Politique

Tribune libre

Colères policières, colères promises

Publié le 21 octobre 2016

S’il est bien un mouvement dont on peut dire qu’il était annoncé, c’est celui des protestations policières actuelles. Autant que leur forme si particulière : non déclarées, en uniforme ou avec brassard, le visage parfois dissimulé et arme administrative, accompagnées de véhicules de service. N’était-ce pas déjà le trait des colères policières de l’entre-deux tours des Présidentielles de 2012 ?

Fabien Jobard

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S’il est bien un mouvement dont on peut dire qu’il était annoncé, c’est celui des protestations policières actuelles. La colère policière était prédite, également leur forme si particulière : manifestations non déclarées, en uniforme ou avec brassard, le visage parfois dissimulé et arme administrative, accompagnées de véhicules de service, pour n’en retenir que les traits les plus saillants. N’était-ce pas ainsi que défilèrent, là aussi dans leur dos de leurs organisations syndicales (et en dépit du fait que la police est l’une des professions les plus syndiquées de France), les policiers entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012, lorsque l’un des leurs s’était vu mis en examen pour homicide volontaire (l’accusation fut très vite autrement qualifiée, et le policier acquitté) ? Mais aussi, le 13 mars 1958, lors de cette manifestation qui précipita la chute de la IVe République ? Il y a quelques mois, à l’occasion de son numéro sur la colère, la revue Esprit m’avait invité à faire le point sur les colères policières. Au vu de l’actualité, en voici une version écourtée (le texte est disponible dans sa version intégrale sur le site de la revue.

« Les policiers en ont marre de voir leur travail anéanti par des décision de justice incompréhensibles » (Unité SGP FO, 14 octobre 2015, 2e organisation chez les gardiens de la paix),
« Les forces de sécurité n’en peuvent plus d’interpeller toujours les mêmes malfrats qui sont faiblement condamnés et remis en liberté prématurément  » (SICP, même jour),
«  Les policiers n’en peuvent plus de ce manque de considération » (Unité, 8 octobre 2015).
Alliance (syndicat majoritaire) appelle les policiers à se rassembler à Paris pour y manifester leur « colère » (« Elections professionnelles ou pas[1], nous avons le devoir d’exprimer la colère des policiers »), Unité à exprimer « l’émotion et la colère » des policiers auprès de Mme Taubira et M. Valls après la mort de deux d’entre eux en service, le 26 février 2013.
Le Syndicat des commissaires de la police nationale (majoritaire) « ne peut admettre que les policiers paient, qui plus est seuls, au quotidien la faillite de politiques de prévention ou les conséquences de l’inexécution ou de l’inapplication des peines » (27 février 2013).
Unité appelle à un rassemblement devant le Tribunal de grande instance d’Evry, le 7 février 2012 : « Les policiers de l’Essonne se sentent désemparés face à l’attitude du Parquet ; ils dressent un constat alarmant concernant les auteurs de délits à leur encontre (outrage, rébellions, agressions…) ; ils ont le sentiment que la présomption d’innocence ne leur est plus accordée ».
Alliance est « indignée » en découvrant que le candidat François Hollande « rejoint les propos d’extrémistes qui ne cherchent qu’à affaiblir l’Etat de droit » lorsqu’il propose de « mener un combat contre le délit de faciès dans les contrôles d’identité »[2], et un peu plus tard appelle à un rassemblement devant la mairie d’Argenteuil pour « défendre la Police Nationale » mise en cause « de manière diffamatoire et indigne » dans une plaque commémorative indiquant que Ali Ziri, 69 ans, est mort « suite à son interpellation par la Police Nationale »[3].
Le Syndicat indépendant des commissaires de police appelle le 30 août 2010 les commissaires à ne pas se rendre aux audiences de rentrée des tribunaux, du fait de « l’attitude particulièrement désinvolte des magistrats qui chaque jour paralysent la chaine pénale dans son ensemble », et quelques mois plus tard, avec Alliance, entend ne pas prendre part aux manifestations de magistrats, « purement idéologiques », qui n’ont « rien de commun avec la colère des policiers »...

Les syndicats policiers articulent leur mécontentement à un répertoire d’action que l’on pourrait qualifier de colère comminatoire. La menace est en effet souvent exprimée… « de passer à l’action ». La grève n’est pas autorisée chez les policiers, si bien que la manifestation, outil ordinaire de protestation chez les agents publics, est toujours chez les policiers un geste de nature à défier le politique. Les mobilisations de l’automne 2001, lorsque policiers et gendarmes (qui, personnels militaires, ne disposent pas du droit de manifester) défilaient après la mort de deux policiers tués par un braqueur au Plessis-Trévise, avaient durablement marqué le gouvernement Jospin, incapable de défendre sa politique en matière de sécurité et de justice pénale. « Passer à l’action », par exemple dans ce « Au-delà d’un certain point, nous passerons à l’action » (Unité, 8 septembre 2015), consiste souvent en un simple appel à manifester – mais une manifestation de policiers est toujours un défi pour le pouvoir.

