la suite des grandes marches pour le climat. C’est-à-dire dans le sens où aujourd’hui il y a une critique de plus en plus forte des gouvernements néolibéraux qui appliquent sans cesse des politiques qui pénalisent en particulier les femmes, que ce soit sur les questions sociales, climatiques ou de genre. Pour la majorité des personnes qui sont descendues dans la rue le 23 novembre, je pense que c’était pour manifester leur indignation face à la violence des féminicides en France et dans le monde, et aussi dénoncer les mesures jugées insuffisantes promises par le gouvernement. C’est jugé insuffisant parce que de nombreuses personnes voient de plus en plus que le problème des violences faites aux femmes est un problème profond, de société, structurel. Ce mouvement des femmes qui renaît en France pourrait se radicaliser contre le gouvernement, l’Etat et cela fait peur à Macron, à Schiappa et aux autres. En 1995, avant la grève qui s’est déclenchée en décembre, la manifestation du 25 novembre contre les violences faites aux femmes avait réuni des dizaines de milliers de femmes, bien plus que les autres années. On espère et on peut supposer aussi que cette mobilisation est le signe d’un grand mouvement de grève qui s’annonce à partir du 5 décembre, où les femmes seront sûrement au rendez-vous. Un mouvement de contestation qui peut potentiellement aller plus loin que la réforme des retraites, et poser la question d’un changement de société.

Philomène : C’était très fort de voir samedi autant de jeunes filles et très jeunes filles - avec de nombreuses collégiennes - dans la rue contre les violences faites aux femmes. Si c’est une nouveauté en France une mobilisation aussi massive, c’est intéressant de voir que ça fait plusieurs années qu’à échelle internationale une nouvelle vague est en cours, et qu’elle se construit particulièrement contre les violences faites aux femmes et que dans ces mouvements -comme Ni Una Menos- les jeunes femmes sont à l’origine de la dynamique. Moi-même au lycée, et comme plein d’autres, j’ai commencé à me politiser autour des questions féministes et c’est une définition que l’on fait depuis longtemps, à savoir que la jeunesse s’éveille politiquement par ce biais là ; et ce n’est pas anodin je pense qu’après un an de Gilets jaunes et à l’approche du 5 décembre les femmes prennent la rue. C’est le signe qu’avec le retour de la lutte de classes, il y a un espace pour que ce renouveau du mouvement féministe se forge en reprenant à bras le corps la nécessité de la lutte dans la rue pour voir un changement advenir. Et je pense qu’aujourd’hui la jeunesse féministe est en train de faire le lien entre la lutte féministe et les questions sociales et sociétales.

RP : Deux jours après le 23 novembre le gouvernement a clos le Grenelle contre les violences conjugales en annonçant une série de mesures dont 1 milliard d’euros pour l’année 2020 et le budget égalité femmes-hommes. Pourtant, malgré ces annonces, plusieurs organisations féministes ont exprimé leur déception. De plus, dans les manifestations s’exprime un rejet important de la politique de Marlène Schiappa et plus largement du gouvernement ainsi qu’une défiance grandissante à l’égard de la police et de la justice. Quelles sont vos réactions aux déclarations du gouvernement et quels sont, pour vous, les points centraux du programme de Du Pain et Des Roses sur la question des violences faites aux femmes ?

Philomène : C’était un autre aspect très fort de la manif de samedi, ce rejet de la politique de Schiappa et du gouvernement. Pour beaucoup de femmes, l’horreur des féminicides oblige à questionner le rôle de l’Etat et de ses institutions. Dans la manifestation, on a vu beaucoup de pancartes dénonçant la "Justice complice", et la manière dont l’ensemble du système pénitencier et judiciaire serait l’allié institutionnel du patriarcat. Évidemment, avec la brutalité des violences faites aux femmes, une frange importante des femmes espère qu’en interpellant l’Etat, la Justice, la police, les choses vont avancer. Nous, nous voulons aller plus loin, car au-delà de la complicité qui est dénoncée, on veut pointer le fait que ces derniers sont les piliers du patriarcat, et non pas simplement des institutions poreuses aux moeurs de la société.

D’un autre coté, il y a une défiance croissante vis-à-vis du gouvernement, et un rejet important du féminisme de Schiappa. Alors qu’elle précarise les femmes en soutenant chacune des attaques néolibérales du gouvernement, Schiappa apparaît pourtant comme la caution féministe du gouvernement Macron. Ce que nous dénonçons, ce sont les fermetures de centres IVG pour faire des économies, ce sont les retraites qui, en les précarisant davantage, vont accroître la dépendance financière des femmes vis-à-vis de leur mari, ce sont les mesures racistes que le gouvernement a mis en place sous couvert de féminisme pour réprimer plus facilement les populations issues des quartiers populaires.

