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Politique

Contre la hausse du carburant (entre autres)

17 novembre : qui sont les « gilets jaunes » ?

La composition du mouvement du 17 novembre contre la hausse du carburant, très populaire, intrigue bien des analystes. Si la droite, l’extrême-droite sont clairement aux aguets pour récupérer le mouvement, les « gilets jaunes » se veulent apolitique et a-syndicale, rejetant toute récupération partisane. Ils veulent parler pour la « France d’en bas », périurbaine et rurale et naviguent entre aspirations à la justice fiscale et sociale et défense du petit-patronat.

Image : capture d’écran vidéo Youtube Vlog Vankangoo87 - le mouvement citoyen du 17 novembre 2018

« Auto-entrepreneurs, artisans, retraités, primo-manifestants, boucher, chauffeur routier, agent territorial… » : des réunions publiques dans toute la France

Dimanche 11 novembre, des réunions publiques d’organisation du 17 novembre se sont tenues un peu partout en France : à Orange, à Saint-Brieuc en Bretagne, à Bourges, dans les Côtes d’Armor ou encore Toulouse, la presse locale rapportent à chaque fois la présence de plusieurs centaines de personnes qui viennent discuter, se rassembler. « Le gasoil c’est la petite goutte qui a débordé. Tout augmente, le gasoil, les péages, les mutuelles. Et à côté de cela, pas d’amélioration dans les écoles et les hôpitaux. On se demande où va l’argent » explique un « gilet jaune » toulousain.

Irrémédiablement, la mobilisation a un large écho auprès de ces couches des classes populaires et moyennes paupérisées des zones périurbaines et rurales. Dans sa vidéo « coup de gueule » comme il en fleurit par dizaine sur Facebook et Youtube, un pisciculteur de la Haute-Vienne dénonce la hausse des carburants comme la « goutte de trop [qui] vient en bout de chaine d’une accumulation de taxes où ce sont toujours les ploucs et les prolos qui payent ». En vrac, il dénonce les « écolos de carnaval » qui prennent l’avion, étiquette qu’il colle à Romain Goupil et Daniel Cohn-Bendit, « héros de 1968 » pour qui « ça fait pitié de voir ce qu’ils sont devenus », mais aussi les primes aux véhicules électriques proposés par le gouvernement : « le premier véhicule coute 23 900 euros comme aiment le vendre les capitalistes ». Lui cherche un nouveau van, un moyen de transport qui lui offre, en milieu rural, les conditions de sa « liberté ». Le 17 novembre, « Kangoovan 87 » ne chantera pas la Marseillaise, comme certains invitent à le faire, mais plutôt « Capitaine Flamme » et invite à se faire remarquer, avec sifflet et trompette, pour « ce qui va être la plus grande mobilisation depuis 1968 ».

Les figures de lancement : l’auto-entrepreneuse, le routier et la bretonne

A l’origine, il y a la pétition de Priscillia Ludosky, francilienne de Seine-et-Marne, qui a raflé 700 000 signataires. Pour son activité, elle doit parcourir des kilomètres et sa facture en gasoil s’élève à près de 320 euros par mois raconte-t-elle dans une interview du Parisien. Elle fait partie de ces 1.1 millions d’auto-entrepreneurs qui cumulent les heures et gagnent, en moyenne, 410 euros par mois, et d’une de ses franges clefs de l’électorat d’Emmanuel Macron en 2017 : cette France des propriétaires de micro-entreprises, sensibles aux hausses des taxes, qui ont cru à son discours ultralibéral sur la « valeur travail ».

En septembre, sa pétition décolle. Sous l’effet d’une vidéo, lancée par Jacqueline Mouraud, hypno-thérapeute bretonne, elle aussi à son compte, qui est vue près de 6 millions de fois et qui sera interviewée dans plusieurs médias. Mais les modes de mobilisations sont donnés par Eric Drouet, chauffeur routier dans une société de transport et habitant lui aussi en Seine-et-Marne. Sa page facebook « Stop à la hausse du carburant » dans laquelle la date du 17 novembre émerge, rassemble rapidement 250 000 personnes. Salarié d’une entreprise de transport, Eric Drouet affirme avoir le soutien de son employeur, avec lequel il a pu arranger son planning pour participer au blocage du périphérique le 17 novembre, comme une manière de donner le mode d’emploi pour concilier avec son patron. L’initiative francilienne fait alors rapidement des petits en province.

