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Monde

Néolibéralisme et « populisme » main dans la main

La directrice du FMI se « réjouit » des réformes annoncées par Bolsonaro

Qu’importent les appels au meurtre, les élections truquées, les militaires au pouvoir, la directrice du Fonds Monétaire International (FMI) se « réjouit » que le gouvernement de Bolsonaro ait annoncé poursuivre la réforme des retraites lancée par le précédent gouvernement. Au risque de raviver la lutte des classes.

Crédits photo : AFP/Fernando Souza

Jair Bolsonaro sera le prochain président du Brésil, vainqueur des élections les plus manipulées de l’histoire du Brésil dans un contexte de polarisation politique extrême. Plusieurs hauts gradés des forces armées feront partie du prochain gouvernement, de même que Sergio Moro, nouveau ministre de la Justice et principale figure du pouvoir judiciaire putschiste, qui a incarcéré Lula. Bolsonaro a séduit de larges secteurs de la bourgeoisie avec son programme ultra-libéral. Pourtant, dès l’entre-deux-tours, celui-ci a effectué quelques reculades sur ses annonces de privatisation, enjeu central pour la bourgeoisie. Certains se demandent déjà si Bolsonaro sera réellement en mesure d’appliquer l’intégralité de son programme économique. Christine Lagarde, directrice du FMI, se « réjouit » en tout cas de voir Bolsonaro tenir le cap sur la réforme des retraites. Malgré tout, après le tournant austéritaire imposé par le Parti des Travailleurs (PT) puis par Temer, Bolsonaro – qui a surtout tiré profité de la haine envers le PT et de son discours sécuritaire – pourrait se retrouver confronté à des épisodes importants de lutte de classe en faisant passer des réformes impopulaires. Et c’est bien ce qui effraie certaines parties des classes dominantes.

Depuis les années 1990, c’est le multilatéralisme et l’intervention de la Banque Mondiale et du FMI qui ont permis d’imposer des mesures d’austérité. Mais désormais, continuer à mener ces politiques impopulaires est devenu la problématique majeure de la bourgeoisie à l’échelle internationale, dans une période où le néo-libéralisme ne fait plus consensus et où ces méthodes produisent une polarisation politique importante, sur la droite et sur la gauche. La bourgeoisie est divisée sur la méthode à adopter. Ces hésitations ne portent pas sur des questions de contenu mais bien sur les moyens pour faire passer ces réformes. Dans un sens, la doctrine néo-libérale qui promouvait les « démocraties » aux quatre coins du monde n’arrive plus à fonctionner. C’est pourquoi certains se tournent vers des formes de régime autoritaire qu’incarne par exemple un Trump aux États-Unis. Pour l’instant, comme l’illustrent les déclarations de Christine Lagarde, la bourgeoisie essaie de tenir bon sur la voie néo-libérale tout en intégrant ces régimes autoritaires tant qu’ils sont au service des impérialistes. Ainsi a-t-elle déclaré : « Sur bien des points, Donald Trump a raison. La libre concurrence doit être "fair" dans tous les domaines, et je me réjouis que les autorités chinoises aient récemment annoncé leur volonté d’aborder tous les sujets ! ».

La bourgeoisie impérialiste doit s’accommoder de ces régimes autoritaires avec lesquels il va falloir composer pour continuer à mener les réformes, qui sont bel et bien l’enjeu principal. Ces gouvernements, dans les pays périphériques, sont bel et bien soumis aux intérêts impérialistes. L’ouverture de Petrobras par exemple, au Brésil, profitera surtout aux investisseurs américains et confortera également la mainmise économique des États-Unis sur le secteur des matières premières. De même, l’importance grandissante de l’armée, qui est historiquement au service de l’impérialisme américain, au sein du pouvoir souligne cette tendance à une dépendance plus grande vis-à-vis des intérêts étatsuniens. Une situation qui pourrait attiser la colère des travailleurs, dont le sentiment anti-impérialiste est fort en Amérique du Sud, mais qui pourrait également entrer en contradiction avec les intérêts de secteurs de la bourgeoisie nationale brésilienne.

Paulo Guedes, ministre de l’économie de Bolsonaro et garant de son programme économique, a été formé à l’École de Chicago. Ce courant d’économistes, étroitement associés au régime de Pinochet au Chili, appliquent des politiques de dérégulation et de restructuration profondes en s’appuyant sur l’armée pour mater la contestation. C’est la recette que Bolsonaro est en passe d’appliquer à partir de son investiture. Pourtant, dès le lendemain du premier tour, son équipe a quelque peu remanié le volet économique de son programme, atténuant les plans de privatisations et affirmant ne pas vouloir mener la réforme des retraites comme Temer : ce dernier a dû reculer sur sa réforme après une grève générale qui avait mobilisé autour de 40 millions de travailleurs en 2017. Peu importe qu’il s’agisse d’une position électorale démagogique pour prendre des voix à la base électorale du PT ou d’un véritable rétropédalage, dans tous les cas il s’agit de l’expression de l’hétérogénéité importante de la base électorale de Bolsonaro. En effet, ayant regroupé largement autour de la colère contre le PT, contre la corruption endémique au Brésil et sur un discours sécuritaire, Bolsonaro s’appuie sur une base électorale très friable et hétérogène qui pourrait ne pas le suivre sur son programme économique, voire se retourner contre lui. Les encouragements de Christine Lagarde sont donc un appel du pied du FMI à tenir bon sur la réforme des retraites notamment, au risque de s’aliéner une partie de son électorat.

Si l’on présente souvent Bolsonaro comme le Trump brésilien, mettant en parallèle leur politique agressive et leur nationalisme, il faut bien voir que la nature radicalement différente des États-Unis et du Brésil limite la comparaison. Les États-Unis sont une puissance impérialiste là où le Brésil, bien qu’étant une puissance économique majeure, est un pays dépendant des capitaux étrangers. De ce point de vue, le nationalisme de Trump s’exprime par une politique agressive envers les autres États et par des mesures protectionnistes, tandis que Bolsonaro promet un programme ultra-libéral tout entier dédié à servir les intérêts américains. Ainsi, la privatisation de nombreuses entreprises publiques ou encore l’ouverture de l’ambassade brésilienne à Jérusalem viennent appuyer la politique économique et diplomatique des États-Unis.

Cependant, comme on l’écrivait plus haut, une partie importante de son électorat n’est pas consciente que son gouvernement va mener des attaques bien plus dures, de destruction des droits et des conditions de vie, que celui de Temer. Une contradiction qui s’est accentuée d’autant plus avec l’escalade démagogique de Bolsonaro au second tour envers l’électorat luliste, en promettant par exemple qu’il n’augmenterait pas les impôts des plus pauvres et qu’il ne supprimerait pas le 13e mois des familles qui perçoivent les prestations sociales connues sous le nom de « Bolsa familia » - des aides sociales allouées aux familles les plus pauvres et mises en place durant la présidence de Lula. Toutes ces contradictions pourraient déboucher sur une situation d’affrontement de classe beaucoup plus importante que ces dernières années, d’autant plus que les journées de grève générale contre les retraites ont montré le potentiel politique de la classe ouvrière brésilienne. Dans ce sens, les premiers affrontements, intervenus plutôt du côté de la jeunesse étudiante, contre le nouveau président, augurent peut-être une situation où, malgré tous les encouragement du FMI, Bolsonaro pourrait finalement avoir plus de difficultéw à appliquer son programme que sa confiance en lui-même laisserait à penser.




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