Ces 150 000 personnes dans la rue samedi dernier, Je pense aussi que c’est une manière de dire à Schiappa qu’elle n’est pas en mesure de nous apporter ce que l’on veut, et que pour en finir avec le patriarcat une bonne fois pour toute, il va falloir prendre la rue et se battre contre le gouvernement et ses institutions.

Petra : “On n’entend pas chanter Marlène Schiappa !” entendait-on scander dans la manifestation le 23 novembre, sur un ton ironique. Ça fait écho à la colère de voir les mesurettes qui sortent du Grenelle proposé par Schiappa, comme le numéro vert pour les victimes des violences conjugales ou la mise en place du BAR (Bracelet anti-rapprochement). Des mesures qui paraissent dérisoires face à la réalité des violences qui se traduisent parfois en l’acte le plus brutal qu’est le féminicide. De plus, ces mesures sont uniquement répressives et ne nous proposent que des solutions individuelles, en nous renvoyant vers la police ou la justice. Mais nous ne pouvons pas faire confiance à une police qui non seulement nous humilie lorsqu’on fait le pas de porter plainte, mais qui en parallèle éborgne, mutile et tue, comme ça a été le cas l’année dernière pour Zineb Redouane à Marseille, tuée sur le coup d’une grenade lacrymogène dans son appartement. Et c’est pour cela que nous exigeons que les femmes victimes de violences soient accueillis dans des refuges avec des moyens financiers et des personnels qualifiées pour les accueillir dignement, et que nous proposons que la question des violences soient prises en charge par des commissions de femmes, sur nos lieux d’études et de travail, qui se forment dans la chaleur de la lutte féministe et de la lutte de classe.

Laura : L’un des points du programme de Du Pain et des Roses sur la question des violences faites aux femmes que je trouve particulièrement important, aussi parce qu’il me concerne en tant que femme immigrée en France, c’est la question de l’accès gratuit à tous les services publics et à un logement pour toutes, ou encore exiger la régularisation de tous les sans-papiers. Quand on est une femme et qu’on est immigrée en France, c’est vraiment très difficile. Ce à quoi s’ajoute tout le racisme et l’islamophobie de l’Etat et des institutions contre tout un ensemble de femmes immigrées ou issues de l’immigration. Beaucoup de femmes immigrées travaillent dans les boulots les plus difficiles, sont mal payées comme mes collègues du nettoyage d’Onet alors même qu’elles travaillent en France depuis des dizaines d’années. Pour elles, pour toutes les femmes immigrées ou issues de l’immigration, il faut exiger un travail stable, des conditions de travail et des salaires qui nous permettent de vivre dignement, non seulement pour les besoins de base pour vivre, mais aussi pour pouvoir profiter de la vie avec nos enfants, nos familles, ou encore profiter de la culture par exemple. Nous exigeons aussi la fin de la sous-traitance et de toutes les formes de contrats précaires, il faut se battre contre toutes ces divisions que les patrons nous infligent pour mieux régner. Et ça me fait penser à un autre point très important quand on parle des violences faites aux femmes, c’est l’internationalisme. Parce que l’oppression des femmes tout comme l’exploitation n’a pas de frontières. Je me bats pour les femmes en Argentine, qui se sont mobilisées par millions ; pour mes sœurs au Chili qui aujourd’hui sont victimes de violences sexuelles, de viols, de tortures, de meurtres perpétrés par l’Etat chilien et sa police, et pour toutes les femmes du monde. C’est aussi ce que nous avons chanté dans notre cortège le 23 novembre pour adresser tout notre soutien, notre solidarité avec les femmes qui aujourd’hui se battent aux quatre coins du monde contre cette société particulièrement barbare pour les femmes.

RP : Le collectif Du Pain et des Roses participent aux mobilisations féministes le 8 mars et le 25 novembre mais également à tous les événements de la lutte des classes, soutient et participe aux grèves ouvrières aux côtés des travailleuses et des travailleurs, milite sur toutes les attaques politiques et économiques qui visent à affaiblir et diviser la classe ouvrière. Dernièrement le collectif a pris position à plusieurs reprises pour dénoncer la déferlante islamophobe, sur la situation au Chili et à échelle internationale, mais a également annoncé qu’il militerait contre la réforme des retraites. Pensez-vous organiser des cortèges Du Pain et des Roses à partir du 5 décembre ? Quelle politique comptez-vous porter et quel rôle une politique féministe, anticapitaliste, anti-impérialiste, internationaliste peut jouer concrètement pour tendre à faire de cette grève une grève politique ?