Dans des conjonctures politiques tendues, tout gouvernement redouble d’attention aux moindres mouvements de mécontentement de forces de l’ordre. La manifestation des gardiens de la paix à Paris le 13 mars 1958 en est le meilleur exemple.

Au départ, ce sont des revendications catégorielles (primes et indemnisations) qui amènent les policiers parisiens à battre le pavé. La peur rampante des policiers exposés à la violence meurtrière des militants algériens à Paris n’était pas non plus absente des préoccupations policières. A la surprise de la direction du Syndicat des gardiens de la paix, organisateur de la manifestation, mais en toute collusion avec la droite anti-parlementaire et des fractions de la droite gaulliste, des policiers prennent subitement le chemin du Palais-Bourbon aux cris de « Les députés au poteau ! », « A bas les députés ! », « Vendus, salauds ! Nous foutrons une grenade au Palais Bourbon », ce dernier slogan repris par une centaine de policiers. De ce jour, les politiques constatent impuissants que la loyauté des policiers fait défaut au régime, et cette manifestation précipite l’appel au général de Gaulle et le renversement du régime. Le lien entre police parisienne et présidence de la République sous la Ve République, inauguré ou annoncé par cette rébellion policière, restera tel que de Gaulle se gardera toujours de porter la critique sur la police, laissant le préfet de police Maurice Papon libre d’employer à Paris les moyens les plus meurtriers face aux Algériens qui y vivent. Les massacres du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 (cette fois contre les militants communistes) portent la marque du lien d’obligation entre une police qui a su précipiter la fin d’un régime et un président en qui elle avait déposé sa loyauté.

Parce qu’ils savent leur pouvoir, les syndicats policiers articulent constamment leurs répertoires argumentatifs (l’exaspération, la colère, l’abattement) à la rhétorique comminatoire. Le comminatoire tient souvent dans le simple appel à manifestation, qui est en soi la menace d’un désordre plus grand (« Le gouvernement sera responsable en cas de manifestation massive de policiers », promet Jean-Claude Delage le 16 mars 2015). La menace est parfois plus floue (« Soit nous parvenons à nous faire entendre, soit le gouvernement prend le risque d’un déraillement », déclaration de Henri Martini, à la tribune d’une manifestation policière le 22 octobre 2013). Elle peut être dirigée contre l’ordre judiciaire. Devant les Assises réunies pour juger un policier soupçonné d’avoir tiré dans le dos d’un fuyard qui mourra sur le coup, le secrétaire général de Unité police, Nicolas Comte, cité en qualité de témoin par le prévenu indique à la barre : « La communauté policière a les yeux fixés sur Bobigny car chaque policier pense qu’il aurait pu se retrouver là.  »[6]

La portée comminatoire du propos d’apprécie à l’aune des circonstances de la mise en cause du policier en question, fin avril 2012, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Le policier est alors mis en examen pour homicide volontaire par un juge d’instruction du tribunal de Bobigny[7]. Très rapidement, les policiers expriment une colère qui semble échapper aux organisations syndicales : si le rassemblement devant le tribunal est encadré par les syndicats (ils en avaient monté un d’allure semblable à Evry quelques semaines plus tôt), l’agrégation de voitures de police toutes sirènes hurlantes sur les Champs-Elysées, qui envisageaient de se diriger place Beauvau mais en seront dissuadées par les CRS, ne l’est pas.

On retrouve dans ce conflit deux dimensions de la colère policière, à l’œuvre déjà le 13 mars 1958 : l’excitation de la colère par une partie des politiques d’une part, l’enjeu du contrôle syndical de la parole policière d’autre part. Le 13 mars 1958, les policiers frondeurs savaient que leurs cris anti-parlementaires étaient relayés à la chambre même par la droite gaulliste, et que leur colère ne s’exerçait ainsi pas sans garde-fous politiques. Attisant un changement de régime, ils anticipaient leur protection par le régime à venir. En 2010, deux centaines de policiers s’étaient rassemblés devant le tribunal de Bobigny pour protester contre la condamnation à des peines de prison ferme de 7 de leurs collègues, et avaient symboliquement déposé leurs armes de service et/ou leur habilitation d’officier de police judiciaire en signe de démission. Leur colère était là aussi protégée par le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, qui avait estimé que le jugement pouvait « légitimement apparaître disproportionné »[8]. En 2012, les policiers trouvent à leur colère un écho politique pour le moins affirmé. Nicolas Sarkozy, président de la République en exercice, reçoit une délégation syndicale (formée par Alliance, qui demande déjà depuis quelques mois une « présomption de légitime défense » en faveur des policiers) et leur déclare vouloir « une présomption de légitime défense, car dans un Etat de droit, on ne peut pas mettre sur le même plan un policier et le délinquant ».