Dans le Vaucluse, l’extrême droite, porte-parole autoproclamé à la tête des gilets jaunes

S’il est évident que cette colère légitime contre les hausses de taxe s’ancre, les dynamiques locales sont très hétérogènes et certains leaders auto-proclamés aiment à masquer leur provenance politique parfois douteuse. Parfois, ce sont même les mairies du Rassemblement National qui prêtent des salles pour accueillir les réunions. Dans le département du Vaucluse, la première Assemblée Générale du mouvement, qui a réuni 400 personnes, a eu lieu dans la Salle des fêtes du Pontet, mairie RN (ex-FN). Peu à peu, Christophe Chalençon, artisan-forgeron, est devenu le porte-parole local des gilets jaunes sur le département. Si le candidat se dit « apolitique », ses opinions partisanes sont pourtant bien affichées sur la toile. Ex-candidat pour la formation « Génération Citoyens », « Divers droite », aux élections législatives de 2017, dans le département, il dit coller au discours apolitique et a-syndical. Son passé politique, il se garde de le rappeler, lui qui, ayant recueilli 0.63% des votes au premier tour, avait appelé à soutenir le candidat d’En Marche au deuxième. Le comble du comble : son parti a même salué « l’élection d’Emmanuel Macron à laquelle [génération citoyens] a ardemment travaillé, l’élégante rigueur de son investiture, et ses premiers pas prometteurs sur la scène de l’Europe à Berlin. Une nouvelle ère politique commence ». Comme un retournement de veste ?

Ancien président d’une association de chasse, membre d’une association de défense des travailleurs indépendants, Christophe Chalençon dénonce tout autant l’augmentation des taxes qu’une « oligarchie de grands fonctionnaires » qui « demande de nous serrer la ceinture ». Mais il épargne « les riches, […] et les grands », conviés au même titre que les « petits, et les pauvres » à se joindre à la manifestation du 17. Les objectifs qu’il porte pour le 17 novembre vont bien plus loin qu’une simple baisse des taxes : « la dissolution de l’Assemblée Nationale et du Sénat afin de porter des candidats véritablement issus de nos départements », revendication démocratique, qu’il sépare d’une critique de la Vème république à laquelle il conviendrait de « donner un second souffle ». Un discours pour le moins gazeux qui colle parfaitement à la droite extrême comme en témoigne ses posts Facebook pour le moins équivoques….

« Où vont les sous » ?

Suite aux annonces et aux pressions gouvernementales, les primo-organisateurs, les plus médiatisés, restent fermes. « Les mesures d’accompagnement [à savoir, un chèque de 20 euros et une prime à l’achat d’un véhicule électrique de 1000 à 2000 euros proposés par le gouvernement] ne sont pas significatives, ni lisibles » a commenté Priscillia Ludosky. La pétitionnaire réclame à être reçue par le gouvernement pour présenter les solutions des gilets jaunes : elle propose l’instauration, très start-up nation compatible, « d’espaces de co-working en banlieue », pour limiter les trajets quotidiens vers les centres-villes et le développement du télétravail. Concernant l’écologie, à laquelle elle n’oppose aucune hostilité, elle réclame l’ouverture d’« un livre de compte pour voir où sont nos sous et pour savoir s’ils sont utilisés en faveur de la transition ».

Car sur la contestation de l’augmentation du prix du gasoil, se greffe aussi la colère d’une partie de la population qui a le sentiment que ce sont toujours les moins fortunés qui payent. Ainsi, Jacline Mouraud, sur le plateau de C’est à Vous, le 6 novembre rétorque aux chroniqueurs : « la seule chose qui pourrait aujourd’hui apaiser la colère immense qu’il y a dans ce pays, c’est qu’il [Macron] rétablisse l’ISF […] il faut prendre l’argent où il est et pas à ceux qui vivent avec 500 euros par mois ». Une allusion à la politique du « président des riches », au sentiment d’être floué au profit des possédants. Un espoir dans ce mouvement, très composite, aux revendications encore peu solides et facilement récupérables par l’extrême-droite ? Que les « prolos et des ploucs » tant méprisés, relèvent la tête et commencent à récupérer, sur les routes mais aussi dans leurs entreprises, ce qui leur est quotidiennement arraché à coup de taxe, d’inflation ou de stagnation des salaires par le gouvernement et les patrons.




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