Laura : Bien sûr je serai en grève et dans la rue le 5 décembre, et avec les collègues on se prépare, on va se battre pour que la grève soit reconduite les jours d’après, jusqu’au retrait de cette réforme, voire plus ! Ces dernières semaines on s’est réunis à plusieurs reprises avec les travailleurs et travailleuses de la SNCF et de la RATP pour s’organiser pour le 5 décembre, et nous voulons élargir ce cadre à d’autres secteurs, les enseignants, les gilets jaunes, les étudiants, les hospitaliers, et tous ceux qui se mobilisent contre cette réforme. Le 5 décembre on va se mobiliser pour nos retraites mais plus globalement pour nos conditions de vie et de travail, et contre ce système d’exploitation mais aussi d’oppression, patriarcal et raciste. Je manifesterai dans les cortèges des cheminots mais je serai aussi mobilisée en tant que femme et pour nos droits avec Du Pain et des Roses. C’est sûr que les femmes seront très nombreuses dans cette grève qui commence le 5 décembre notamment parce qu’elles sont surreprésentées dans des secteurs où la colère gronde comme dans l’éducation ou la santé. Ce qui serait très fort et qu’on va essayer de porter en défendant l’existence de cortèges féministes dans les manifestations mais aussi, en fonction de l’évolution de la grève, la mise en place de commissions de femmes, ce serait que les revendications féministes soient aussi portées par le mouvement. Cette bataille il faut la mener au sein des assemblées générales, mais aussi au sein même de nos syndicats, car souvent les directions syndicales refusent de prendre en charge jusqu’au bout les revendications des femmes travailleuses. Cela renforcerait notamment le mouvement contre le gouvernement dont la propagande médiatique est de répéter en boucle que cette réforme bénéficie les femmes, et aussi que la grève du 5 est une grève corporatiste de la SNCF et de la RATP pour défendre nos régimes spéciaux. Mais c’est totalement faux, la réforme va toucher tout le monde et particulièrement les femmes. Déjà il faut savoir que par exemple à la SNCF, on est de plus en plus de cheminots et cheminotes à ne même pas avoir le statut cheminot, donc nous ne sommes pas concernés par le régime spécial. Moi je fais partie de ces cheminots hors-statut, et à partir du 5 je serai en grève reconductible ! De toute façon, lorsqu’on en parle autour de nous, la colère qui existe dans plusieurs secteurs de la société dépasse la question des retraites comme je le disais. Nous sommes nombreux et nombreuses à refuser de continuer à vivre dans une société où c’est admis que les femmes peuvent être violentées, harcelées, tuées, et où elles en sont tenues responsables. Une société où les femmes sont mal payées, abonnées aux contrats précaires, réduites au chômage ou encore considérées comme des marchandises et des objets sexuels via un gigantesque réseau de prostitution mondial. Une société où pèse principalement sur les femmes la charge de l’éducation, du soin, des enfants, de l’entretien du foyer, ou encore une société où on veut réduire la moitié de l’humanité à son rôle de mère. Comme on le chantait le 23 novembre et on le chantera aussi le 5 décembre, nous sommes fortes, nous sommes fières, féministes, gilets jaunes et en colère.

Philomène : Il y a un mouvement qui se lance dans la jeunesse sur les questions de rejet de la précarité, et je pense que c’est une thématique dont doit s’emparer la jeunesse féministe. Les femmes - jeunes ou non - sont les plus précaires de la société. À l’université on se retrouve dans les licences poubelles, qui ne nous offrent ensuite que des temps partiels, souvent mal payés. Ce à quoi s’ajoute toute la précarité menstruelle, c’est à dire le fait de renoncer aux produits hygiéniques par manque d’argent, mais également aux soins gynécologiques ou à la contraception.

Et puis au-delà de la précarité il y a un enjeu à ce que la jeunesse féministe soit présente le 5 décembre et les jours d’après. La réforme des retraites va toucher en premier lieu les femmes, mais c’est aussi à nous de poser dans la grève la question des autres attaques, comme celle de la déferlante islamophobe. Dans certaines de nos facs parisiennes avec Du Pain et Des Roses on a organisé des actions contre l’islamophobie qui ont eu beaucoup d’écho.

Petra : Je pense que c’est aussi cette jeunesse porteuse de toutes ces questions, revendications et envies de lutte qu’on veut voir dans la rue à nos côtés le 5 décembre. Mais c’est surtout que la grève qui arrive, c’est pour dire qu’on veut un autre avenir que celui que nous promet Macron. On ne veut plus être précaire, on ne veut plus vivre opprimée, victime de violences sexuelles. Je pense que c’est l’occasion pour notre jeunesse féministe de se faire entendre et de lutter aux côtés des travailleurs et travailleuses contre la réforme des retraites et pour une autre société.

On est d’ailleurs en train de discuter dans les assemblées générales étudiantes et les cadres de préparation de la grève féministe du 8 mars pour qu’existent des pôles féministes au sein des cortèges de jeunesse, pour donner une suite à la marche historique du 23 dans la lutte des classes qui s’annonce.

Propos recueillis par Ariane Serge

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