Culture et Sport

L’Idée Ouvrière. 1887-1888

La presse ouvrière au Havre à la fin du XIX°. « Le docker et le ticket »

Publié le 20 octobre 2016

L’Idée Ouvrière est un journal hebdomadaire publié au Havre entre 1887 et 1888 par des militants. Le journal disparut au bout de 40 numéros faute d’argent. De tendance anarchiste, il avait pour vocation de dénoncer les attaques de la bourgeoisie et de faire se reconnaître entre eux toute une classe de travailleurs opprimés, tout en se posant comme journal critique contre pied des médias bourgeois. L’Idée Ouvrière avait pour vocation de s’adresser - mais aussi de donner la parole - à toute une classe de travailleurs exploités.

Maryline Dujardin

L’orientation est clairement affiché dans le numéro 1 de l’hebdomadaire, paru le 17 septembre 1887 : « L’Idée ouvrière n’est pas l’œuvre d’hommes journalistes de profession, avocats sans cause, fruits secs de la bourgeoisie, dont la conviction n’est faite que d’appétits et ne voyant dans un journal qu’un moyen de vivre aux dépends des naïfs, un tremplin électoral. Ce que n’ont pas ces individus, c’est et que nous possédons, c’est un idéal, puissant et généreux, qui fait battre notre cœur, trouble notre cerveau, et nous pousse irrésistiblement. Cet idéal nous voulons en faire partager l’espérance à ceux qui souffrent des mêmes maux que nous, qu’on le cou pris dans le même collier. »

« L’Idée Ouvrière est un organe d’avant-garde, qui au lieu de prêcher le calme et la résignation aux travailleurs, leur fera honte de leur avachissement et démontrera que pour se faire rendre justice, il faut non quémander, mais parler en maître. Il faut que le peuple acquière la conscience de sa force et remplace la servilité par l’esprit de révolte. »

Au détour de superbe exposition au Havre retraçant le parcours de Jules Durand syndicaliste réprimé et condamné injustement en 1910, on retrouve un autre texte de L’Idée Ouvrière. Ce témoignage, signé « un charbonnier du port », date de la semaine du 15 au 22 octobre 1887 et paraît dans le numéro 6. Il aborde la façon dont la bourgeoisie a pu soumettre, par le biais de l’alcool et de la nécessité de l’argent, toute une génération d’ouvriers des ports et docks : une souffrance d’un autre temps mais qui résonne encore. Aujourd’hui, c’est de cette mémoire de lutte, comme celle de la paye au ticket expliqué dans ce témoignage, que sont habités les travailleurs des ports et docks, au Havre comme ailleurs.

L’ouvrier du port et le ticket


« Camarade de l’Idée Ouvrière ne comptant pas sur la presse bourgeoise de la localité pour faire cesser l’infâme exploitation de nos employeurs, sachant que nous n’avons rien à attendre des ces plumitifs, nous nous adressons à vous, sachant que vous êtes comme nous des serfs du salariat pour qui vous mettez quelques colonnes de votre journal à la disposition des ouvriers du port du Havre.

Nos exploiteurs ont imaginé un truc pour rendre encore (si c’est possible) notre situation plus misérable. Nous avons nommé le ticket, par ce système (très ingénieux sans doute) ils ont réussi à vivre et à s’enrichir à nos dépens, sans courir les risques qu’ils invoquent du capital. Par ce moyen, ils n’ont pas besoin de quitter leurs salons somptueux pour remplir leur coffre-fort avec l’argent qu’ils prélèvent sur notre travail.

Tous les ouvriers du port sont payés avec ces tickets. Ces cartes sont échangées par des cafetiers qui sans aucun doute, sont arrangés avec nos exploiteurs. De sorte que le soir, si nous voulons toucher notre journée, nous sommes obligés d’aller dans un débit, pour pouvoir les changer il faut prendre au moins une consommation. C’est la que le cynisme de nos employeurs devient de l’assassinat. Ah ! qu’ils savaient bien ce qu’ils faisaient en créant ces tickets. Eux qui pour un salaire ridicule nous font suer sang et eau, savaient bien disons-nous ce qui allait arriver. Là, ont-ils dit, l’ouvrier s’abrutira dans l’alcool, et pendant ce temps-là il ne verra pas l’affreuse situation où le tient esclave le capital ; c’est ce qui arrive, on ne pouvait raisonner plus juste.

L’ouvrier du port ne gagnant pas assez pour se nourrir, et d’un autre côté étant obligé de travailler comme une bête de somme, a toujours le corps débile. En sortant de travailler, exténué de fatigue, tous ses vêtements trempés par sa sueur, entre donc dans un café pour faire changer son ticket. Là il prend une consommation, nous pourrions dire une mixture, qui au lieu de lui donner des forces, l’étourdit et lui brûle les entrailles. Alors ne se connaissant plus, il boit encore, et cela jusqu’à ce qu’il ait dépensé tout ce qu’il a.

Combien de fois après un chômage, des ouvriers sachant qu’à la maison la huche et le buffet étaient vides, que la femme et les enfants pleuraient de faim, l’attendaient pour manger, combien de fois disons-nous, content d’avoir fait une journée pour apaiser leur souffrance, il est entré dans le café et en est ressorti sans un sou.
Nous renonçons à dépeindre ces souffrances, notre plume y étant impuissante, et sachant que ça n’émeuvrait pas nos exploiteurs.

Voilà notre situation cent fois plus affreuse que celle des animaux, aussi si l’on ne veut pas changer cet état de choses, nous avertissons tous ces infâmes exploiteurs de chair humaine, que eux et leurs tickets ne nous effraient plus. L’homme est l’égal de l’homme, donc ne méprisez point notre pauvreté désarmée, ne comptez no sur votre or, ni sur le nombre de vos bataillons, car comme le torrent qui gronde, comme la foudre qui dévore, comme la grêle qui tue, ainsi passe la colère du peuple.
Ne provoquez pas surtout les éclats de notre désespoir, parce que quand vos soldats et vos gendarmes réussiraient à nous opprimer, vous ne tiendrez pas devant notre dernière ressource. Ce n’est ni le régicide, ni l’incendie, ni le suicide. C’est quelque chose de plus terrible et de plus efficace, quelque chose qui ne s’est vu, mais qui ne peut se dire.

Un charbonnier du Port