Politique

Un Havre de lutte

Le Havre. Dockers, raffineurs, cheminots : Une journée à la capitale de la grève

Publié le 3 juin 2016

Le jeudi 2 juin, journée de manifestation nationale, je me rends au Havre pour découvrir les mouvements sociaux dont on parle beaucoup grâce aux dockers et à la CIM (raffinerie de pétrole) notamment.

Emma Muyssen

Pleins de détermination, c’est pour 7h que les havrais et les havraises se lèvent. Ils bloquent la gare en passant par l’arrière des voies. Les policiers, aussi appelés les tortues ninjas, arrivent pour les bloquer par la gare. Ils remontent les voies pour les gazer. Seulement, il faut croire que les policiers ne sont pas très doués en physique chimie. En effet, ils lancent les gaz lacrimos alors que le vent souffle vers la gare. C’est finalement au bout de la troisième lacrimo qu’un lumineux agent des forces de l’ordre se rend compte qu’ils ne font que gazer la gare. Les havrais ont eu donc le temps de faire reculer les policiers, le temps de leur bêtise, pour ensuite se faire sortir de la gare avec force.

Mais ils ne se dégonflent pas et les voilà repartis en manifestation, dès 9h, rejoints par les autres cortèges, pour se rendre ensemble au point de départ de la manifestation officielle, salle Franklin, QG des syndicats.

A 10h30, les voilà tous réunis devant la salle Franklin, à l’exception des dockers et des travailleurs portuaires qu’ils rejoignent en cours de manif. Leur arrivée est triomphante. Les policiers disparaissent à coup de tambours et de fusées de détresse. Des énormes pétards concurrençant les grenades assourdissantes éclatent. La manifestation nous emmène au bords des quais, passe par le petits port, devant le Volcan d’Oscar Niemeyer. Devant l’hôtel de ville se termine cette impressionnante manifestation, de 30 000 manifestants !

Après le repas, les havrais ne repartent pas si vite. A 14h30 a lieu l’Assemblée Générale interprofessionnelle à la maison des syndicats, tout le monde y est convié. Chacun parle de là où il en est dans son entreprise, de ces moyens d’actions, chacun s’enrichi des expériences des autres. Ils ont ainsi des propositions d’action qui ressortent comme differ des tracts dans les Pôles Emploi, faire une autre manifestation avant celle du 14 juin à Paris, par exemple une manifestation départementale mais sur le Havre le 9 juin etc… Certains même proposent d’appeler à cette journée de mobilisation sans attendre l’assentiment des syndicats nationaux. La base et les structures syndicales dépassent ainsi le mot d’ordre des syndicats nationaux. On se rend alors compte, aux vues des débats, de leurs actions, de leur organisation, que les salarié-e-s réunis qui discutent entre eux, qui respectent également la parole de chacun et s’autogèrent vont bien plus loin dans la réflexion que des gouvernements qui légitiment leur existence en faisant croire à leur nécessité. Le peuple n’est, selon leurs dires, pas assez compétent pour se débrouiller par lui-même, pour vivre en vraie démocratie, avec un « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » (Clémenceau). Si Nuit Debout permet de démontrer que des gens que l’on implique en vue d’une même fin sont bien plus compétents et leurs débats sont bien plus intéressants que ceux de nos gouvernants, elle avait l’inconvénient de ne rassembler que peu d’ouvriers ou de force laborieuse. L’AG interpro que j’ai vu au Havre me semble permet de compenser ce défaut.

Après l’AG interpro, je me rends sur le site classé Seveso (haute dangerosité toxique) des dockers et de la CIM. L’entrée est filtrée par un péage. Il est très difficile de rentrer du fait de la toxicité du site mais aussi de la peur qu’ont les grévistes du discours des gros médias, détenus par des groupes industriels intimement liés au gouvernement, ce qui donne des article où la parole d’un gréviste devient celle d’un détracteur ou que face à 30 000 manifestants on parle d’ « une poignée de grévistes radicalisés et ayant perdu tout contact avec la réalité » (Le Figaro). Arrivée finalement sur le site, on rencontre ce milieu de dockers ou de travailleurs de la CIM, parfois présents 3 jours de suite. Leur conviction et les 90% des salariés votant la grève leur donne le courage de tenir jour et nuit. Et leur discours reste clair et très politisé ! Des soutiens leur ramènent à manger, les grévistes font des barbecues, discutent de leurs conditions de travail, ils écrivent même sur un conteneur l’article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 disant : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».

Quelques dockers commencent à quitter le piquet de grève. Ils nous disent qu’ils partent au meeting organisé par François Ruffin, réalisateur de « Merci Patron ! ». On les suit et arrivés à la fameuse maison des syndicats, on retrouve des intellectuels tels que Serge Halimi ou Ken Loach (présent à travers un petit mot transmis à la tribune), des ouvriers, des dockers ou cheminots racontant leur lutte, membre de Podemos. Celui-ci expliquait que tous les pays d’Europe ont sombrés sous les directives de l’UE et du FMI, mais que la France doit tenir bon, elle doit être l’espoir du renversement du système. On retrouve également une députée sans parti d’extrême gauche qui finit par citer Robin des bois en disant : « levez-vous et levez-vous encore, jusqu’à ce que les agneaux deviennent des lions ». Gérard Filoche fait à son tour un topo sur le contenu de la loi travail et explique clairement que la précarité que la loi produit ne se situe pas seulement dans l’article 2 de l’inversion de la hiérarchie des normes, mais bien dans toute la loi, celle-ci devant donc être révoquée dans son ensemble. Il finit par dire que, même si le Sénat est en train de supprimer les 35h, le jour de repos etc…, le gouvernement a toujours la capacité de retirer une loi, tel qu’il a pu le faire en 2006, même après promulgation du Contrat Première Embauche (CPE) ! Les interventions des travailleurs en lutte sont remarquable ils racontent leur quotidien, le choix qu’ils ont fait à s’engager dans des actions de blocage sur la durée et sans salaire. Les interventions sont fortes et la salle très receptive.
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Le meeting terminé, la fanfare Invisible joue l’Internationale devant des centaines de poings levés, Bella Ciao, la chanson de Merci Patron ! et d’autres classiques militants.
A 22h ma journée se termine dans un bus retour, accompagné des journalistes de Fakir en pleine organisation de leur tournée de vacances et de la fanfare qui nous accompagne en musique jusqu’à Paris.

Ainsi se termine cette magnifique journée. Merci les havrais et les havraises, bravo à vous et continuez à nous montrer l’exemple !