Genres et Sexualités

« Pour le conseil d’administration je vous laisse préparer le café et servir ces messieurs »

Campagne CGT. Au boulot, vie de mère, vie de meuf, vie de merde

Publié le 4 octobre 2016

Sarah Macna

La CGT des ingénieurs, cadres, techniciens, et agents de maîtrise (UGCIT-CGT) vient de lancer une grande campagne contre le « plafond de mère ». Derrière le jeu de mot reprenant le « plafond de verre », une réalité sans équivoque : mieux vaut ne pas être mère si l’on aspire à grimper les échelons de l’entreprise, si l’on souhaite être rémunérée à la hauteur de ses qualifications, ou tout simplement si l’on veut éviter les remarques graveleuses de ses collègues et ses chefs. La campagne lancée par la CGT, qui est publicisée autour d’un hashtag sur twitter #Viedemère, met en lumière ces différents aspects, sur la base de témoignages envoyés ou relayés par des anonymes.

La faute à Eve

Médias, programme scolaire, politiciens auront beau nous répéter que le féminisme est passé de mode, les faits sont là : chez les cadres, on observe des différences de salaire de 21% entre un homme et une femme. Imaginez vous un instant messieurs – et ce n’est pourtant qu’une moyenne – avec 1/5e de salaire en moins. Une situation qui existe chez les cadres et que la CGT révèle avec sa nouvelle campagne, mais qui peut s’élargir à toutes les catégories de travailleuses : d’après le dernier rapport de l’Observatoire des Inégalités, « Tous temps de travail confondus, les hommes gagnent 23,5 % de plus que les femmes. » A cela s’ajoute la question de l’avancement, et de ce fameux « plafond de verre » connu par les femmes, et par les mères. Pour ne donner qu’un exemple, d’après l’UGCIT-CGT, 28% des agents de direction dans la fonction publique territoriale sont des femmes alors qu’elles représentent 61% des agents de catégorie A.

La campagne de la CGT a choisi de se centrer sur une des causes de cette situation : le fait que pour les chefs d’entreprise, une femme veut dire une potentielle mère, donc un potentiel congé maternité, de potentiels enfants malades, donc des charges à payer et des horaires « imprévisibles ». « Encore une qui voudra ses mercredi ». Dans cette logique, on voit bien qu’agit un enchevêtrement de préjugés patriarcaux (une femme est, sera, doit vouloir être mère) et de nécessité capitaliste (un employé doit coûter le moins cher possible).

Cette campagne a deux mérites principaux. Le premier, c’est de donner la parole aux premières concernées, à celles que l’on n’entend jamais, qui court entre les « obligations familiales » et le managériat patronal. Les courts témoignages se succèdent sur twitter :

« Tu allaites ? Et tu vas continuer en travaillant ? Non parce que les heures allaitements ça existe pas ici. »

« Non, je ne vous ai pas donné de primes pour Noël...votre congé maternité me coûte cher !! »

« On peut pas vous titulariser ... bah oui vous êtes enceinte. Vous avez fait un choix »

« Proposer une crèche d’entreprise à une réunion et entendre "et voilà, y’en a que pour les gonzesses. Font chier avec leurs mômes »

« Tu pars à 18h, maintenant ?!? Tu ne peux pas prendre une babysitter ?!? »

« On n’a jamais discuté de votre arrêt de la contraception, vous me prenez en traitre ! »

Cette dernière citation est symptomatique : au fond, travailler tout en ayant des enfants expose plus encore au contrôle en règle de sa vie privée, forcément suspecte.

Femmes et travailleuses, femmes travailleuses

Le deuxième mérite de cette campagne, est de chercher à poser, par le biais syndical, une question plus structurelle : il ne s’agit pas simplement d’idéologie ou de préjugés (même si la campagne pose aussi cette question), mais plus généralement d’un problème systémique, qui pousse en même temps les femmes à être « de vraies femmes », donc des femmes qui ont des enfants (« Au restau avec les collègues. Mon chef, apprenant ma grossesse : « À Amandine qui devient une femme » »), et à être des travailleurs comme les autres, corvéables comme les autres, disponibles à toute heure comme les autres (« Recevant un coup de fil pro à 19h30 « Tu es difficilement disponible » »). En ce sens, le fait de mettre côte à côte les chiffres que nous avons donné précédemment sur les inégalités de salaires et la réalité des heures consacrées au travail domestique (« 80% des tâches domestiques sont réalisées par des femmes ») comme le fait le blog de la campagne de la CGT, est un pas en avant dans la conscience global du système d’oppression envers les femmes.

Les revendications portées par la CGT cadres vont aussi dans ce sens : il ne s’agit pas seulement de sanctionner les « mauvais patrons », mais aussi de développer les services publics à la petite enfance, par exemple. Des services publics qui ont été grandement malmenés ces dernières années, ce qui n’est pas anodin pour la situation des femmes travailleuses, qui sont encore aujourd’hui celles qui s’occupent plus des enfants que leurs homologues masculins.

La réalité vécue par les femmes travailleuses, néanmoins, va au-delà de ce que montre la CGT- Cadres, qui finalement ne s’adresse qu’à une partie de celles-ci, les cadres, qui sont encore aujourd’hui malgré tout peut-être les moins mal loties. Car sous le « plafond de mère », il y aussi celles pour qui le « plancher colle », et qui subissent de nombreuses situations de précarité, imposées par les temps partiels et les boulots sous-payés, à être la petite main à la caisse, à l’hôpital, ou ailleurs. S’arrêter à la question du « plafond de mère » pourrait ainsi, s’il en reste là, se limiter à une revendication corporatiste. Une logique bien dommage quand on voit à quel point la situation des femmes travailleuses, dans leur ensemble, est liée à un ressort bien plus profond du système capitaliste : la nécessité du travail gratuit effectué par des millions de femmes dans leurs foyers respectifs et de la reproduction de futurs travailleurs disciplinés, habitués à voir leurs parents répondre tard le soir et tôt le matin aux exigences du patron. C’est bien d’une lutte plus globale donc dont nous aurons besoin pour mettre à bas définitivement le sexisme des patrons, les inégalités salariales et la précarité des boulots imposés aux femmes. Le fait que le mouvement ouvrier, comme le montre la CGT Cadres aujourd’hui, commence à prendre en charge ces questions, est un bon pas en ce sens.