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Culture et Sport

Marxisme musclé !

Il y a 85 ans : les Jeux Olympiques Communistes de Chicago

Le Comité International Olympique a attribué les jeux de 2024 et de 2028 à Los Angeles et à Paris. Les deux villes organisent pour l’événement pour la troisième fois, avec les précédentes éditions de 1984 et de 1932, dans le cas de Los Angeles. Lors de cette première édition, cependant, d’autres jeux avaient également été organisés aux Etats-Unis : à Chicago, et par le Parti Communiste des Etats-Unis, il y a de cela 85 ans, au cours de l’été 1932.

Davantage que des Jeux Olympiques, il s’agit plutôt de contre-Jeux, dont l’organisation est à la charge de la fédération de l’Illinois du Parti Communiste (CPUSA), l’une des plus grosses au niveau des Etats-Unis et surtout très dynamique comme l’explique l’historienne Randi Torch dans Red Chicago. American communism at its grassroots, 1928-1935. Torch évoque dans ce récit « par en bas » du communisme militant dans la capitale industrielle des Etats-Unis cette histoire méconnue des contre-Olympiades, passée sous silence par l’histoire officielle.

Pour les organisateurs, qui ne bénéficieront pas du plein soutien de la direction du CPUSA, l’objectif se pose à quatre niveaux. D’un côté, l’idée est de contrer une conception élitiste du sport dont les classes populaires sont, à l’époque, très largement coupées. Selon Arthur Stein, l’un des organisateurs, critique du sport professionnel ou en voie de professionnalisation, ces contre-Olympiades sont imaginées pour « des travailleurs qui ne sont pas grassement payés pour faire du sport ». De l’autre, l’idée est de contrer une double ségrégation, à la fois raciale et politique : celle qui vise les africains-américains, marginalisés des événements sportifs, mais également celle qui vise l’Union Soviétique, exclue des Jeux par le CIO jusqu’en 1952. Enfin, les organisateurs souhaitent faire de ces contre-Olympiades un temps fort de la campagne pour la libération de Tom Mooney, militant ouvrier condamné à la prison à vie en 1918 pour un attentat qu’il n’avait jamais commis à San Francisco.

L’organisation de ces contre-Jeux, censés se tenir juste entre le 28 juillet et le 1er août, juste avant l’ouverture des Olympiades de Los Angeles, est entravée par mille obstacles. Plusieurs fédérations sportives locales refusent que leurs licenciés s’entraînent sur leurs installations en vue des épreuves de Chicago. L’avis de la Fédération Américaine d’Athlétisme est, quant à lui, encore plus tranché : quiconque se produira à Chicago sera banni à vie de toute participation aux événements officiels. Le Département d’Etat, qui mène la chasse aux communistes et à la gauche ouvrière, refuse leurs visas d’entrée à quatre athlètes soviétiques et à un Allemand. Paradoxalement, ce n’est que grâce à la bienveillance du magnat du pétrole, John D. Rockefeller que les promoteurs reçoivent la permission d’organiser l’événement dans l’enceinte du Stagg Field, sur le campus de l’Université de Chicago, ville où le PC mène à l’époque une politique à la fois active et audacieuse d’organisation au niveau des quartiers, des usines et des travailleurs sans-emploi, brisant la barrière imposée par le racisme au sein de la classe ouvrière. Les organisateurs ont convaincu Rockefeller d’accéder à leur requête en promettant qu’aucun alcool ne sera vendu au cours des épreuves.

L’événement est largement boycotté par la presse commerciale mais également par le Daily Worker, le quotidien du parti qui couvre les contre-Jeux de façon très partielle. Les délégations internationales ne sont pas toutes au rendez-vous, ce qui n’empêche pas les athlètes de parler plusieurs langues, compte-tenu des origines variées du salariat étatsuniens. Quelque 400 sportifs et sportives se mesurent dans plusieurs disciplines : athlétisme, gymnastique, boxe, lutte et football. Parmi eux, une centaine sont des athlètes africains-américains, alors que, quelques jours plus tard, la délégation étatsunienne officielle ne fera concourir que quatre athlètes Noirs pour les Jeux de Los Angeles.

Même si, au final, la Rencontre Athlétique Internationale des Travailleurs (International Workers Athletic Athletic Meet) attire surtout des sportifs et des sportives du bassin ouvrier de Chicago et du Nord-Est du pays et qu’elle sombre rapidement dans l’oubli, l’événement est un moment central de l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste aux Etats-Unis : un moment de « marxisme musclé », selon l’historien du sport William J. Baker. Un marxisme qu’il faudrait remettre au goût du jour pour contrer la kermesse commerciale qui va entourer la campagne de marketing en vue des Jeux de 2028 à Paris.

[Illustration : Photographie du boxer soviétique Yuri Korolyov, membre du Sportintern, par Mark Penson. Non daté. 1920 circa]




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