En pareille circonstance, les organisations syndicales voient leur mandat protestataire ébranlé. Elles sont en effet dépositaires des colères policières, mais sont aussi les rouages essentiels d’une administration quotidienne organisée sur le modèle de la cogestion. Les policiers ont à leur égard une adhésion massive, mais suspicieuse, car les syndicats qui portent les colères des agents sont aussi ceux qui gèrent la maison police, et les rentes de situation qui y sont indexées à la cogestion du ministère. C’est par un jeu habile que le secrétaire général du SGP, le 13 mars 1958, parvient à convertir la sédition d’une partie des siens en revendications catégorielles, visant alors l’obtention de retraites spéciales et d’indemnités spéciales. Même stratégie en 2012, lorsque le syndicat majoritaire Unité police, qui ne peut qu’accompagner une manifestation de soutien au collègue mis en examen, le 10 mai sur la place du Châtelet, mais qui s’emploie d’une part à contenir quelques dizaines de collègues prêts à se diriger vers la place Vendôme et à convertir les revendications en « exigence de la fin de la RGPP », « abandon de la politique du chiffre » et « respect de la présomption d’innocence ». Finalement, le conflit ouvert par la mise en examen pour homicide volontaire sera apaisé par la requalification en violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner et par le renchérissement de la protection juridique des policiers lorsqu’ils se voient poursuivis pour des faits commis dans l’exercice de leurs fonctions. Puis, deux ans après des élections professionnelles ayant tourné à l’avantage d’Alliance, le gouvernement annonce au congrès de ce syndicat sa volonté de modifier le régime de l’usage des armes par les policiers. La colère policière n’est jamais vaine. Elle se mange chaude, comme aux premiers jours de Mai 1968, lorsque les syndicats policiers forcent la main du gouvernement sur l’indemnité spéciale de sujétion. Elle se mange froide, comme dans cette introduction à venir d’un régime policier de la légitime défense.

Récurrentes, presque mécaniques, les colères policières sont de celles qui font immanquablement peur au politique. Parce qu’elles s’articulent à une rhétorique systématique de retrait, de vacance de la force publique, les gouvernements leur prêtent d’emblée une écoute inquiète. Ils savent aussi qu’ils jouent avec les organisations syndicales, les canaux d’expression de ces colères, une partition commune : avec eux, ils craignent plus que tout la sédition d’une partie des policiers frondeurs, qui échapperaient tant à leur hiérarchie qu’à l’encadrement syndical. La partition est commune lorsqu’elle envisage l’apaisement de la colère, mais aussi lorsqu’elle l’attise : dans l’opposition, le politique peut engager des transactions collusives avec les syndicats pour faire gronder les troupes ; au pouvoir, le politique fait rang commun avec les policiers frondeurs contre une magistrature dont il veut freiner l’indépendance. Flatter le ressentiment policier est cependant un jeu extrêmement périlleux, dont Maurice Papon lui-même témoignait lorsqu’il affirmait devant les cadres de la police parisienne qu’il leur fallait « convertir l’armée en campagne au régime de garnison » ; passer d’une police gouvernée au moyen de la haine et de la violence, à une police civile. Dans un temps où la paix civile est en jeu, seule une police sans haine ni colère peut s’en faire le rempart.

Sur ces thématiques, voir aussi le dernier numéro de la revue Vacarme, tout juste sorti.

Mediapart m’avait également donné l’opportunité, en juin dernier, de commenter la relation entre police et politique, et avait alors titré prémonitoire "Le pouvoir politique est affaibli face au pouvoir policier"

[1] Elles se tiennent quelques semaines après cet appel à manifester, le 13 novembre 2014. Alliance estime alors que si le gouvernement n’entend pas le résultat des urnes, « nous inviterons alors les citoyens victimes de la délinquance et de la criminalité à se joindre à nous » (déclaration à la tribune de la manifestation).

[2] Proposition de M. Hollande, reprise par Alliance.

[3] Le maire d’Argenteuil retirera finalement la plaque en question.

[7] Les faits seront finalement requalifiés de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et le policier sera acquitté en janvier 2016.

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